‹ Histoire générale de la littérature du Moyen Age en Occident (volume 2)Chapitre 271 sur 352 · VOYAGE -DE LA MOSELLE. ÉLÉGIES · texte numérisé non relu

VOYAGE -DE LA MOSELLE. ÉLÉGIES

ouvrent un passage au lieu de se fermer devant elle : tels sont les sentiments qu’exprime le poète. Mais la mère ne peut pas se séparer encore de sa fille; elle l'accompagne pendant quelque temps en remplissant l'air de ses gémissements. Enfin, il faut s’arracher l’une à l’autre : la mère fait un long discours qui, malgré beaucoup trop d'artifices de rhétorique, contient . des traits pleins de vérité et de poésie (1); la fille, au contraire, à qui la douleur ferme la bouche, ne trouve que peu de paroles à exprimer, mais elle laisse pressentir sa mort prochaine. Longtemps la mère tient ses regards attachés vers sa fille qui s'éloigne. Le poète fait ensuite le récit du voyage de la princesse à travers les Pyrénées, Narbonne, Poitiers. Il l'y vit luimême portée sur une voiture d'argent, quand elle se rendit au bateau afin de partir pour Rouen où fut célébré le mariage: il nous dit comment elle gagna rapidement l'amour du peuple et devint la mère des pauvres. Il fait ensuite le récit de la mort de cette reine, et s’il ne parle pas en termes exprès de sa fin violente, il me semble néanmoins qu'il y fait suffisamment allusion. Viennent ensuite les plaintes de la nourrice, de sa sœur Brunehaut, de la mère qui, avant tous les autres, entend le bruit de sa mort, parce qu'elle l’aime plus que tous les autres. Le poète termine par des paroles de consolation et laisse entrevoir la béatitude qui, dans le ciel, est le partage de la défunte.

Si cette élégie se rattache aux épitaphes et aux poèmes de condoléance de Fortunat, les deux autres, nous l’avons dit, se rattachent immédiatement à ses épîtres. L'une, et c’est la plus - ancienne et la plus importante (cent soixante-douze vers), est adressée par Radegonde, ou plutôt par le poète qui parle en son nom, à Amalefried, cousin de la reine: c'est le dernier rejeton de sa race, le fils unique d'Hermanfried, dernier roi de la Thuringe. Amalafried avait quitté sa mère, princesse

. 4. Dès le début, par exemple : « Civibus ampla tuis, angusie Hispania matri ; » et ensuite le passage qui débute ainsi : Tu dolor unus eris quisquis mihi luserit infans, Amplexu alterius tu mihi pondus eris.

Currat, stet, sedeat, fleat, intret et exeat alter, Sola meis oculis dulcis imago rediz. V. 449.

ostrogothe, pour se réfugier en Italie; il séjournait alors en Orient, où il était au service de Byzance. Radegonde et lui sont unis par les plus beaux souvenirs de jeunesse; encore enfant, elle avait eu déjà pour ce jeune garçon une inclination tendre, et maintenant c'est sur lui qu elle reporte tout l'amour qu'elle a pour sa propre famille et pour sa race. Dès le début de l'élégie, elle parle de ce jour infortuné où le fier château royal de ses aïeux devint la proie des flammes; les toits chargés d'or étaient rougis par le feu, les femmes trainées en captivité après s'être vu arracher leurs enfants de leurs bras : voilà ce qu'elle a vu de ses propres yeux. Radegonde se plaint ensuite de son abandon; il est loin, lui qui est si cher à son cœur, et elle lui rappelle leur jeunesse, qu’ils ont passée ensemble : alors déjà il était l’objet de sa sollicitude, dès.qu il mettait le pied hors dc la maison ; et, aujourd’hui, c’est le monde entier qui les sépare. Elle se plaint qu’il ne lui ait pas même écrit unc lettre, qui pourrait du moins lui faire son portrait. Si elle n'était pas retenue par les barrières du cloître, elle volerait vers lui, où qu'il puisse être; elle irait le surprendre. Son amour pour lui la ferait affronter sans crainte les fureurs de la mer, et si l'esquif venait à faire naufrage, elle nagerait pour aller à lui, sûre qu'elle est d'oublier, en le revoyant, tous les dangers qu'elle aurait courus. Et si elle venait à être la proie des ondes, elle aurait encore la consolation d’être mise en terre par lui qui, les larmes aux yeux, se souviendrait au moins de celle qu’il laisse se plaindre en vain pendant la vie. Radegonde consacre ici un souvenir à la mort de son frère, qui avait voulu aller à la recherche de son cousin, mais qui, . par amour pour elle, avait abandonné son projet pour mourir. Et dire qu'elle n'a pas même pu voir sa dépouille mortelle ! Voilà quel est l’objet de ses plaintes; en perdant son frère, elle a perdu pour la seconde fois la patrie et la liberté. Un salut à l'adresse des sœurs de son cousin termine cette élégie, dans laquelle l'amour de la famille et des parents, tel qu'est capable de le ressentir le cœur d'une femme allemande, s'exprime avec magnificence et élève le poète au-dessus de lui-mème. Amalafried lui-mème fut enlevé à Radegonde. Celle-ci dans sa deuxième élégie (seulement quarante-deux vers), adressée

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