CHAPITRE VII
DÉVELOPPEMENT HISTORIQUE DE L'HYMNOLOGIE CHRÉTIENNE. HYMNES DE SAINT AMBROISE.
Quelle qu’ait été comme prosateur, l'influence de saint Ambroise sur les siècles suivants,'il est juste néanmoins de dire que cette influence, surtout en ce qui concerne le moyen âge, est due plutôt au fond qu'à la forme de ses écrits. La composition, en effet, se trouve assez souvent négligée. Au milieu des occupations si diverses de la vie pratique, l’auteur ne pouvait pas trouver le temps de travailler la forme d’une manière complète, ni celui d'en mürir à loisir la composition. D'autre part, il faut avouer que, par leur nombre
1. On attribue encore à saint Ambroise, en étayant cette opinion de l'autorité des plus anciens manuscrits, le remaniement latin du texte de Joséphe, travail qui est connu sous le nom d'auteur Hegesippus. Mais c'est à tort, ainsi que l’a montré avec succès Vogel, De Hegesippo qui diritur Josephi interprete (Dissert.), Erlangen, 1881.
[164-5.] | NYMNES 187
même, ces écrits, rédigés à la'hâte, servaient merveilleusement à assurer le succès de ses actes.
La poésie de ses Hymnes, au contraire (4) a exercé au point de vue de l’histoire littéraire, une influence autrement capitale : ce sont elles qui, d'abord et d'une manière décisive, ont introduit en Occident non seulement le lyrisme chrétien, mais encore la poésie purement chrétienne en général, en sorte qu'on pourrait faire remonter à ces hymnes l'origine de la poésie moderne. Nous y trouvons, en ce qui concerne la forme, le fruit le plus mr du procédé de l'assimilation de la culture antique par le christianisme. C'est là que pour la première fois le génie chrétien déploie librement ses ailes pour prendre son vol, d’une manière tout originale, vers le domaine de l’imagination. Cette poésie lyrique est née sur un autre sol que la poésie lyrique païenne, quoique d'abord elle commence par se parer de ses formes et qu'elle sache, du reste, s’en revêtir comme d’un habit fait à sa taille. Comme contraste aux origines de la poésie épique chrétienne, on voit ici une action créatrice qui domine la forme artistique elle-même, bien loin de succomber sous son influence. Avant saint Ambroise, nous ne connaissons d'autres hymnes latines que celles de saint Hilaire (2); encore celles-c1 n'ont-elles eu, au point de vue de l'histoire de la littérature, qu’une influence indirecte, en ce sens qu'elles ont vraisemblablement stimulé saint Ambroise à composer les siennes. Le peu d'influence qu’elles ont dû
1. Les inscriptions en vers attribuées à saint Ambroise ont trop peu d’intérét historique et littéraire pour entrer ici en ligne de compte. Voy. à leur sujet Baehr, p. 66. — Faisons remarquer de plus que dans une de ses lettres, Alcuin nous donne, sous le nom de saint Ambroise, un poème de 44 hexamètres : « de ternarii numeri excellentia. » V. Jaffé, Monumenta alcuiniana, ep. 93, pag. 389.
2. C'est ainsi également que s'exprime déjà saint Isidore, Offic. eccles. I, c. 6: « Hilarius Gallus, episcopus Pictaviensis, hymnorum carmine floruit primus. » Il continue ensuite (et nous reviendrons encore sur ce passage important) : « Post quem Ambrosius, Mediolanensis episcopus... copiosius in hujusmodi carmine claruisse cognoscitur, atque inde hymni en ejus nomine Ambrosiani vocantur, quia ejus tempore primum in ecclesia Mediolanensi celebrari cœperunt, cujus celebritatis devotio dehine per totius occidentis ecclesias observatur. Carmina autem, quæcumque in laudem Dei dicuntur, hymni vocantur. »
avoir se trahit même, nous l'avons dit plus haut, dans un détail : c'est qu'elles ne nous ont pas été conservées et que nous ne possédons pas sur le sujet, les moindres renseignements authentiques (1). C'est saint Ambroise qui, le premier, dans l'Occident latin, a donné à cette poésie lyrique absolument chrétienne ses lettres de naturalisation.
Si nous voulons en étudier ici les développements historiques (2), il nous faut remonter jusqu'aux premières origines du chant chrétien dans les paroisses. L’apôtre saint Paul, dans ses exhortations aux Éphésiens et aux Colossiens, en distingue déjà trois sortes : das, Üuvor, wôat mvevuatixai. Il engage les fidèles à se pénétrer de l'Esprit-Saint par ces chants ; à rendre à Dieu des actions de grâces ; à s’instruire et à s’édifier mutucllement (3). Sous le nom d'hymnes, il faut entendre ici, conformément à la signification spéciale” du mot grec, des « chants de louanges » en l'honneur de Dieu et du Christ : tels sont les chants de la Bible, de l'Ancien et du Nouveau-Testament, qu'on appelle psaumes lyriques ou cantiques, par exemple le chant de triomphe de Moïse (Exod. XV) et l'hymne de la Vierge Marie (Evang. Luc. I., v. 46 et s.). Les uns comme les autres sont écrits dans la forme des psaumes, et l'essence de cetle forme consiste dans le parallélisme des membres de la phrase. Mais les odes pneumatiques, expression grecque rendue dans la version latine de la Bible par cantica
1. Saint Jérôme dans le livre De vir. illustr., c. 100, n’en fait mention que par ces mots : o Est ejus... et liber hymnorum. » — Le décret, si souvent cité, du concile de Tolède, en 633, parle conjointement des hymnes de saint Ambroise et de celles de saint Hilaire : « sicut hi (hymni), quos beatissimi doctores Hilarius atque Ambrosius ediderunt; » mais on ne saurait conclure de cette citation qu’on possédât alors les hymnes authentiques de saint Hilaire.
2. Cf. en général : Ferd. Wolf, Lais et séquences, Heidelberg, 1841 ; Augusti, Mémoires de l'archéologie chrétienne, 5° vol. Leipzig, 1822.
3. Epist, ad Ephes. (V, v. 19 et s.); Epist. ad Colos. (NI, v. 15 et s.). Le dernier passage semble avoir été écrit en vue du premier. Admettre que l'apôtre n’a pas voulu distinguer trois espèces différentes de chant et n’a fait que donner un triple rapport, est une absurdité qui, vu l’insistance nouvelle renfermée dans l’Epître aux Colossiens, semble doublement ridicule. Mais comme on appliquait ces passages à l'office divin et que l'explication donnée, plus haut en ce qui concerne surtout les oëal nveuuatixa, offrait, avec raison, des difficultés, l’on n’a pas reculé devant cette absurde interprétation.
sptrituaha, ne peuvent signifier que des chants inspirés par le Saint-Esprit (IIveÿux) et improvisés par ceux mêmes qui en étaient saisis : ces chants se rattachaient à coup sùr, dès le principe, à ces psaumes lyriques ou ÿuva, soit pour le fond et la forme, soit du moins dans la manière de les réciter. Cette observation repose sur la nature du sujet, Des réminiscences soit des psaumes eux-mêmes, soit des psaumes lyriques auront fourni le texte à une paraphrase d'inspiration (4). Le débit était d'abord, en général, un récitatif, comme celui des psaumes; il y avait là comme une tradition sacrée de l’Ancienne Loi, laquelle s'était propagée en même temps que les psaumes eux-mêmes. Or, remarquons avec soin que, dans les deux passages des lettres de saint Paul, il ne s’agit aucunement d’une ordonnance liturgique; l'Apôtre a seulement en vue les agapes, ces réunions fraternelles de la communauté chrétienne (2). Ce n’est point, dit-il, dans le vin que vous devez vous enivrer, mais dans ces récitations pieuses, à l'opposé des païens.
Ces odes pneumatiques, composées sous la forme des psaumes, furent donc les premières poésies absolument chrétienhes et les premiers cantiques spirituels, après ceux de la , Bible elle-mème. Nous pouvons en trouver un spécimen dans une des plus anciennes hymnes grecques qui nous aïent été conservées (3), l'hymne du matin, laquelle nous est parvenue sous le titre de üuvec xyyeaués, dans la liturgie de l’Église grecque, et sous celui de dorologia magna, dans celle de l'Église romaine. C’est un chant de louanges à Dicu et au Christ; il se
| 1. Comme c'est le cas pour l'hymne des anges dont nous parlons plus oin.
2. C'est ce qui ressort du rapprochement du passage cité de l'Epitre aux Ephésiens avec le verset précédent, où il est dit: xai un peÜoxeote olvew, év éativ &owriæ, etc. Ici. en général, il donne des règles pour la morale. Cet usage existait encore du temps de Tertullien, ainsi que le montre ce passage remarquable de l'Apologétique (c. 39): « Post aquam manualem et Jumina, ut quisque de scripturis sanctis vel de proprio ingenio potest, provocatur in medium Deo canere : hinc probatur quomodo biberit. » —Ce fragment peul servir de commentaire aux deux passages de l’apôtre saint Paul. Ici encore les cantica spiritualia sont expressément distingués des psaumes euxmêmes et des psaumes lyriques.