DE MINUCIUS FÉLIX JUSQU'AU TEMPS DE CONSTANTIN
Si la littérature d’une époque est toujours dans un rapport intime et réciproque avec la culture intellectuelle de cette même époque, il est pourtant vrai de dire que celte réciprocité varie avec les périodes. Des deux facteurs, en effet, qui concourent à ce but, c’est tantôt l’un, tantôt l’autre, qui se montre dans toute son activité : ici c'est la littérature qui est déterminée et modifiée par la culture générale; là au contraire, c’est la culture générale qui, sous l'influence de la littérature, reçoit,avec l'impulsion vers une direction nouvelle, un développement nouveau, où vient alors se concentrer l’esprit créateur de l'époque ou celui de la nation. De ces deux caractères, l'un, le premier, est celui de l’époque des origines littéraires ; l’autre, le second, marque au contraire leur âge d'or et c’est celui-là qui caractérise, d'une manière frappante, la première période de la littérature chrétienne-latine. Dans ces siècles où le christianisme, luttant encore pour s'assurer une existence, combattait à la fois au dedans et au dehors, la littérature semble être exclusivement au service de la communauté (1), j'allais dire de la chose publique, laquelle cherchait à se défendre et à s'établir solidement : ce sont les besoins de l'heure présente qui font naître alors et qui déterminent les créations littéraires; c'est, avec la puissance d’enthou-
1. Par ce mot, fréquent dans la langue des Pères et souvent employé ici, l'on doit entendre la Société chrétienne. (Note des Traducteurs.)
siasme des grandes idées qui ébranlent le monde, la source nouvelle, fraîche et jaillissante de la vie de l’âme délivrée et conquise par le christianisme : cette source élève, au-dessus de la petitesse servile d’une littérature égoïste, les ouvrages du jour et leur donne du même coup le cachet de la liberté et une valeur durable. La littérature done, qui, en ces conjonctures, n'occupe pas une large place, est pourtant, dans cette période même, l'expression la plus fidèle de la situation mobile et du développement progressif de la société chrétienne en Occident; si l’on veut avoir une idée exacte d’une image reflétée par un miroir, il faut se faire d’abord une juste idée de l'image elle-même.
Or, pour aucune époque, mieux que pour celle qui nous occupe et qui marque la plus importante transformation de la civilisation, l'on ne saurait connaître et montrer avec plus d’exactitude comment, au milieu même des ravages et des ruines qui indiquent une civilisation en décrépitude, il se prépare toujours une culture nouvelle pour remplacer la culture qui se décompose, si bien que la première naît au travers de ces ruines et que les éléments qui détruisent les anciennes idées vivifient, entretiennent et développent les aspirations nouvelles. À s’en tenir à une étude superficielle (et-l’on n’en a pas fait d'autre jusqu'ici), l’on ne voit, il est vrai, dans l'histoire des empereurs romains, surtout à partir de Commode, qu'une image effrayante de destruction morale et matérielle, aussi ennuyeuse que désagréable à décrire. Le monde païen, semblable à un vieillard décrépit, qui végète dans une léthargie écœurante, fait un frappant contraste avec Je christianisme plein de jeunesse. Mais on a l'air de ne s’apercevoir de cette sève que lorsqu'elle éclate au grand jour, c’est-àdire, lors des persécutions; de la sorte, ces siècles qui, en fait, constituent l’une des plus importantes époques de l’histoire de l'humanité, n'ont pas paru assez intéressants pour une pareille étude, et les historiens les ont jusqu’à présent négligés d'une façon presque incroyable. On ne voyait pas, malgré le contraste entre le paganisme et le christianisme (contraste réel sans doute, mais qui n’égalait en somme que celui qui existait entre le passé et le présent), combien la marche
progressive des esprits était marquée par l'unité et tendait vers le même but, en dépit des tendances contraires de l’une et de l’autre civilisation. Dans une circonférence, les lignes qui partent des points les plus divers et les plus opposés du cercle, se rencontrent néanmoins dans un point concentrique. Dans le monde païen, les éléments du progrès agissent isolément pour la plupart, sans connexion intime, et décomposent ou détruisent presque toujours les institutions traditionnelles : dans le monde chrétien, au contraire, ils aident à établir de nouvelles institutions au cœur de la société et de l’État, et ils les marquent au coin de l'unité : c’est avec ces dernières que se confondirent, dans les siècles suivants, les débris des institutions tombées.
L'empire romain était devenu l’empire du monde en s'emparant en Orient des restes do l'empire d'Alexandre : du même coup il avait pris possession de toute la civilisation de cette époque. Or, l'apogée de cette civilisation, je dirai plus, l'élément qui la dominait et au service duquel se trouvait déjà la culture romaine, c'était l’hellénisme. Voilà la véritable base de ce cosmopolitisme qui produisit, d'abord dans le camp des stoïciens, les fruits de la civilisation humaine la plus haute. Lors de la fondation de l'empire oriental d'Alexandre et sous son influence, l'idée du cosmopolitisme s'était développée parallèlement avec la philosophie stoïcienne, et comme une partie intégrante de sa doctrine. Elle passa à Rome avec l'héritage du héros et se développa, sur le sol romain, d’une manière bien plus forte et plus prospère. Le sens moral des Romains, d'une part, ct, de l’autre, les circonstances politiques, secondèrent efficacement ce résultat. L'on vit enfin réuni, sous la puissance des Empereurs, tout ce qu'on connaissait de l’Orbts terrarum, et Rome sembla ainsi être devenue elle-même un Résumé de l'univers (1). Mais alors, la concentration de toute la puissance politique entre les mains d'un seul, qui gouvernait au moyen d’un cabinet composé le plus souvent de Grecs affranchis, eut pour résultat de bouleverser,
4. Polemo, sophiste du ue siècle, appelait Rome, d’après Galen, un Epitome.
dans son essence la plus intime, l’État nalional des Romains: après tout, c'est ainsi que les peuples soumis avaient été bouleversés et détruits eux-mêmes. Au surplus, les différences de condition, déjà supprimées vis-à-vis du naître à qui l'on rendait les honneurs divins, avaient ainsi perdu de leur importance. Enfin l'admission aux droits de citoyen romain dont on devenait plus prodigue et l’arrivée des provinciaux aux fonctions les plus élevées, voire mème jusqu’au trône impérial, avaient fait disparaître la prééminence du peuple dominateur ; sous Caracalla, ce système de nivellement était déjà complet. L'individu était émancipé, mais aux dépens de la chose publique ; l'homme ne pouvait plus être délini Süsv zsAtcwév, selon l'expression d'Aristote. Si dans les Offices de Cicéron, la « société du genre humain » universt generis humani societas, est un principe d'autorité, Sénèque élévera l'État du monde, (lequel comprend à la fois tous les hommes et les dieux), bien au-dessus de l'État national, auquel nous appartenons par notre naïssance(i). La parenté de tous les hommes, en tant qu'ètres raisonnables, cetie parenté qui exige l'amour de tous les hommes et que les stoïciens avaient tant vantée dès le principe, arrive, chez Epictète, jusqu'à la fraternité, basée sur une origine divine commune à lous les hommes (2), attendu que, chez lui, la pensée philosophique sc traduit en considération religieuse. L'identification de l'homme avec le bourgeois, qui faisait la force des républiques de l’antiquité, disparaît donc, et cette disparition forme la base d'une civilisation supérieure qui se manifeste aussi dans les progrès de la législation, dans diverses réformes et jusque dans l'organisation de l'État, sans qu'il faille l’attribuer à l'influence du christianisme. C'est par là que le droit romain arrive à cette per-
fection idéale qui lui mérita de servir de base à la législation de l'État moderne ct chrétien. Larestriction du pouvoir paternel dans l'intérêt de l'humanité donne à la femme une position sociale plus digne d'elle, et la loi, dans la protection qu'elle accorde à l'enfant, reconnaît les droits de l'individu