SERMONES. EPISTOLAE
les premières sont de beaucoup les plus nombreuses. Seules, les dernières nous regardent plus spécialement et elles nous offrent plusieurs côtés intéressants pour l’histoire de la civilisation. Si nous faisons entrer en même temps dans le cadre de notre étude, les lettres adressées à saint Boniface ct qui nous ont été conservées avec les siennes, nous verrons la part qui revenait à des femmes distinguées de la nation anglosaxonne dans la culture de leurs compatriotes, comme nous avons déjà eu l'occasion de le remarquer en étudiant les ouvrages d’Aldhelme. Dans plusieurs lettres de ces religieuses et de ces abbesses, nous retrouvons le style fleuri d’Aldhelme, joint à une expression pleine de tendresse (v. par exemple Ép. 44); c’est ainsi qu'on appelle saint Boniface « frère bienaimé », et que ses lettres sont qualifiées de « très douces. » Souvent saint Boniface se fait procurer des livres par ces femmes, ou même illeur en donne à copier : c’est ainsi que nous le voyons prier la savante abbesse Eadburga, de copier, en lettresd'or, les Épîtres desaint Pierre, ut m&hi cum auro conscribas (Ép. 32); c'est cette mème Eadburga qui avait enseigné la métrique à Lioba, ainsi que cette dernière l'écrit (Ép. 23.) Parmi ces lettres, il y en a deux qui nous font le récit de diverses visions, et qui, partant, ont un intérêt spécial pour l'histoire littéraire. Une de ces visions, très détaillée, est racontée par Winfried lui-même (Ép. 40) à l’abbesse Eadburga, qui l'avait prié de lui en faire le récit. Winfried la rapporte telle qu'il l'a entendue de la bouche même du personnage. Ce dernier l'avait eue dans le monastère de Wenlock, après avoir succombé à une mort qui n’était qu’apparente. Des anges, dit-il, l’élevèrent dans l’air et le protégèrent de leurs mains seules contre les flammes d’un feu énorme qui entoure le monde entier. Il vit alors une multitude innombrable d'âmes qui venaient de quitter leurs corps, et tout autant de démons et d’anges qui se disputaient la possession de ces âmes. Il entendit ses vices, empruntant sa propre voix, l'accuser luimême de la manière la plus cruelle : « Je suis ta concupiscence, » s'écrie l'un, et « moi ta vanilé, » reprend l’autre, etc. Toutes les fautes qu'il a commises, ils Les lui reprochaient, et les esprits malins se joignaient à eux pour l’accuser. Pendant L 4i
sa vie il avait blessé un homme, qui est mort maintenant et qui vient témoigner contre lui. Mais voilà que les vertus s'avancent pour prendre sa défense; chaque vice qui l'accuse trouve un adversaire, qui le défend, dans la vertu opposée : les anges sont de l'avis des vertus. Le procès se termine donc à son avantage. Mais pendant qu'on instruisait sa cause, il a vu une quantité de puits de feu, qui conduisent à l'enfer; des âmes, semblables à des oiseaux noirs burlant et gémissant d'une voix humaine, voltigent aulour des flammes qui s'échappent de ces gouffres, ou bien, elles sont assises au bord de ces puits d'où sortent les cris ct les lamentations des damnés pour une éternité. Ces âmes iront, après le jugement dernier, dans le lieu du repos éternel ; elles ne sont donc qu'en purgatoire.
D'un autre côté, il aperçoit un lieu plein de parfums; c’est le paradis; il voit encore un fleuve de feu et de poix bouillante et brülante, et, au delà de ce fleuve, se dressent les murailles resplendissantes, immensément longues et élevées, de la Jérusalem céleste. Une passerelle conduit de l’autre côté du fleuve : les « saintes âmes » cherchent à le traverser, mais un grand nombre tombent dans ce fleuve de poix et s’y enfoncent les unes un peu plus, les autres un peu moins; toutefois ce n’est que pour en ressorir plus brillantes et plus belles, et pour atteindre l'autre rive. Ce sont là les âmes de ceux qui sont morts sans être purifiés complètement des fautes vénielles. Cette peinture, on le voit, est une compilation tout originale de différentes visions antérieures (1). Remarquons en outre que le narrateur voit les démons attaquer l'âme d’un homme qui n'est pas encore mort, les anges renoncent à la défense de celte âme, qui se trouve alors exposée aux tourments que lui infligentles esprits infernaux : celte âme est celle de Céolred, roi de Mercie. Les anges rappellent enfin le moine de Wenlock à la vie, et ils l'exhortent à se confesser et à faire pénitence.
L'autre vision n'est qu'un fragment, conservé dans une lettre ; la lettre ne semble pas appartenir à saint Boniface (Ép.
1. Cf. entre autres. plus haut p. 58+ où — dans saint Grégoire le Grand — le fleuve signifie l'enfer.