DEUXIÈME ÉPOQUE. ARATOR
Nous pouvons faire commencer environ à Jl’an 540 la deuxième époque de cette période ; par conséquent, l'activité littéraire de Cassiodore s'y prolonge encore. Mais, nous l'avons déjà fait pressentir, cette époque est plus pauvre en ouvrages que la première ; quoique plus longue, elle est surtout plus pauvre en auteurs. Toutefois, quelques-uns ont beaucoup produit. Les poètes surtout sont peu nombreux. A leur tète se place, dans l’ordre chronologique, un versificateur, qui entreprit, lui aussi, de traiter une partie de la Bible en vers hexamètres. C'est AraTor (1), l'auteur des deux livres : De actibus apostolorum. Il était né dans la province de Ligurie ; c'était le fils d'un homme honorable, illustre par son érudition et son éloquence. Il reçut sa première éducation surtout à Milan : c'est là aussi qu'il eut le bonheur de compter, parmi ses protecteurs, l'évêque de la ville et Ennodius, l'ami de sa famille (2). Arator embrassa la carrière juridique, et s’y distingua par son éloquence, en qualité d'avocat; ce qui le fit particulièrement connaître, ce fut un discours qu'il prononça en faveur des Dalmates, devant le roi Théodéric lui-mème. Sous le règne d Athalaric, successeur de Théodéric, Arator, encore jeune, entra au service de l'État et fut successivement comes domesticorum (3), ct comes privatarum. Mais, après le déchaînement de
1. Aratoris de uctibus apostolorum, I. Il et epistolae II]; ex codd. mss. recens. suasque et aliorum observationes adjecit. H. J. Arntzen. Zuetphen, 1769 (Prolegg.) ; — Leimbach, Ueber den Dichter Arator In : Theolog. Studien und Kritiken, 1873.
2. Il n'est pas douteux que notre poète ne soit l’Arator auquel sont adressées quelques lettres d'Ennodius ; cf. p. 549, rem. 1.
3. Ce décret de nomination, auquel nous devons les plus importantes notices biographiques, nous a été conservé dans les Variae de Cassiodore, VII, ép. 12.
[491.] DE ACTIBUS APOSTOLORTM 549
la guerre contre Byzance, laquelle mit aux prises, dans l’État ostrogoth, l'élément populaire roman et l'élément populaire germain, Arator embrassa l’état ecclésiastique et devint sous-diacre de l'Église romaine. Il prit cette détermination sous l'influence du pape Vigile, probablement pendant le siège de Rome par Vitigis, et dans le but de chercher un asile qui le miît à l’abri des orages de cette époque. Si, comme il nous l’apprend lui-même (1), il s'était essayé, depuis sa jeunesse, dans la poésie profane, il aspira désormais aux lauriers de la muse religieuse. C’est après cette transformation qu'il composa le poème dont nous avons annoncé le titre. Ille dédia au pape Vigile qui, sur la demande de tous les lettrés et savants de Rome, lui ordonna de le réciter bientôt après publiquement, en 544, dans l'église de Saint-Pierre ad vincula. Cette lecture eut lieu dans quatre jours différents, vu que le poète ne pouvait lire chaque fois qu'un nombre de vers assez restreint; sans cesse il devait recommencer pour sa{isfaire le désir d’un “public qui ne lui ménageait pas les éloges (2). Malgré cette transformation profonde, la récitation des vers en usage dans l'ancienne Rome s’élait encore conservée : du reste, le sentiment pour les déclamations oratoires n'était-il pas toujours vivace? Nous n'avons pas le moindre renseignement sur la destinée ultérieure d'Arator, ni sur sa fin.
Deux dédicaces, en distiques, ouvrent son livre : l’une, adressée à l'abbé Florian, n'offre pas d'intérêt ; l'autre, adressée au pape Vigile, est digne au contraire de toute notre attention. Le poëèle y raconte sa conversion à la vie ecclésiastique, telle que nous l'avons esquissée plus haut, et il nous y donne en même temps des renseignements sur la tendance de sa poésie. Îl ne veut pas seulement, dit-il, l'histoire à la main, raconter en vers les actions que noûs trouvons dans saint Luc, mais faire connaître le sens mystique qui se cache sous l’enveloppe de la lettre. C'est vers ce but, en effet, qu'il tend prin-
4. Ep. ad Parthen. v. 49 sq.; avec cela concorde ce qu'Ennodius écrit à Arator, Epp. I. IX, 1.
2. Une note des manuscrits nous donne cette nouvelle sous forme de procès-verbal.