‹ Histoire générale de la littérature du Moyen Age en Occident (volume 2)Chapitre 263 sur 352 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Saint Fortunat a, au point de vue historique, une toute autre importance qu'Arator : beaucoup plus fécond et plus étendu, il est le principal représentant de cette époque. Cette distinction est d'autant plus méritée que, si nous faisons abstraction des hymnes, nous ne trouvons, depuis Arator jusqu’à la fin du vir siècle, aucun poète d'importance; c'est même à peine si l’on peut citer un nom. Ajoutons à cela que la double direction que nous avons remarquée, en ce temps-là, dans la poésie chrétienne-latine, l'une profane et l'autre religieuse, est représentée par ses œuvres, qui nous rappellent tout aussi bien un Sidoine Apollinaire qu'un saint Paulin ou un saint Ambroise.

Comme Arator, Venaxrius Honorits CLEMENTIANUS For- TUNATUS (2) était né, probablement entre 530 et 540, dans la

4. Il y mentionne, au vers 47, Dracontius ; c'est bien là en effet la leçon qu'il faut adopter, et non Decentius; dans les deux cas, la quantité est violée.

2. Venantii Honor. Clement. Fortunati opera omnia post Browerianam editionem nunc recens. ad mss. codd. Vaticanos nec non ad veteres editiones collata etc., nova ejusdem vita locupletata, opera et stud. M. A. Luchi, 2 t. Rome, 1786, in-4; Notice d'un manuscrit latin de la Bibliothéque du rot par Guérard (contient des poèmes de Fortunat inconnus jusque-

là) in : Noticeset extruits des mss., t. XII, Paris, 1831, in-4 (part. 2, p. 75 sq ); — Ven. Honor. Clement. Fortunati presbytert italici opera poetica

haute Italie, sur le territoire situé entre Cénéda et Trévise. C'est à Ravenne, capitale de l'empire ostrogoth, et ensuite siège de l'exarchat, que Fortunat recut son éducation scientifique : elle embrassait non seulement la grammaire ct la rhétorique, mais aussi la jurisprudence. A Ravenne cependant, il resta complètement étranger soit à la théologie, soit à la philosophie. Par contre, il s’y essaya déjà dans la poésie, ainsi qu’en témoigne le premier poème de son recueil, où il célèbre et décrit la consécration d'une nouvelle église de cette ville. Peu après 560, Fortunat quitta sa patrie pour visiter la Germanie et la Gaule. Il s'arrêta d'abord en Austrasie, à la cour de Sige-. bert, dont il célébra, dans un de ses poèmes, le mariage avec Brunehaut. Il semble que ce roi lui ait accordé ses bonnes grâces d’une manière toute spéciale. En Austrasie, Fortunat fit aussi la connaissance de plusieurs grands personnages romans et germains avec lesquels il eut des rapports d'amitié qui durerent, pour plusieurs, de longues années. De la cour de Sigebert, il se rendit à Tours, ville qui appartenait au mème roi et qui était peut-être en premier lieu le but du voyage de notre poète (1). Fortunat nous raconte en effet qu'il avait été guéri, à Ravenne, d'un mal d'yeux par l'influence miraculeuse de saint Martin; il avait obtenu ce résultat en faisant sur ses yéux des onctions avec l'huile de la lampe qui brùlait devant l'image du saint, dans une église de la capitale. Il est donc tout naturel de supposer que, s’il n'en avait pas fait le vœu, il ait eu au moins le désir de faire un pèlerinage au tombeau de saint Martin. De Tours, il se rendit à Poitiers, où il fit la connaissance de sainte Radegonde; cette circonstance devait avoir une grande influence sur le reste de sa vie (2). Fille de roi de la Thuringe, Radegonde était prisonnière de Clotaire I, fils de Clovis, depuis la défaite de son oncle Her-

recens. et emend. Fr. Leo., Berlin, 1881 (Monum. German. hislor.); Bormann, Ueber das Leben des lat. Dichters Ven. Fortunatus im Osterprogram. des Gymnas. von Fulda, 1848, in-4 ; — Ampère, Hist. littér., 1. II, p. 275 sq. ; — Hamelin, De vita et operibus Ven. Fortunati, Rennes, 1878. 1. C'est ce que pense aussi Paul Diacre, Historia Langgoberd, II, c. 13. 2. Voir à son sujet: Duemmler, Rudegunde ton Thueringen, in : Im neuen Reich, 1871, vol. II, p. 641 sq.

manfried (1) parles Francs; plus tard, elle devint, malgré elle, l'épouse de Clotaire. Mais cette femme, instruite et profondément religieuse depuis son enfance, s'était séparée de son mari, qui venait de faire égorger son propre père à elle; elle fonda, sous le vocable de Sainte-Croix, un couvent près de Poitiers et s’y retira. Elle v vécut alors, veuve enfin et chargée d'années, dans l’ascétisme le plus sévère. Sainte Radegonde détermina notre poète à se fixer à Poitiers : il devait y trouver une nouvelle patrie, dans la société aimable, intime même de cette femme illustre, et dans celle de l’abbesse du couvent, Agnès. fille adoptive de Radegonde. C’est là aussi que Fortunat entra dans l’état ecclésiastique et qu'il fut ordonné prêtre. Sa réputation de poète se répandit bientôt dans toute la Gaule : il se mit on relation avec presque tous les savants ou tous les hommes aux aspirations élevées; ces relations étaient entretenues par les nombreux voyages qu'il faisait à Poitiers et qui interrompaient sa vie monotone, mais ses poésies, nous le verrons bientôt, avaient dans ces relations la plus large part. Avant tout, il apprit à connaître le célèbre historien des Francs, Grégoire, le grand évêque de Tours; ce fut ce dernier qui, après avoir montré d’abord le plus vif intérêt pour ses vers, pressa le premier saint Fortunat de réunir et de publier ses poèmes (2). Dans un âge avancé, sans doute vers la fin du siècle, Fortunat fut élevé à la chaire épiscopale de Poitiers. La date de sa mort nous est inconnue. Il faut apparemment la placer dans les premières années du vir siècle.

. Nous avons environ de saint Fortunat trois cents poèmes, dont la majeure partie a été réunie en onze livres et publiée par l’auteur (3). La plupart sont composés en mètre élégiaque ;

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