DE VIRGINIBUS
l'explication allégorique surtout pour mettre en harmonie les récits divergents des différents Évangiles.
Même les écrits purement moraux (1) de saint Ambroise semblent, en partie du moins, avoir. pour point de départ des sermons ou des discours; en tous cas, ils sont écrits plus ou moins sous la forme de sermon (2). A part l'ouvrage important De officüs ministrorum, dont nous parlerons bientôt avec détails, ils sont consacrés à l'ascétisme et particulièrement à la virginité. L'écrit en cinq livres De virginibus, que l’auteur adresse à sa sœur Marcellina est le plus intéressant de tous. C’est un des premiers ouvrages de saint Ambroise. Quand il le composa, dit-il lui-même, il n’y avait pas encore trois ans qu'il était prêtre; aussi juge-t-il à propos de s’excuser relativement à la narration. Elle laisse voir, en effet, au milieu d'un style souvent très fleuri et badin, certains défauts de jeunesse et absence de maturité ; on trouve au dernier chapitre du dernier livre (3), un peu de galanterie et ce trait, caractéristique pour l'époque, prouve assez la jeunesse de l’auteur, bien qu'il eût certainement dépassé l’âge de trente-cinq ans. On reconnaît aussi aisément l'influence considérable que sa sœur a exercéc sur lui, et notamment sur sa direction ascétique. Cet opuscule est donc tout aussi intéressant pour l'étude du développement historique de saint Ambroise que pour l’histoire de la civilisation générale, à laquelle il eut une très grande part. Il fit, dans les cercles les plus reculés, de la propagande en faveur
1. V. Ewald, Influence de la morale stoïque-cicéronienne sur l'exposition de la morale dans Saint Ambroise. Dissert., Leipzig, 1881.
2. L'opuscule De virginibus montre combien il est difficile de décider, pour chaque cas particulier, si réellement les œuvres de saint Ambroise reposent sur des sermons ou non, etcombien les Bénédictins, que suivent sans la moindre critique tous les éditeurs et écrivains patrologiques, sont allés trop loin sous ce rapport. Ils se contentent de dire que saint Ambroise, à la prière de sa sœur, divisa ses sermons « sermones » sur ce sujet en ces {rois livres « in tres illos libros digerere, » sans rappeler ou sans considércr ce qu'il dit lui-même dès le début de cet opuscule.
3. « Hæc ego vobis, sanctæ virgines, rondum triennalis sacerdos munuscula paravi, licet usu indoctus, sed vestris edoctus moribus. — Si quos hic flores cernitis, de vestræ vitæ collectos legite sinu. Non sunt hæc præcepta virginibus, sed de virginibus exempla. — Vos si quam nostro gratiam inba-: astis ingenio, vestrum est quidquid iste redolet liber. »
de la vie religieuse. Le premier des trois livres célèbre le prix élevé de la virginité, laquelle est une vertu entièrement chrétienne; il exalte la supériorité de la vierge sur la femme et montre en même temps aux parents comment ils peuvent obtenir le pardon de leurs propres fautes en faisant à Dieu l'offrande de leurs filles. Ce point de vuc exerça, dans la suite, une grande influence. Saint Ambroise y jusüifie aussi la répugnance des filles pour le mariage, en donnant, comme un exemple glorieux, un cas pareil qui s'était produit de son temps. Le deuxième livre doit fournir, plus en exemples qu’en préceptes, des enseignements à la vierge qui se consacre à Dieu. Il lui met en effet devant les yeux comme modèles la Vierge Marie et sainte Thècle, l’une, pour la con- duite de la vie, l’autre pour le sacrifice courageux de l’existence. Suit le récit minutieux et animé de la légende d’une chrétienne qui, condamnée aux lieux infâmes, fut sauvée de la honte par un soldat et souffrit le martyre en même temps que lui (1). Le troisième livre présente une série de préceptes ; il nous rapporte d’abord le discours prononcé par le pape Libère à la prise de voile de Marcellina, sœur de saint Ambroise. Celui-ci rattache desrecommandations et instructions spéciales pour elle : il la prémunit notamment contre l’exagération dans le jeùne. Cet opuscule était donc en fait un manuel pour les religieuses.
D’autres écrits de saint Ambroise, qui ont dù le jour à des circonstances spéciales, accusent aussi la même tendance ou du moins une tendance semblable; ce sont: De virginitate, De institutione virginis, De viduis, Exhortatio virginitatis.
Mais l'ouvrage le plus important de saint Ambroise, dans le domaine de la morale, est en même temps celui qui, parmi ses ouvrages en prose, offre le plus grand intérêt au point de vue de l’histoire littéraire et de l’histoire de la civilisation. C’est le De Officis ministrorum; où il parle, dans troislivres, des devoirs
1. Elle change d’habit avec le soldat et réussit à s'échapper. Or, ce dernier ayant été condamné à mort, elle accourt, au moment où il va subir sa punition, pour mourir avec lui (c. 4). Dans le chapitre suivant, saint Ambroise compare à ce dévouement la belle amitié dont le souvenir antique a
‘été célébré par Schiller dans la Bärgschaft : elle lui semble digne d'éloges, mais à un degré moindre que l’action dont nous venons de parler.
des serviteurs de l’Église et qu'il compose vers la fin de sa vie, après l'an 390. Ce travail n’est pas seulement une imitation frappante du célèbre Traité de Cicéron ; saint Ambroise a transporté l'ouvrage dans le domaine chrétien, et nous y voyons,
plus que dans aucun autre de cette époque, le revirement complet des idées: il reste bien, il est vrai, certains liens de parenté entre la morale chrétienne et celle des stoïciens; mais, sans ces liens, l'adaptation n’eût point été chose aisée. Cet ouvrage nous donne donc les renseignements les plus spéciaux et les plus précieux sur ce procédé d’assimilation de la culture antique par le christianisme, assimilation qui atteignait ici le fond aussi bien que la forme. Cicéron écrivit son traité d'abord pour son jeune fils Marcus, lequel étudiait alors à Athènes et voulait se consacrer à la vocation la lus élevée alors dans l’État, la carrière politique. Il se place donc, dans son Traité des devoirs, au point de vue antique et romain: il a spécialement en vue l’homme d'État. Celui-ci, s’il était aussi philosophe, représentait aux yeux de l'antiquité païenne le type de l’homme arrivé au plus haut degré de développement intellectuel. Saint Ambroise, évêque, écrit de même en première ligne pour ses fils, les jeunes ecclésiastiques, et c'est toujours le clerc qui occupe le premier degré de l'échelle sociale. Les deux ouvrages sont en outre destinés à tout le public: mais, dans l’un, c’est l’homme d’État, lequel est en même temps philosophe, qui est l'idéal et le type le plus accompli, tandis que, dans l’autre, c’est l’ecclésiastique. Les devoirs à remplir ne concernent toutefois qu'en partie la société tout entière : la plupart se rapportent spécialement à l'état ecclésiastique.
Néanmoins, ils pouvaient en les tempérant par des rectrictions nécessaires, fournir une ligne de conduite à tout le monde: de même en effet que, dans l'antiquité, tout homme était un « être politique, » de mème aussi, dans le christianisme, chacun pouvait être appelé au sacerdoce.
Les stoïciens avaient divisé les devoirs en devoirs parfaits et devoirs moyens. Cicéron parle aussi de cette division: saint Ambroise l'adopte (I, c. 9) et la base sur la Bible elle-même. Mais, d'après les stoïciens, l’accomplissement parfait des devoirs n'appartient qu'au sage qui obéit purement à la raison.
Saint Ambroise le fait consister dans un renoncement plus élevé, dans un sacrifice plus grand du moi. Il s'appuie ici sur le passage de saint Matthieu (c. 18, v. 16 et s.), où le jeune homme demande au Christ: « que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ?» « Observe les commandements, répond le Christ, et aime ton prochain comme toi-même ! » Ce sont là, d'après saint Ambroise, les devoirs moyens. Mais le jeune homme, qui a mis en pratique les paroles de Notre Seigneur, demande encore ce qu’il doit faire de plus. Jésus-Christ lui répond (v. 21): « Si tu veux être parfait, perfectus, vends tes biens et donnes-en le produit aux pauvres: tu acquerras ainsi un trésor dans le ciel. Après quoi, viens et me suis. » L'accomplissement parfait des devoirs consiste donc dans l’ascétisme : c'est, avant tout, l'affaire des ecclésiastiques. Or, c'est en partant de ce point de vue que se développa la vie monastique : elle ne commença en effet à fleurir précisément qu'à cette époque. De mème que l’ascétisme lui aussi était un emprunt fait au paganisme, ainsi en était-il de l'idée de deux morales, l’une plus haute et l’autre moins élevée. Du reste ce n'est qu'incidemment que saint Ambroise, comme Cicéron, traite decette division des devoirs. — Maisil y a, dans le livre de saint Ambroise, un détail important oùlesaint docteurrendplus sensible encore cette transformation chrétienne de la doctrine des devoirs, de Cicéron: ce détail même se rapproche beaucoup de celui dont nous venons de parler. 11 vise à la fin dernière de l’accomplissement des devoirs. Le bien suprême est, pour le stoïcien, la vertu même; pour saint Ambroise, au contraire, la vertu n’est qu’un moyen pour arriver au bien suprême, lequel consiste dans la félicité de la vie éternelle. C'est bien là le but qu'a en vue le jeune homme, dans le passage de l’Evangile que nous avons cité. Or cette félicité, dit saint Ambroise, réside, d’après l'Ecriture sainte, dans la connaissance de Dieu et dans le fruit d’une bonne vie (1). Telle est la différence du point de vue général des deux ouvrages.
4. « Scriptura autem divina vitam æternam in coguitione posuit divinitatis et fructu bonæ operationis. » Il, c. 2, $ 5. A cet effet saint Ambroise s'appuie sur saint Jean (17, v. 3) et sur saint Matth. (19, v. 29). — Presque
dès le début du livre (I, c. 9, 8 28), saint Ambroise fait remarquer cette différence.
Dans tous les livres de son ouvrage, saint Ambroise suit, en général, complètement Cicéron: à peine déplace-t-il parfois quelques passages et en substitue-t-il d’autres pleins d'originalité. C’est ainsi qu'il traite, lui aussi, dans le premier livre, de l’honnète Aonestum, et des devoirs qui en découlent. Il débute par une introduction; puis, après avoir exposé les devoirs spéciaux des jeunes ecclésiastiques dans leurs paroles, dans leurs actions, et surtout dans l'observation de la modestie, verecundia, et la fuite de la colère iracundia, il passe, comme Cicéron, aux quatre vertus cardinales ([, c. 27 et s.). C’est dans ce livre que le moyen âge a puisé surtout la connaissance et les définitions de ces vertus. Quoique, ici comme ailleurs, saint Ambroise s'attache souvent, avec fidélité et parfois à la lettre, à son modèle païen et qu'il lui emprunte des phrases entières, des expressions et des tournures, il ne manque pas néanmoins de faire les réserves imposées par le christianisme : ces restrictions nous font sentir la différence qui existait entre la morale païenne et la morale chrétienne. Cicéron dit, par exemple (I. c. 7), que le premier devoir de la justice est de ne nuire à personne ; mais il fait une exception pour le cas de provocation à la suite d’une offense. Il est lout naturel que saint Ambroise ne veuille pas entendre parler decette exception (c. 28). Néanmoins, notre Père de l'Église a laissé subsister çà et là quelques nuances de paganisme où il confine, avec la loi de l’ancienne alliance, le judaïsme. C’est ainsi, par exemple, qu’en traitant de la justice qu'on doit aux ennemis, mème en temps de guerre, il approuve la vengeance, w/to, que Moïse exerça sur les Médianites, lorsqu'il fit tuer tous les hommes après leur défaite (4); Cicéron approuve également la destruction des villes ennemies, Carthage et Numance, sous prétexte que ces ennemis étaient cruels (2). Il y a dans le livre de saint Ambroise une particularité à noter, c'estqu'ilemprunte presque constamment ses exemples à l'Ancien-Testament (3)