De otio (Dial. VIII), c
2, V.Zeller Philos. des Grecs, I, I, p. 278,
vis-à-vis de la famille. La science met l'avortement au rang du meurtre; exposer les enfants est tenu pour un crime. L'État, du moins à partir de Trajan, reconnaissait ces enfants comme hbres. Aux esclaves eux-mêmes on accorda les droits naturels de l'homme, et la législation mit des bornes à la cruauté des -maîtres. Enfin, l'État favorisa directement les lendances humanitaires en nourrissant les enfants pauvres avec les deniers publics.
Mais quels que fussent, au cours du n° siècle et au commencement du n,les progrès opérés par le cosmopolitisme dans la législation ; quels que fussent les résultats moraux qu'il ait produits dans le cercle de ceux qui avaient reçu une éducation philosophique, son influence sur l'État romain n'en fut pas moins, en dernière analyse, pernicieuse, dissolvante ct démoralisatrice. De mème que le système de nivellement introduit par les empereurs avait fait disparaître le sentiment des conditions, ainsi la disparition de la diflérence politique entre le*peuple souverain et les peuples soumis porta un coup mortel au sentiment national des Romains : la restriction de la puissance paternelle devait même affaiblir plus encore la conscience du citoyen de Rome. La puissance absolue dans sa propre maison avait été, en quelque sorte, le gage de la participation à la puissance de l'État, car l’État était fondé sur la famille. Mais l’État lui-même, depuis qu'il étail devenu l'empire du monde, était aussi devenu de plus en plus une sorte de machine bureaucratique qui ne pouvait être bien dirigée que par la main d'un seul : cet empire universel ne pouvait être qu'une monarchie universelle. Or, la monarchie elle-même revètait de plus en plus, surtout depuis Commode et depuis Septime-Sévère, le caractère semioriental d'un État militaire despotique ; et, ici mème, c'était l'antique empire d'Alexandre, qui, par l'intermédiaire de ses successeurs, donnait le ton; c’est de l'Orient que venait la coutume de voir un dieu dans l'empereur, de même quen était venue l'introduction d’une cour. Auguste avail déjà enlevé au peuple romain la participation effective au gouvernement ; il avait tari de la sorte la source propre de l’éducation nationale, car la grandeur du peuple romain avait préci-
sément sa base dans ce caractère exclusif d’une éducation purement politique; néanmoins, le peuple romain armé (1) avait encore dans les cohortes prétorionnes, une influence, tantôt tacite et indirecte pour mettre quelqu'un sur le trône, tantôt mème manifestée hautement, et absolument décisive dans les circonstances critiques. Mais sous l'influence‘ du principe cosmopolite, cette dernière influence lui fut enlevée, quand l'Africain Septime-Sévère eut fait des prétoriens une garde composée des soldats les meilleurs de toutes les légions de l'empire : dans ce nombre, les barbares qui n'étaient pas romanisés devaient d'autant mieux prendre le dessus, qu'ils étaient doués d’une plus grande force physique ; on sait en effet qu’en perdant la force morale, les Romains et les peuples italiques avaient perdu aussi la force physique. Pour ce motif, le trône devait maintenant échoir bien vite à des provinciaux : aussi voyons-nous avant peu, dans les rangs des compétiteurs, jusqu'à des Germains et des Orientaux, lesquels avaient reçu à peine un vernis d'éducation hellénique et ignoraient tout de l'éducation romaine. Au demeurant, les Adrien et les Marc- Aurèle étaient plutôt Grecs que Romains par leur éducation; mais, avec Héliogabale, on cut un pur Asiatique, un Asiatique en qui se rencontraient les formes les plus excentriques du despotisme oriental. Comme l'esprit romain devait se sentir déchu dans les cœurs où 1l possédait encore une place! Et pendant que les légions de soldats étrangers et mercenaires disposaient ainsi de la puissance souveraine, l'empire était déjà, depuis le commencement du zri° siècle, menacé de décomposition et de destruction. On avait déjà songé, dès la mort de Septime-Sévère, à un partage de l'empire; aussi, après le meurtre d'Alexandre Sévère et jusqu’à Dioclétien (235- 284) il n’y eut plus de gouvernement stable ni solide: c'était avec une rapidité inouïe qu'un général succédait sur le trône à un autre général, et 1l ful si peu rare d'en voir plusieurs se faire appeler Augustes en même temps, qu'à l'époque de Gallien, dix-neuf gouverneurs se déclarèrent à la fois indé-
1. Cf. Tac., Annal., IV, c. 5.: « Novem pretoriæ cohortes, Etruria ferme Umbria delecta aut vetere Latio et colonis anliquitus Romanis.
pendants. Sur ces entrefaites, éclataient des révolutions dans les provinces, en Gaule notamment, où se manifestait déjà la tendance à secouer le joug de l’empire et à obtenir l’indépendance politique. Pendant ce temps les ennemis extérieurs franchissaient, avec plus de hardiesse, les frontières, en Occident comme en Orient; dans un combat contre les Goths on vit tomber un Imperator vaincu (251); et dix ans plus tard un autre, défait par les Perses, était traîné en captivité. Dès lors il n’y a plus qu'un but poursuivi par l'État : l'intérêt de sa conservation en face des ennemis du dehors et du dedans. Tel fut même le point de départ d'une nouvelle constitution de l'État par Dioclétien : ce précurseur de Constantin transporta déjà le centre de l'Empire en Orient, et fit de Nicomédie le siège du premier Auguste.
Que, dans ces temps où l’orgueil de la Rome éternelle se sentait si humilié, le sentiment de la caducité et de la fragilité des choses terrestres pénétrât toujours davantage les couches sociales ; qu'il détruisit même cette naïve jouissance du présent, telle que la comprenait le monde antique tombé dans la vieillesse et la décrépitude, c'est chose d'autant plus facile à comprendre, que l'avenir de l'empire était des plus sombres et quon ne voyait poindre à l’horizon aucun rayon d’espérance. Les hautes classes trouvaient des raisons suffisantes dans les motifs de l’ordre moral, et les motifs matériels en fournissaient d'identiques aux classes inférieures; c'était sur ces dernières que pesaient les impôts, plus lourds d'année en année ; elles étaient frappées, d'une manière plus immédiate et plus accablante, par la ruine de l'agriculture, du commerce et de l'industrie. On cherchait une consolation soit dans le souvenir d'un passé déjà lointain et dans la grandeur de l’ancienne Répablique, qu'on voyait sous un jour d’autant plus idéal que le temps présent était plus triste ; soit dans l’espérance d’un autre avenir par delà le tombeau : cet espoir était même le suprème adoucissement en face de la mort qui menaçait de toutes parts: aussi semblait-on la considérer moins comme le plus grand des maux, que comme le plus sûr et l'unique remède à tant de calamités. Dans le plus intime de la nature humaine naissait un sentiment élevé et religieux, qui
pénétrait le monde païen. En présence des ébranlements terribles et incessants de la vie politique qui renversaient tout ce qu'il y avait de vénérable pour élever sur le pavois ce qu'il y avait de plus abject; en présence de tant el de si grands malheurs, qui fondaient sur l'empire et contre lesquels l'État en lambeaux se trouvait impuissant à offrir un secours, il y avait un sentiment qui s'affirmait chaque jour davantage et qui devenait de plus en plus vivant: c'était le sentiment que l’homme dépend de puissances supérieures et qu’il est responsable des ruines de sa conscience. Les Romains vraiment instruits cherchaient déjà, de longue date, une consolation dans la philosophie, principalement dans la philosophie stoïcienne qui apprenait le mépris des choses extérieures, la soumission au destin qui règle tout, le renoncement ascétique et même le suicide en tant que tout cela était nécessaire pour conserver la liberté de l'âme; mais elle supposait une confiance de soimême, une énergie de l’âme qui devenaient de plus en plus rares dans le malade moral que voulait guérir le stoïcisme, car c’est bien ainsi que comprenaient la vocation de la philosophie un Musonius, un Epictète (1). D'une part, cette philosophie était dépourvue de consolation; et, d'autre part, comme suffirait à en témoigner Marc-Aurèle (2), elle prit cette direction mystico-religieuse que favorisaient en tout point le pythagorisme et le platonisme, dans l'Orient grec, et qui consistait à abandonner le terrain de la science pure pour appeler à son aide une révélation immédiate et divine.
Si donc les circonstances pouvaient éveiller, dans les classes lettrées des païens, un tel besoin religieux, un besoin qui répugnait si complètement à la satisfaction personnelle de la culture antique, combien plus devail-il en être ainsi pour la foule des demi-lettrés et pour la masse du peuple! Or la religion nationale romaine de cette époque était absolument incapable d'y donner satisfaction. En se développant avec l'État, la religion nationale des Romains avait pris un caractère es-
1. Zeller, O. c., p. 655 et 662; tatpsiév éarev vd to5 prhogépou ayoketov est-il dit dans Epictète (Dissert.).