DICTIONES, PANÉGYRIQUE DE THÉODORIC
des œuvres de l’éloquence ecclésiastique. Les premières semblent dire qu'Ennodius avait été professeur d’éloquence : telles sont surtout dix controverses, controversiae, et cinq discours de morale, efhicae ou suasoriae. Is sont si bien écrits dans l'antique forme traditionnelle, que non seulement le sujet des premières est pris du passé de Rome païenne et celui des seconds de la mythologie (1), mais encore que l’orateur ne manque pas d'invoquer les dicux eux-mèmes. Nous avons encore de lui des discours de l'école dans un autre sens, par exemple : discours prononcés en introduisant des parents dans l’école d’un grammairien; ou bien, à l’occasion de la translation d'une salle des cours à Rome, etc. Voilà pour les productions pagano-profanes du rhéteur; comme pendant, viennent les sermons spirituels du prêtre, dont quelques-uns, par exemple celui qui a pour sujet : dictio inciptentis episcopi, ne sont là qu'à titre de modèle : nous voyons ici le rhéteur profane transformé en professeur d’éloquence sacrée. Ces produits, qui font souvenir des formulaires diplomatiques et épistolaires, ont pu rendre de précieux services aux siècles suivants, siècles de ténèbres et d’ignorance, vu surtout que ces compositions se recommandaïent par leur peu d’étendue. Fous ces sermons, dictiones, se distinguent par lasimplicité de la période; mais parfois la concision engendre l'obscurité; ce qui augmente celle-ci pour nous, et non pour l’époque de l’auteur, c'est que l'expression s'éloigne à l'infini du latin de l'âge d'or et même de celui de l’âge d'argent.
Le panégyrique de Théodoric et l'apologie du synode romain qui avait absous le pape Symmaque, ont une importance tout autre, surtout au point de vue historique, et sont en même temps bien plus développés que tous ces produits de son éloquence. Le panégyrique, composé entre les années 504 et 508, ainsi que l'a fait remarquer Fertig, fut écrit pour remer-
1. Voici des exemples de sujets des controverses (controversiae) : « In eum qui praemi nomine Vestalis virginis nuptias postulavit; » ou bien encore : « {In tyrannum, » sujet si en vogue auparavant. Voici des exemples de sujets des discours (ethicue) : « Verba Menelai cum Trojem videret exustam, » ou encore : « Verba Junonis cum Antaeum videret parem viribus Herculis extitisse. »
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cier le roi des Goths d’avoir embrassé le parti du pape. Ce discours, destiné à la louange, a été à coup sûr travaillé avec un soin tout spécial par notre rhéteur ecclésiastique; aussi peut-il nous servir de modèle pour apprécier le goût de cette époque et le talent d'Ennodius. Ici, comme dans les panégyriques en vers, c'est le coloris de la description qui l'emporte (1); on n'y trouve guère que des peintures détaillées de combats et d’expéditions militaires, et, quant au style, on y rencontre même la recherche de l'expression figurée et métaphorique ; l'auteur, par ce procédé, a souvent des hardiesses et des absences de goût qui sont presque sans exemple dans la littérature moderne (2), laquelle se donne cependant assez de libertés sous ce rapport. D'autre part, on ne saurait nier que ce panégyrique né témoigne d'un vrai talent oratoire (3) et qu'il ne contienne çà et là des remarques sagaces et des sentences très justes, qui produisent le plus grand effet. — L'Apologie a été composée pour réfuter un pamphlet qui avait paru sous le titre de Adversus synodum absolutionis incongruae. L'auteur suit cet écrit phrase par phrase, afin de ‘réduire à néant les affirmations des adversaires. Son exposition semble montrer parfois qu'il avait pris pour modèle l'Apologétique ge Tertullien.
Deux biographies de Saints, écrites par Ennodius, ont également un intérêt historique. L'une décrit la vie de saint Épiphanius (496), un de ses prédécesseurs sur le siège épiscopal de Ticinum ; cet évêque avait été, lui aussi, plus d’une fois appelé à jouer un rôle dans la politique de l’Italie. Ce sont précisément ces actes politiques et de grande importance que Ennodius développe d'une manière toute spéciale, de sorte
1. L'expression « picta verba » qu'Ennodius, dès le début de l'apologie, oppose à « dicendi ornamenta, » est caractéristique. Il dit également en cet endroit : « Loquels, quae peniculo artis est colorata. »
2. Citons quelques exemples : « Nimis velociter tempus maturae laudis arripui; et quasi non in primordiis fluvius etiam torrentis fatiscat ingenii, sic per narrationis famem fruges perfectae aetatis invasi... Adhuc in cano flore degebas adolescentiae, nec virtutum messem lacteus ante experimentum culmus attulerat...-et evisceratas diuturna quiete mentes occasionis pabulo subjugavit... Serranum scipionibus aratra pepererunt. »
3. En/voici un tout petit exemple : « Instantibus Gepidis, amne, pestilentia, iter guod declinasset fugiens, contra nudatos vagina gladios transvolasti, »
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que cette biographie offre un très grand intérèt historique au point de vue des faits. Le récit en est coulant, et l'expression généralement moins recherchée et moins prétentieuse que dans le panégyrique. Cela ne veut pas dire toutefois que Ennodius, en faisant intervenir les personnages et en leur faisant tenir de longs discours, d’après le procédé des historiens anciens, n'ait pas sacrifié à son penchant oratoire; ces discours ne sont au contraire, en grande partie, et notamment dans la forme, que des produits artistiques et oratoires de notre auteur.
L'autre biographie, celle d’'Antonius, moine de Lérins, est de moins grande étendue. La première nous retrace la vie d’un personnage ecclésiastique important; celle-ci n’est qu'une simple vie de Saint, que l’auteurs’est seulement décidé à écrire sur la prière de l'abbé Léontius. Dans l’une, la matière abonde ; dans l’autre, elle est d’'unepauvreté extrême. Néd’une famille noble de la Pannonie, Antoine est élevé par saint Séverin après la mort de ses parents. Ce dernier mort, le flot de l'émigration l’amène en Italie où il se retire, pour vivre en ermite, sur une montagne inaccessible, dans le voisinage du lac de Côme. Mais, la renommée de sa sainteté attirant en ce lieu de nombreux pèlerins, il craint pour son humilité et s'enfuit au couvent de Lérins, si célèbre à cette époque. Cette vie si simple, que vient à peine orner un récit miraculeux, a été agrémentée par l’auteur des fleurs de la rhétorique, en sorte qu'on se trouve ici, on peut le dire, en face d'un panégyrique chrétien écrit en prose, et pour la composition duquel Ennodius cherche à remplacer la pauvreté des matériaux, non par la profondeur des idées, mais par les artifices du style. C’est la raison pour laquelle, ici encore, l'expression est aussi boursouflée et recherchée que possible (1).
Nous avons à faire connaître en outre un opuscule d'Ennodius, que l'intérêt historique ne nous permet pas de passer sous silence. Il a pour titre Paraenesis didascalica, et l'auteur le composa à la prière de deux jeunes amis: c'est une sorte
4. Voici comment il s'exprime, pour peindre un meurtre : « Îste animam Dei manibus concessam per elisi fragments gutturis effugavil. »
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de guide pour faire sainement l'éducation de la jeunesse ; il est écrit en prose et en vers, mélange qui était dans le goût de ces temps de décadence. En tête de ses préceptes, l'auteur place l'amour de Dieu et l'amour du prochain; il exige ensuite la pratique de trois vertus, la modestie (verecundia), la foi (fides), et lachasteté (castitas), qu'il met en scène et fait parler en vers, soit en distiques, soit en hexamètres, soit en strophes saphiques, après s'être servi de la prose pour donner les avertissements qui précèdent. Mais l’étude des arts libéraux imprime du relief aux dons divins, et, d'après ce point de vue, il recommande d’abord la grammaire, qui forme à l'étude de la rhétorique; cette dernière est le couronnement des sciences, et comme la mère (quast genitrir) de la poétique, de la jurisprudence, dela dialectique ct de l’arithmétique, lesquelles n'ontde prix que parce qu'elle l’affirme. La rhétorique (et le poète la fait parler elle-même) ainsi que la grammaire, peut à volonté rendre plus blanc que neige le plus noir des malfaiteurs, et faire d'un coupable un innocent. C'est là, on le voit, l’art oratoire qui dérive de la sophistique grecque. La rhétorique diten terminant : « Celui qui se livre à notre étude, commande à l'univers. » Ennodius mentionne en dernier lieu quelques rhéteurs distingués de Rome, chez qui les jeunes gens trouveront un bon enseignement ; 11 recommande à ces derniers la maison d’une dame aussi pieuse que spirituelle. Disons, en passant, qu'Ennodius nous offre également d'autres témoignages du rôle que les femmes jouaient, même à cette époque, dans la société. Ce petit écrit est donc, à n'envisager que sa composition, qualificatif pour cette date; mais, pour les détails, il est aussi insignifiant que possible, et il nous montre par là à la fois la culture superficielle d'Ennodius et le peu de profondeur de son esprit.
Nous possédons enfin d'Ennodius un recueil de lettres ; le nombre en est assez considérable, vu que ce recueil est divisé en neuf livres; mais elles sont loin d'avoir le mème intérèt que celles de Sidoine, dont la tournure d'esprit a tant de parenté avec celle de notre auteur. Toutes sont des lettres, au sens propre duterme, c'est-à-dire des écrits qui n'avaient vu le jour que pour le destinataire; comme telles, elles ont une