‹ Histoire générale de la littérature du Moyen Age en Occident (volume 2)Chapitre 255 sur 352 · DE ORTHOGRAPHIA. EXPLICATION DES PSAUMES · texte numérisé non relu

DE ORTHOGRAPHIA. EXPLICATION DES PSAUMES

ment sur l'ouvrage de saint Augustin: Enarrationes in psalmos, tout en mettant cependant d'autres matériaux à profit: néanmoins, par certains points de vue, son œuvre a un intérêt littéraire général. Ce sont d'abord les types nombreux qui s'y trouvent et qui proviennent des applications mystiques au Christ et à l’Église, qu'on voyait dans les psaumes; Cassiodore prend en effet toutes les peines du monde à faire ressortir ces applications. Dans le psaume troisième, par exemple, l’auteur voit Judas figuré dans la personne d’Absalon, et le genre de mort du premier dans la mort de celui-ci, type qui persista pendant tout le moyen âge (1). :

Ajoutons à cela le sons mystique des nombres pour lequel, après Cassiodore, aucun auteur du moyen âge ne se passionna plus que lui. Le psaume quatrième, par exemple, occupe la quatrième place, parce qu'il fut prêché au monde, que toute la superficie du monde repose sur quatre points cardinaux, et que le monde a quatre saisons et quatre principaux vents (2). Une autre particularité remarquable du commentaire de Cassiodore, consiste en ce qu'il ne laisse échapper aucune occasion de mettre le psaume à contribution pour l'enseignement des sciences profanes, et, avant tout, pour celui de la rhétorique : c'est ainsi que, dans le psaume troisième, il explique en détail la différence entre Auxesis et Climazx, et qu’il y donne plus loin l’idée du trope. Bien plus, Cassiodore met précisément sa vanité à montrer que tous les schemata et figures possibles étaient employés dans les psaumes bien longtemps avant les écoles des païens, sur quoi il entonne’ un chant de triomphe (Ps. 23). Il a également la passion des étymologies ; ce sont là, il est vrai, des étymologies absurdes, mais elles se trouvent alors à la mode et cette mode n'était pas près de disparaître.

‘Gassiodore composa également, à Vivarium, un autre ou-

1. Je ne veux pas dire par là que tel ou tel type se trouvât d'abord dans le commentaire de Cassiodore, mais seulement que c'est grâce à lui qu’il se répandit partout.

2. « Admonet numerus etiam iste quaternarius ut eum mundo praedicatum virtute Evangelica sentiamus. Congruum siquidem fuit, ut cunctus terrarum ambitus in quatuor cardinibus constitutus salutari Domino credere moneretur, » etc.

540 CASSIODORIUS SENATOR [483.]

vrage sur l'Écriture sainte (1), lequel a pour titre Compleriones in epistolas el acta apostolorum et apocalypsin; mais, contrairement au commentaire sur les psaumes, il resta complètement inconnu du moyen âge, et il n’a, par suite, que peu d'intérêt pour notre étude. Par contre, un travail qu'il composa également dans le silence du cloître et qui est intitulé Historia ecclesiastica tripartita, mérite de fixer notre attention; il comprend douze livres et fut, au moyen âge, le principal manuel d'histoire ecclésiastique. Néanmoins, Cassiodore n’y a pris qu'une part très secondaire. Rufin avait composé une histoire ecclésiastique, qui devait laisser à désirer à l'Occident; or, afin de combler ses lacunes, Cassiodore fit traduire en latin, par son ami Épiphane, les trois historiens ecclésiastiques Socrate, Sozomène et Théodoret, qui, vers la même époque, mais indépendants l’un de l’autre, avaient continué l’histoire d'Eusèbe et l’avaient menée environ jusqu'à l’an 420 et 430; il fondit ensuite ces trois ouvrages ainsi traduits en un seul, en suivant de préférence tantôt l’un, tantôt l’autre de ces trois auteurs, selon qu'ils lui paraïssaient plus ou moins explicites, et en complétant le récit de l’un par celui des deux autres. C'est ainsi qu'il atteignit son but dans la mesure du possible; mais la liaison de ces extraits est quelque chose de si dépourvu d'art, de si superficiel qu'on a appelé avec raison cet ouvrage un cenio historiarum (2). Il y règne beaucoup d'obscurité, des contradictions, des répétitions et une grande confusion dans l'ordre chronologique. Mais si, dans sa rédaction (et c'est là le seul labeur qui appartienne à Cassiodore), cet ouvrage manque de réflexion et accuse trop la hâte d'en finir, on doit dire également que la traduction d'Épiphane n’est pas moins faite à la légère ; le traducteur s’en tient à l’original d'une manière si servile que le coloris et le style latin en souffrent ; son travail est, en outre, déparé par des fautes de tout genre.

1. Deux autres ouvrages de lui sont perdus ; c'est à tort qu'on lui attribue un commentaire sur le Cantique des Cantiques.

2. C'est là le jugement de Franz (p. 104 sq.), qui a consacré une étude très approfondie à l'Héstoria tripartita : nous y renvoyons le lecteur, pour tous les détails.

[484.] ‘ CHRONIQUE. VARIAE 541

Ce travail de Cassiodore nous fait souvenir de ceux qu'il avait composés antérieurement, pendant sa carrière politique, et qui étaient aussi, en partie, des ouvrages historiques. Le plus ancien, parmi ceux qui nous ont été conservés, est bien lui-même une chronique qu’il composa en l'an de J.-C. 519 (1). Elle est dédiée à Eutharic, gendre de Théodoric et époux d'Amalasuntha, qui, en cette année, était consul pour l'Occident. Au premier coup d'œil, cette chronique semble être universelle, car l’auteur donne, dès le début, une liste des rois d'Assyrie, après avoir fixé les époques depuis Adam jusqu'au déluge, et depuis le déluge jusqu'à Ninus; ensuite, à cette liste vient s'en ajouter une autre, pour les rois du Latium et de Rome; mais, en fait, elle n’est et ne doit être, comme en témoigne la préface, qu'une chronique consulaire. Ces énumérations de rois n’ont d'autre but que de rattacher chronologiquement au commencement des choses la liste des consuls. Dans l'introduction tout entière (et l’on peut appeler de ce nom la courte partie qui précède les consuls), Cassiodore suit Eusèbe et saint Jérôme; dans la chronique des consuls eux-mêmes, il suit, d'après Mommsen (2), un abrégé de Tite- Live, jusqu'aux années 745 et sq. ; à partir de là jusqu’à l’an 31 après J.-C., il se base sur l’histoire d'Aufidius Bassus. Par rapport à la liste des consuls, il a suivi ensuite le Paschal de Victorius, qui était basé sur la chronique de Prosper; mais, par rapport aux notices qu'il a ajoutées, il s'appuie sur saint Jérôme et sur la chronique de Prosper jusqu’à l’an 455. A dater de ce moment, c’est le livre de Cassiodore, qui devient lui-même une source pour nous; il semble s'être aidé de la chronique de Ravenne jusqu’à l’année 495; mais, dès 496, il n'a plus puisé que dans la connaissance propre qu'il a de son temps. Quant à l'exécution, c’est la liste des consuls et par conséquent le côté chronologique qui sont l’œuvre principale, quel que soit le peu de conscience et de circonspection dont

4. V. aussi là-dessus Holder-Egger, op. c., 1, p. 247. (V. plus haut, p. 530).

2. C'est lui qui a déterminé la donnée des sources, que Cassiodore a ajoutée lui-même à la fin de son livre.

349 CASSIODORIUS SENATOR " [4845]

cette liste témoigne (1). Dans la section où Cassiodore y suit les auteurs anciens, c'est-à-dire jusqu'à l'an 31 après J.-C., les notices qu'il a ajoutées par rapport aux événements historiques sont si rares et si arbitraires quant au choix, qu'on serait presque tenté de les prendre pour des notes ajoutées postérieurement par des mains étrangères, et à la collection desquelles l’un aurait ajouté ceci, l’autre cela, chacun selon son intérêt : pour la seconde guerre punique, par exemple, l'auteur se contente de faire, par rapport à l’année 535, la remarque suivante : Hannibal Hamilcaris filius in Hispania bellum molitur ; il ne dit rien de la troisième de ces guerres, tandis qu'on trouve, par contre, la notice suivante rattachée aux années 596 et sq. : Metalla in Macedonia instituta. À partir de l'an 31 après J.-C., les remarques sont un peu plus nombreuses, car l’auteur nous fait connaître surtout la mort des empereurs. Ce procédé devient plus fréquent chez lui à partir du ve siècle; remarquons à ce propos les égards que Cassiodore, dans la rédaction de ces notices, observe vis-àvis des Goths, soit en laissant de côté tout ce qui, dans les sources qu’il a sous les yeux, est blessant pour eux, soit en ajoutant des notes à leur louange. Il faut, il est vrai, ne pas perdre de vue que Cassiodore n'a pas absolument dénaturé par là les faits et que la dédicace de son livre au successeur présomplif de la couronne des Goths lui imposait certains égards de politesse (2). Néanmoins, sa manière de procéder est intimement liée à la tendance politique qu'il affichait comme homme d'État. Les Goths ne devaient pas ètre dépeints dans son livre sous les couleurs effrayantes qu'on donnait aux autres Barbares ; ce tableau rebutant qu'on faisait de ce peuple n'était souvent en effet que l'œuvre partiale de la haine des auteurs romains, chrétiens et catholiques, dans lesquels Cassiodore puisait ses renseignements.

Cette tendance à réconcilier la population romaine avec les Goths et avec leur souveraineté est reprise, quelques années

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