‹ Histoire générale de la littérature du Moyen Age en Occident (volume 2)Chapitre 314 sur 352 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

L’unique branche de la littérature qui fleurisse en France, au vue et au vin* siècles, jusqu à l’époque de Charlemagne, et à laquelle vient se réduire peu à peu toute la liltérature, est la légende, la vie des Saints(5).A cesépoques de barbarie, les cloîtres étaient les seuls asiles où l’on s’inléressât encore à la littérature et où l’on trouvât les moyens de s’instruire, ainsi qu'un abri contre les tempêtes qui bouleversaient cet empire déchiré par des guerres inlestines et par la lutte des partis.

1. Par exemple : « Africä nascitur inde tertia particule. » Il n’y a rien d'étonnant à ce qu’on y rencontre parfois des vers corrects au point de vue de la quantité.

2. Dans le premier cas, elle est toujours en a, une fois seulement, v. 100 sq., en is ; la rime en a venait pour ainsi dire d'elle-même à cause des nombreux noms de pays terminés en a.

3. Comme aussi déjà dans Grégoire de Tours, v. plus haut p. 614, r. 1; muis ici les fautes sont souvent constatées par le vers. C’est ainsi que cet opuscule mérite notre attention même au point de vue de la langue.

4. De la même époque, c'est-à-dire du premier tiers du vin® siècle, nous possédons dans le même mètre un poème à la louange de la ville de Milan; il débute ainsi : « Alta urbs et spaciosa manet in Italia. » La meilleure édition est celle de Dummler.in Poetae latini aevi Carolini, tom. I, Berlin, 1881 (Monum. Germ. hist.). |

5. V. là-dessus, en général, l'étude complète dans Ampère, op. cit., IL, p. 328 sq.

Les cloîtres ne s'adonnaient à ce genre de littérature que pour leur propre avantage ; ils recueillaient les actions d'éclat de leurs Saints pour illustrer le cloître lui-mème et pour favoriser le culte des reliques qu'ils possédaient; ce procédé leur rapportait des avantages réels, et ce genre de littérature était en même temps comme un modèle et un exemple proposés à l'imitation des moines. C'est donc ainsique ces légendes ont été, pour la plupart, composées par des moines, à l'instigation de leurs Abbés : elles s'adressent, en premier lieu, à des moines qui les liront ou en entendront la lecture. Le rôle important que jouaient alors les cloîtres dans la vie publique donnait fréquemment à ces Vies de Saints un grand intérêt historique ; aussi comblent-elles des lacunes importantes dans l’histoire politique. Des ecclésiastiques, qui occupaient une position importante dans l’État et qui soupiraient après le repos et la retraite, se retiraient dans ces cloîtres ; c’est là aussi qu'on en bannissait d’autres, afin de paralyser leur influence politique; ce fut là souvent aussi le sort des grands du siècle, de princes dépossédés mêmes auxquels on imposait la vie du cloître, de sorte que les couvents devinrent assez souvent un lieu de détention pour les prisonniers d’État. D'autre part, les moines déployaient alors, précisément en France, une remarquable activité pour les missions ; cette impulsion venait principalement de l'extérieur etces missionnaires, avec saint Columban, à leur tête, appartenaient à l'Irlande.

Parmi ces Vies de Saints, dont un bon nombre nous ont été conservées dans des rédactions postérieures, nous nous contenterons d'en faire remarquer seulement quelques-unes qui appartiennent sûrement à cette époque, et qui paraissent avoir une importance particulière, ou qui, de plus, peuvent représenter cette branche multiple d’une littérature joignant la variété du fond à la diversité de la forme. C'est ainsi que deux Vies de saint Léger, évèque d’Autun(678), ont une valeur particulière, tant au point de vue historique qu'au point de vue littéraire. Elles ont été écrites par deux contemporains de

’évèque (1), tandis que la translation des reliques de ce saint,

4. Acta sanctorum ordinis S. Benedicti in saeculor, classes distri-

jointe peut-être à une Passion (1) qui avait pour auteur Audulfe, abbé de Saint-Maxence, et qui avait été misc à profit par ces deux auteurs, ne nous a pas été conservée. L'une de ces deux vies est composée par un moine anonyme de Saint- Symphorien d'Autun, à l’instigation d'Erménarius, autrefois abbé de ce couvent, qui avait succédé au saint sur le siège épiscopal d’Autun; c’est à lui également qu’elle est dédiée. L'auteur écrit en partie comme témoin oculaire. Sa vie, qui est très détaillée, a beaucoup de valeur comme source historique. L'action politique de saint Léger, qui détermina seule son sort, occupe complètement le premier plan. C’est ainsi qu'on lit, en grande partie, cette vie comme un chapitre d’histoire politique. Le récit se distingue par la liaison des faits, par sa vivacité, de même que par un style un peu forcé et maniéré,ilest vrai, mais sans tomber dans l’exagération ni le pathos. L'autre vie, composée par le prieur de Ligugé, Ursin, à la prière d'Ansoald, évèque de Poitiers, et d'Audulfe, cidessus mentionné. offre un tout autre caractère. On sait en effet que saint Léger avait débuté à Poitiers dans sa carrière ecclésiastique. Cette vie est plus courte et l’intérèêt politique y est relégué au second plan : célébrer la constance seule du martyr, tel semble être l'unique but de l’auteur. Le style de cette vie est plus simple; l’auteur visait précisément à se faire comprendre aussi des ignorants. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner de la voir servir de base à un des plus anciens poèmes français que nous possédions. L'auteur anonyme de l'autre vie croit, par contre, n'avoir pas fait assez de style, et il prie l'abbé, Ermenaire, de retoucher encore son travail, avant qu'il ne le répande dans des cercles plus éloignés.

Nous avons rencontré antérieurement, dans ce domaine de la littérature, cette aspiration diverse vers le style artistique

buta. Collegit L. d'Achéry, ad. F. Mabillon (Prolegg.). Paris, 1668 sq. Ensuite, Venise, 1733 sq. fol. Saec. Il, p. 648 sq.

1. Le moine de Saint-Symphorien (à la fin du c. 47) parle de la relation de cette translation; G. Paris (Romania, tom. I, p. 298) indique une Passion, composée par Audulfe, comme source commune des deux Vies, probablement, je pense, à cause de la concordance de ces vies dans la partie précisément qui plaide en faveur de la composition d'une telle Passion.

et vers l'expression populaire; nous la retrouvons encore à cette époque. Bien plus, nous voyons parfois cette double tendance représentée dans une seule et même vie; les auteurs s’efforcent, dans la préface du moins, d'écrire d'une manière savante, comme s'ils voulaient nous faire voir qu'ils étaient capables de ce genre de style; mais, sous ce costume d'emprunt, perce souvent la plus ridicule ignorance (1). À tout prendre néanmoins, c'est l'aspiration vers le sermo rusticus qui domine, et la tendance à l'édification marche de pair avec la langue du peuple (2); ces légendes étaient destinées, pour la plupart, à être lues au peuple, dans l’église; elles tirent même leur nom de cette circonstance (3). C'est de là aussi que, dans plusieurs vies de ces Saints, qui ont joué un rôle politique important avant de se consacrer à l’ascétisme, tels qu'Arnolfe, évêque de Metz, l'illustre auteur de la race de Charlemagne (4), ou bien encore la reine Bathilde, c'est de là, dis-je, que, dans ces Vies, on a fait peu de part à cette action historique importante qu'on regardait comme peu propre à être lue dans l’église, tandis qu'on a enregistré avec un soin minutieux les moindres miracles de leur vie ascétique.

Une de ces Vies de saints mérite encore une mention toute spéciale ; elle est consacrée à un célèbre missionnaire qui fonda un cloître devenu fameux au point de vue de l’histoire de la littérature. C’est saint Amand. Né près de Nantes à la fin du vi siècle, 1l se sentit attiré à la vie ascétique d'une manière si irrésistible, qu'il surmonta tous les obstacles qui se trouvaient sur son chemin. Une. vision, qu'il eut dans un pèlerinage à Rome, et où il crut voir saint Pierre devant une église consacrée à cet apôtre, fit de lui un missionnaire.

4. V. par exemple, dans Mabillon, op. cit., p. 380, la vie de saint Bavo (+ vers 653) qui fut, pour le moins, composée encore au vue siècle.

2. C’est ainsi que le prologue de la vie de sainte Bathilde dit : « Minus licet periti scholastica, sed magis studere volumus patere aedificationi plurimorum. » Mabillon, op. cit., p. 745.

3. Elles s’appellent parfois lectio et renferment des allocutions, comme : « Carissimi » dans la vie de saint Bavon; « Fratres » dans celle de sainte Bathilde; cette dernière appellation s'adresse aux moines.

4, Il est étonnant de voir, dans cette Vie, reparaître encore la fable de l'anneau de Polycrate ; v. Mabillon, op. cit., p. 141.

En cette qualité, il déploya son activité au milieu des Basques, dans les Pyrénées; chez les Slaves, sur le Danube, ainsi que chez les Belges, sur les rives de l’Escaut. C'est chez ces derniers qu'il travailla le plus longtemps et avec le plus de succès. Il occupa même un certain temps, vers le milieu du siècle, le siège épiscopal de Maëstricht. Parmi les cloîtres qu’il fonda dans cette contrée, se distingue surtout, près de Tournai, celui d Elno, auquel on donna plus tard le nom d'Amand, et dans lequel il résida après s'être démis de son siège épiscopal : c’est là qu’il mourut en 661. Mais ce cloitre devint, dans la suite,un asile important pour les lettres; c'est de là que sortirent plusieurs des plus anciens monuments de la littérature allemande et de la littérature française. C’est aussi un moine de ce couvent, Baudemund, qui composa la vie de saint Amand, vers l’an 680, c'est-à-dire à une époque où il pouvait encore consulter des témoins oculaires (4). Antérieurement même à ce Français, nous voyonsle célèbre missionnaire irlandais, saint Columban, déployer sur le sol de la Gaule une activité encore plus influente; il eut également un biographe plus important dans le moine Jonas, du couvent de Bobbio (Haute Italie); ce religieux était un contemporain de saint Amand (2). Encore enfant, le missionnaire irlandais avait reçu une excellente éducation grammaticale, etil se consacra de bonne heure au service de la religion. Après avoir étudié la sainte Écriture avec autant de zèle * que de talent auprès du savant Silènes, il entra au monastère célèbre de Bangor ; mais, avec le temps, il fut pris lui aussi, comme beaucoup de ses pieux compatriotes, du désir de déployer une activité plus grande à l'étranger. Avec douze confrères, il sortit du couvent, dans l'intention d'annoncer l'Évangile aux païens. Mais il resta d'abord en Gaule, où il aborde vers 590; il y trouvait un champ assez vaste pour son zèle, à une époque où la vie morale et chrétienne tombait en

4. Mabillon, op. cit., p. 678 sq. ; Rettberg, Kirchengeschichte (v. plus baut, p. 482, rem. 1), I, p. 554 sq.

2. V. sa vie de saint Columban, dans Mabillon, P cit., p. 2 sq. ; Rettberg, Kirchengeschichte, II, p. 35 sq.

ruine, et d'ailleurs ses prédications inspirées .impressionnaient la foule. Le roi de Bourgogne l’invita à se fixer dans son royaume. Columban fonda alors, dans la solitude des Vosges, trois monastères, Anegray, Luxeuil et Fontaines; le nombre de ses élèves et de ses successeurs se multipliait en cffet continuellement, quelque sévère que füt la règle de son ordre. Mais, par suite des intrigues de Brunehaut, dont la colère avait étéenflammée par la sévérité des mœurs dece religieux, Columban fut chassé violemment de son monastère par Théodoric IL, en l'an 610, pour être reconduit dans sa patrie. Il était à Nantes, prêt à s'embarquer; mais les vents contraires firent suspendre la traversée. Le capitaine du vaisseau vit là le doigt de Dieu. Columban se rendit auprès de Clotaire II, roi de Neustrie, qui le reçut à bras ouverts. De là, il s’avancça à travers l’Austrasie, vers le Rhin, jusqu’en Alemannie, où il s'établit comme missionnaire, près de Bregenz; pendant trois ans, il y lutta contre le paganisme, au milieu des plus grandes difficultés. Après avoir abandonné, à la suite d'une vision, ainsi que le raconte son biographe, le projet de convertir les Slaves du voisinage, il quittal'empire des Francs, probablement par suite des événements politiques (612-613), pour se rendre en Italie où le roi des Longobards, Agilulfe et son épouse Theudelinde, le reçurent également avec de grands honneurs. Là, il crut enfin être dans sa vocation, en combattant l’arianisme contre lequel il composa alors une brochure. Il fonda encore, sur la Trébie, le monastère de Bobhio qui, lui aussi, devint un asile pour les lettres. C’est là que saint Columban séjourna jusqu’à sa mort qui ne tarda pas à arriver (615); il avait refusé l'invitation de retourner en France, que Clotaire lui avait fait parvenir.

Jonas acheva celte biographie du saint vers le milieu du vu‘ siècle et à l’instigation de Bertulf, abbé du monastère de Bobbio, où l'auteur avait été reçu trois ans après la mort de saint Columban. Il put baser son récit sur la déposition de témoins oculaires, élèves de son héros, et spécialement sur le témoignage d'Attala et d'Eustase, successeurs immédiats de saint Columban à Bobbio et à Luxeuil. Aussi a-t-1l ajouté à cette biographie la vie de ces deux abbés; elles en forment la

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