CHAPITRE XX VIII
Nous voici arrivés à un auteur qui s’est montré, dans le domaine de l’histoire, bien plus indépendant et d'une tout autre valeur que l’abréviateur goth et le moraliste breton : j'ai nommé l'historien des Francs; celui qu'on a appelé, et non à tort, leur Hérodote, saint Grégoire de Tours {2). GEor-
1. V.S$ 17 une profusion désordonnée de ces figures. Ainsi que l'a déjà fait remarquer Schoell, plusieurs périodes se terminent en forme de vers hexamètre.
2. S. Georgii Florentii episc. Turonensis opera omnia, nec non Fredegarii epitome et chronicum cum suis continuator., ad codd. mss. et vett. edd. collate atque notis et observat. illustr., opera et stud. D. Th. Ruinart, Paris, 1699, in-fol. ; — Une nouvelle édition par Arndt est actuellement sous presse et paraîlra dans les Monum. German. histor, ; — Gregorii Turonensis episc. liber De cursu stellarum adjectis commenturiis et scriptu= rae specimine e cod. Bamb. ed. F. Haase, Breslau, 1853 (program. d'Université) ; — Loebell, Gregor von Tours und seine Zeit rornemlich aus seinen Werken geschildert, Leipzig, 1839. 2e édit. 1868 ; — Monod, Études critiques sur les sources de l'histoire mérotingienne, 1e partie. Introduction : Grégoire de Tours. Marius d’Atenches. Paris, 1872 (Biblioth.
Gius FLORENTIUS, qui prit plus tard le nom de GRÉGOIRE, nom de son arrière-grand-père maternel, un évêque de Langres canonisé, descendait d’une famille sénatoriale de la ville Arverna, aujourd'hui Clermont-Ferrant. C'est là qu'il vit le jour, en 538. Sa famille était une des plus distinguées, parmi celles des Romans de la Gaule; elle était alliée avec les plus illustres maisons, dans lesquelles les évêchés les plus importants étaient presque héréditaires. Après la mort prématurée de son père Grégoire, qui n’était encore qu’un enfant, fut destiné par sa pieuse mère au service de l'Église. Son oncle Gallus, évêque d’'Arverna, et Avitus qui lui succéda plus tard, firent son éducation et l'instruisirent dans les sciences. En 573, Grégoire fut élu évèque de Tours, après la mort du titulaire Euphronius, cousin de sa mère ; sa naissance n'eut pas moins de part à cette élection que son éducation et sa piété. Le jeune diacre, qui séjournait alors à la cour de Sigebert, hésitait, par modestie, à accepter ce siège épiscopal si célèbre, mais le roi, dont il possédait les faveurs particulières, l'y contraignit et le fit sacrer à Reims. Fortunat célébra son arrivée à Tours, dans un poème plein d’élévation et bien supérieur à toutes ses autres poésies d'occasion par l'inspiration vraie qui l'anime (1). Grégoire remplit, en tous points l'attente du poète : c'était le pasteur fidèle de son troupeau; et il sut défendre avec courage et prudence les intérèts matériels de ses ouailles, dansles temps orageux qui suivirent. Mais l'influence de Grégoire s’étendait bien au delà des bornes de son diocèse : Tours, la ville de saint Martin, était, à cette époque, le centre religieux de la Gaule, ainsi que le dit avec raison Monod. Aussi, saint Grégoire jouet-il un rôle important dans l’histoire de son pays. Sous Chilpéric surtout, il fut un défenseurintrépide de l'Église, dans sa, défense contre les attaques d’un état tyrannique ; et, défendre l'Église, signifiait alors défendre la civilisation, encore représentée alors par l'Église seule. Après la mort de Chilpéric, Tours passa bientôt en la possession de Childebert, fils de
de l’école des hautes études ; — Wattenbach, op. cit., vol. T, p. 76 sq.;
. — Kurth, Saint Grégoire de Tours et les études classiques au vi° siècle
(dans la Revue des questions historiques, octobre 1878). 1. L. V,c. 3.
Sigebert, et ce monarque accorda à Grégoire la même faveur que lui avait accordée son père; l'évêque devint le conseiller et le soutien de la couronne, dans les affaires d'État les plus . importantes. Hautement en honneurdans toute la Gaule, saint Grégoire mourut en l'an 594.
Saint Grégoire de Tours fut un écrivain très actif et qui a beaucoup produit pour son temps, si l’on considère la grande activité pratique qu'il déploya dans les affaires ecclésiastiques et civiles, pour lesquelles 1] dut souvent entreprendre de longs voyages : il n'a pas composé moins de vingt « livres, » quoique sa carrière d'écrivain ne débute qu'avec son épiscopat et ne dure par conséquent que vingt ans. Une moitié de ces livres consiste en écrits ecclésiastiques, et l’histoire des Francs comprend l’autre moitié; mais entre cet ouvrage et ses écrits ecclésiastiques, il n’y a pas le contraste qu’on pourrait bien espérer y trouver. D’une part, en qualité d'histoires de Saints, les écrits ecclésiastiques ont, en grande partie, un caractère historique, et quelques-uns même ont le caractère spécial de son histoire des Francs; de l’autre, l'élément ecclésiastique se trouve richement représenté lui aussi dans son ouvrage profane, et l'écrivain n'y dément jamais l’évèque.
C'est son histoire des Francs, Historia Francorum, qui forme avec raison son vrai litre de gloire. Commencé en 576, deux ans après la prise de possession de son siège épiscopal, cet ouvrage l’occupa presque jusqu’à sa mort. Il le termina en 592, mais il paraît l'avoir soumis, ainsi que ses autres écrits, à une nouvelle révision. La préface nous fait connaître déjà l'intention de saint Grégoire, pour la composition de son ouvrage. Il veut faire le tableau de l’histoire actuelle de son pays, afin que la connaissance n’en soit pas perdue pour la postérité. Et malgré les lacunes de son instruction grammaticale qu'il déplore lui-même, il s’est résolu à remplir cette tâche parce que, à cette époque de décadence littéraire, il ne se trouvait en Gaule aucun savant, au grand regret de plusieurs, qui voulût l’entreprendre. Une autre raison, c’est qu’un petit nombre seulement étaient en état de comprendre un « rhéleur philosophant, » tandis que, par contre, beaucoup comprenaient celui qui s'exprime d’une manière populaire