FLAVIUS MEROBAUDES. SIDONIUS APOLLINARIS
A côté de ces poésies vraiment chréticnnes qui nous ont été conservées de cette époque, nous en possédons encore un certain nombre d'autres dont les auteurs étaient chrétiens, il est vrai, mais dont la plupartn’avaient de chrétien quelenom; en tout cas, ils n'étaient point animés de l'esprit du christianisme, ou ils l’étaient dans de si faibles proportions, qu'on le remarquait à peine ; ils continuent plutôt de travailler selon le génie et avec la forme de la poésie païenne, tout comme nous l'avons fait remarquer pour une partie des œuvres de Dracontius. Nous nous occupons ici de cette suite de la poésie païenne, en tant qu’elle exerce son influence sur la poésie vraiment chrétienne des contemporains et qu’elle offre plusieurs points de contact avec elle, ou bien encore, en tant que plusieurs de ces poèmes furent considérés comme chrétiens par le moyen âge et influèrent sur la littérature de l'avenir. Ce sont surtout des poèmes d'occasion, c'est-à-dire, au sens ordinaire du terme, des poèmes au service d'un but extérieur à atteindre. Dans cette catégorie, nous trouvons spécialement le panégyrique, poème en l'honneur de l'État et de la cour, et destiné à exalter les puissants, surtout l'empereur. Les auteurs avaient moins en vue l'éloge, que la récompense qu'ils en attendaient : la satisfaction de leur ambition par des distinctions extérieures, des emplois et des dignités. Ce poème, qui racontait, en les louant, les actions de cette époque, remplaçait en partie l’épopée héroïque dans un temps où l’on vivait au jour le jour, et qu'un abîme toujours grandissant séparait du passé. Pour ce siècle et pour ce genre de poésie, Claudien était le modèle par excellence.
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À la tête de ces poèles figurait, à cette époque, l'espagnol FLavius MeroBaupes (1), dont Niebuhr a découvert les fragments poétiques. Ce rhéteur (car c'en était un de profession) (2), se distingua si bien par ses exploits militaires et par son éloquence, que Rome, lui éleva, l’an 435, une statue. Entr'autres panégyriques (à), il en composa un sur le troisième consulat d'Aétius, qui occupa cette charge en 446. Outre des fragments de la préface qui était en prose, il ne nous en reste plus que cent quatre vingt-dix-sept hexamètres, et encore ces derniers ne nous sont-ils parvenus qu’en fragments. Dans ce poème, Merobaudes se montre l’heureux rival de Claudien, avec cette différence qu'ila, en moins, sa grâce attique, et, en plus, quelque chose de l'expression pathétique de Virgile. Sa poésie toutefois se distingue par une élégance rare à cette époque, soit dans l'expression, soit dans la facture du vers ; on peut en dire autant des fragments de quatre autres poésies d'occasion du même auteur, dont trois parmi elles étaient des panégyriques : deux, en distiques, célèbrent la gloire de Valentinien III et celle de sa famille; l’un, en vershendécasyllabiques, très complètement conservé, est consacré à la louange d’un fils d'Aétius dont le poète célèbre le jour de naissance ; il en prend occasion pour faire entendre les plus aimables flatteries aux parents de cet enfant. Le quatrième, dont nous ne possédons que peu de distiques, est composé, s’il faut se baser sur le titre et le contenu de ce qui nous en reste, pour la décoration du parc d’un grand seigneur ; c’est peut-être une Epigramme. Ces poèmes, le panégyrique surtout, respirent des sentiments {out antiques et la mythologie y joue son ancien rôle poétique. Dans le poème sur le jour de naissance, Merobaudes parle bien du baptème — et il y a fait allusion déjà dans le premier de ces poèmes consacré à Valentinien, — mais cela n'a lieu que d’une façon qui semble l'assimiler à une
1. Fl. Merobaudis carminum panegyricique reliquiae ex membranis Sangallensibus editae a B. G. Niebuhrio. 2 éd. Bonn, 1824. (Prolegg.).
2. Ainsi qu'il le dit lui-même dans le 2 fragment de la préface du panégyrique sur le consulat d'Aétius. |
3. L'inscription de la statue montre qu'il a composé encore d'autres panégyriques : « Viro, tam facere laudanda quam aliorum factu laudare prae- CIpuO. »
manière de voir toute païenne. Comme poète du moins, Mérobaudes était resté païen. Pour ce motif il me semble douteux que le poème à la louange du Christ, Proles vera Dei (trente hexamètres), lequel lui est attribué d'après un manuscrit, tandis que, d’après un autre, il serait de Claudien, soit véritablement son ouvrage; il est digne pourtant de sa plume, quant à la pureté de l'expression et à la facture du vers. Ce poème est, en effet, tout imprégné d'un sentiment chrétien qu'on ne saurait feindre, et le style n’a rien de l'expression pathétique de Virgile.
Mais, à cette époque, parmi les représentants de cette tendance pagano-antique poursuivie maintenant par les chrétiens, le plus illustre pour nous est Caius Pozzius Arpozziaris Sipoius (1). Il est parvenu jusqu'à nous un nombre assez considérable d'ouvrages de ce poète, tandis que nous ne possédons presque rien d'un grand nombre de poètes qui formaient comme une pléiade autour de lui, et auxquels il donne luimème des éloges exagérés. Sidoine naquit à Lyon, en 430 ; il descendait d'une des plus nobles races de la Gaule. Sa famille était chrétienne depuis longtemps, vu que déjà son grand-père avait reçu le baptême. Le jeune Sidoine reçut une éducation aussi excellente qu’on était capable de la lui offrir à cette époque : le sud de la Gaule se distinguait toujours par ses grammairiens et par ses rhéteurs. Cette culture était encore la culture traditionnelle, à savoir celle de l'antiquité païenne. Déclamations, panégyriques sur le premier sujet
1. C. S. A. Sidonii opera Sirmondi cura et studio, 2° ëd., Paris, 1652. in-4. — Œuvres publiées pour la premiére fois dans l'ordrechronologique, d'après les mss. de la Biblioth. nationale, précédées d'une introduction. par Baret. Paris, 1879. — Germain, Essai litt. et histor. sur Apollinaris ” Sidonius, Montpellier, 1840.— Fertig, C, S. A. Sidoine et son siècle d'aprés ses outrages. 3 Programmes, Würzburg, 1845-46. Passau, 1848, in-4. — G. Kauffmann, Les œuvres de C. S. A. Sidonius, source pour l’histoire de son siécle (Dissertation). Goettingen, 1864. Par le même: C. S. A. Si- + donius, dans le nouveau Musée suisse, 5. année, Bâle, 1865. — Buedinger, Appoll. Sidonius, comnie politique (Comptes rendus de la classe philos. histor. de l’Acad. de Vienne. Vol. 97), 1881. — Ampère, op. cit. t. Il, p. 216 sq. — Châtelain, Etude sur Sidoine Apollinaire, couronnée en 1875, par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.
venu et surtout sur ceux qui avaient trait à l'antique grandeur de Rome (par exemple : De laudibus C. J. Caesaris) ; controverses philosophiques dans un cercle d'amis ; poèmes, tels que ceux que Sidoine composa dès l'enfance : voilà les fruits de cette éducation; ajoutons-y les exercices et les jeux chevaleresques, et nous aurons au complet le passe-temps de dilettante auquel se livrait la jeune noblesse. La forme était tout, dans ces tournois littéraires : vaincre une difficulté ; faire des tours de force, au point de vue de la rhétorique, de la dialectique et de la métrique : tel était le but qui paraissait mériter les plus grands éloges ; la récompense à laquelle on aspirait consistait dans des distinctions extérieures, dans le bruit des applaudissements. L'antique amour de la gloire, restreint généralement par les circonstances au domaine de la société, remplissait encore une telle vie; le christianisme n'y était qu'une forme.
Avec son talent de poète, Sidoine sut s'acquérir de plus grands honneurs el de plus précieux avantages que les éloges de ses amis. Un panégyrique composé & la gloire de son beaupère, Avitus, lorsque, devenu empereur, il commence son consulat en 456, lui mérila les honneurs d'une statue, sur le forum de Trajan, au milieu des monuments des hommes les plus célèbres. Après la chute d'Avitus, dans celte même année, Sidoine combattit, avec une grande partie de la noblesse gauloise, Majorien son successeur; vaincu dans cette lutte, il sut, par un autre panégyrique en l'honneur du vainqueur (458), non seulement obtenir le pardon, mais encore mériter ses bienfaits. Après la ruine de Majorien, Sidoine embrassa le parli de Théodoric IT, le puissant roi des Visigoths, en Gaule. Mais, lorsque ce dernier fut assassiné, en 466, et que l'élévation d'Anthémius à l'Empire fit, l’année suivante, grandir les espérances qu'on basaït sur la puissance de Rome, on vit alors Sidoince, appelé dans la ville éternelle, rendre ses hommages au soleil levant et saluer, par un panégyrique, la prise de possession du deuxième consulat d'Anthémius (468). Comme récompense, 1l fut fait préfet de la ville. Cinq ans plus tard, nous le trouvons de nouveau sur ses terres, dans le pays des Arvernes, c'est là que cet homme, qui avait obtenu à un si haut