‹ Histoire générale de la littérature du Moyen Age en Occident (volume 2)Chapitre 95 sur 352 · Vitas. Ambrosii, c · texte numérisé non relu

Vitas. Ambrosii, c

2. Voir, du reste, la seconde remarque suivante. 8. Walahfrid Strabo fait déjà cette remarque (De ecclesiast, rer, exord.,

On donnait, en effet, ce nom d'hymnes ambrosiennes, à dès poèmes ecclésiatiques composés d'après la forme et le modèle des hymnes de saint Ambroise et qu'on chantait aussi de la même manière (1). C'est précisément le chant qui devait êtreen : cela décisif. Ce qualificatif kymne ambrosienne fut donc celui d'un genre de la poésie chrétienne-latine, ou mieux, des cantiques de l'Église (2), et souvent ne signifia pas unehymne de saint Ambroise. Les quatre hymnes authentiques de saint Ambroise sont : 4° Deus creator onmium; 2 Æterne rerum conditor; 3° Jam surgit hora tertia; toutes les trois citées par saint Augustin comme authentiques (3); — 4° Vent, redemptor gentium, confirmée peut-être aussi par saint Augustin, et, en tout cas, par d’autres témoignages certains de la première moitié du v° siècle (4). Il est de la plus grande importance,

e. 2) : : «In officiis quoque, quæ beatus benedictus abbas, omni sanctitate præcipuus ordinavit, hymni dicuntur per horas canonicas, quos Ambrosianos ipse nominans, vel illos vult intellegi, quos confecit Ambrosius, vel alios ad imitationem Ambrosianorum compositos. Sciendum tamen multos putari ab Ambrosio factos qui nequaquam ak illo sunt editi. Incredibile enim videtur, illum tales aliquos fecisse, quales multi inveniuntur, idest, qui nullam sensus consequentiam habentes insolitam Ambrosio in ipsis dictionibus rusticitatem demonstrant. »

1. Bède dit, De arte metr., c. 11 : « Hymnos vero quos choris alternantibus canere oportet, necesse est singulis versibus ad purum esse distinctos, ut sunt omnes Ambrosiani. » L’enjambement (concatenatio) n'y était point toléré. Pour comprendre le passage de Bède, il faut bien remarquer que, par le terme versus, il- comprend de longues lignes, et qu’il nomme versiculi les lignes courtes, de sorte que, étant donné ce mètre des hymnes, il comprend deux « vers » dans un versus; encore ne l’appelle-t-il pas « dimitriambique », mais « metrum iambicum tetrametrum ».

2. Comme le dit expressément saint Isidore dans la remarque 2, citée plus haut, page 187.

3. En citant les hymnes il nomme saint Ambroise comme en étant l’auteur ; l'hymne 4, dans les Confess. (IX, c. 12); l'hymne 2, dans Retractat. (1, c. 21); l'hymne 3, dans De natura et gratia (c. 63.). Saint Augustin se consolait de la mort de sa mère avec la première, ainsi qu'il le dit dans ce passage des Confessions. Sainte Monique mourut en 387 : cette hymne est donc des plus anciennes de saint Ambroise, On peut invoquer aussi, pour l'authenticité de la 2°, la reproduction partielle qu’en fait saint Ambroise dans l’'Hexaméron (v. plus haut p.166, rem. 2), quoique cette reproduction seule, on le comprend, ne fournisse pas une preuve suffisante.

4. Un sermon de saint Augustin, n° 372, dont l'authenticité n'est pas bien établie, y fait allusion. Le fragment de l’alloeution du pape Cœælestin

pour l’histoire de ce genre de poésie qui intéresse au plus haut degré, de pénétrer profondément dans l'étude de ces quatre hymnes. Nous pouvons donc étudier ici le véritable point de départ de ce nouveau genre de poésie, car c’est vraiment, nous l'avons vu, avec les hymnes de saint Ambroise que commence seulement l'histoire des hymnes latines.

Considérons-en d'abord la forme. Les quatre hymnes, de 32 vers chacune, sont composées en dimètres iambiques, réunis en strophes de quatre vers. Détail très important : le mètre est rigoureusement observé, la quantité exactement suivie (1), l'hiatus complètement banni ; le spondée lui-même admis seulement à la première et à la troisième place. L’opinion généralement reçue et qui prétend que la poésie lyrique chrétienne-latine débute avec des poèmes où l’on néglige le mètre et la quantité, est donc complètement fausse (2), sans parler que du mème coup, elle donne une fausse idée de l'histoire entière de ce genre de poésie (3). La poésie hymnique remonte directement, quant à la forme, à la poésie artistique de l'antiquité paienne. L’iambe n'était pas, originairement, un mètre populaire de la poésie latine. Mais, à l'époque de saint Ambroise, il était, sous la forme du dimètre, un mètre à la mode dans la « littérature » : c'était celui qu'on donnait aux épopées, et la strophe courte de quatre lignes contribuait de plus à le rendre populaire. Il ne pouvait pas

aux évêques, de l’an 430, cite la première strophe eten nomme saint Ambroise comme l’auteur; il en est de même de l’épître de Faustus à Gratus, en 445, qui en cite un seul ver. V. Daniel, Thes. IV, p. 4 et s. où se trouvent encore d’autres lémoignages, entre autres deux de Cassiodore,

1. Une fois seulement une brève, dans l'arsis, se trouve allongée par l’ictus (accent métrique) « castüs amor... » dans la première hymne, v. 15. Pour l'étude sur la quantité des 4{r* et 4° hymnes on doit prendre pour base ie texte de Mone, plus correct et basé sur les plus anciens manuscrits, et non celui de Daniel qui manque de critique.

2. Cette opinion est, à priori, déjà fort invraisemblable, à cause des rapports de la composition musicale et métrique, dans l'antiquité : avec un peu de réflexion, il eût été facile de s'apercevoir bientôt de cette invraisemblance.

3. C’est ainsi que l'exposition de Westphals, Métr. Grecg., 2e éd., p. 59 et ss. est devenue complètement fausse : l’auteur assimile, sans aucune critique historique, les hymnes ambrosiennes avec les hymnes de saint Ambroise.

déplaire au peuple par le fait d'avoir eu, dès l'origine, l’assentiment des savants. Le caractère artistique des hymnes de saint Ambroise s'affirme encore surtout dans l'opposition et la lutte fréquentes entre l'accent du mot et l'accent du vers, même à la fin du vers et sans que souvent le dernier temps fort (arsis) coïncide avec un accent secondaire (1). L'exemple de saint Hilaire a été, je crois, décisif pour saint Ambroise, en ce qui concerne le choix du mètre et celui de la composition de la strophe ; on n'aurait point attribué sans cela à saint Hilaire des hymnes dans la forme des hymnes ambrosiennes. Mais il me semble probable que saint Hilaire a formé son mètre sur celui des hymnes grecques des ariens de l'Orient : ce mètre aurait bien pu aussi exercer sur saint Ambroise une influence directe. Il ne nous est resté aucun renseignement sur cette mesure de vers. Ce qui est sûr, c'est que le dimètre iambique (le catalectique, il est vrai) était non seulement très ancien chez les Grecs, mais y était de plus très populaire : on s’en était servi même pour composer des airs de danse (2).

Si, de la forme, nous passons maintenant à l'étude du fond de ces hymnes, nous voyons que les sentiments exprimés sont aussi chréliens que la forme en est païenne. Les trois premières sont destinées à trois heures du jour consacrées à la prière. La première est un chant du soir et correspond à la prière qu'on fait en allant prendre son repos : on y remercie Dieu pour le journée écoulée et on lui demande sa protection contre les attaques du démon, pendant la nuit surtout, contre les assauts qui menacent la chasteté. La deuxième est un chant du matin où l’on salue, par des vœux pleins de piété, l'apparition de l'aurore; il correspond à la prière du réveil, dès le premier chant du coq. La troisième est destinée à la troisième heure (tertia) : c'était une heure de prière, parce que c’est

1. Ce dernier point était souvent impossible à éviter, vu le peu de dimension du vers ; c’est ce que les Epodes d'Horace montrent comme ces hymnes authentiques de saint Ambroise. fl est bon de rapprocher cette remarque de la citation de Westphals (p. 61) indiquée plus haut (p. 173, rem. 2 de l'édition allemande).

2. Comme celui des filles de Botliæa, dans Plutarque, Quæst. grec. 35: lopev eiç "Aüvaç; v. Westphal, I. e., p. 492. — Prudence a employé une fois ce mètre, Cathem, VI.

198 SAINT AMBROISF [474-5.]

l'heure où le Christ fut cloué à la croix, ainsi que le dit du reste l'hymne, dès le début. La quatrième enfin est un chant de Noël ; il fut d'abord chanté comme tel dans l'église de saint Ambroise, puis, plus tard, dans celles de la Gaule et d'Italie, ainsiqu'en témoigne Faustus à l'endroit cité plus hant. De ces quatre hymnes, la dernière est celle qui a le caractère le plus antique; par le style, elle représente aussi les plus anciennes hymnes de saint Ambroise. Elle est, en effet, purement dogmatique ; elle célèbre l’incarnation du Sauveur qui, Dieu luimème, est égal « au Père éternel » (æqualis æterno patrt). Telle était la nature des plus anciennes hymnes chrétiennes, ainsi que nous le montrent les exemples grecs et que nous l’enseigne toute l'exposition du développement historique de cette poésie ; telles étaient aussi ces hymnes dont les Ariens accusaient saint Ambroise de s'être servi pour tromper le peuple : elles célébraient la Trinité, ainsi que cela ressort bien clairement du passage précédemment cité du discours de saint Ambroise contre Auxence.

Nous retrouvons aussi, dans notre quatrième hymne, cette citation, qui est comme une affirmation de la foi catholique (de Nicée) opposée à l’arianisme. Le style archaïque — etce mot est pris ici dans un double sens : au point de vue de la langue et au point de vue du genre de poésie — s’y montre non seulement dans les figures empruntées à l'Ancien-Testament, mais surtout dans le parallélisme hébraïque des membres, dont la cinquième strophe nous offre un exemple très frappant : Egressus ejus a patre; Regressus ejus ad patrem ; Excursus usque ad inferos; Recursus ad sedem Dei. C’est ainsi que cette hymne nous reporte, pour le fond comme pour la forme, aux plus anciennes hymnes de l’Église chrétienne en général, lesquelles se rattachent immédiatement aux &3ai rveupatrual.

Les deux premières hymnes, au contraire, sont d’une nature purement parénétique et nous offrent en cela un caractère purement romain, qui correspond admirablement à celui de saint Ambroise. C’est bien aussi dans ce caractère moral et doctrinal que réside la force de la poésie lyrique d'Horace. La troisième hymne, qui a pour but de nous rappeler la mort du Sauveur sur la croix, a un fond dogmatique, il est vrai, mais

accuse, en même temps, une tendance parénétique, en sorte qu'elle nous fournit un exemple d'un genre mélangé. C’est ainsi que les différentes espèces de ce genre de poésie sont représentées dans les quatre hymnes authentiques de saint Ambroise. Les deux premières, qui ont un cachet à la fois plus national et plus individuel, nous révèlent aussi le plus grand nombre de qualités esthétiques. C’est là qu'on peut étudier la propriété et l'entière originalité de style de cette poésie lyrique chrétienne comparée au lyrisme antique et romain. Ce n'est point que j'entende seulement par là cette puissance de la vie de l'âme, dans laquelle l’homme se montre complètement abîmé et qui fait que cette poésie sert de cadre à l’expression la plus tendre du sentiment : non, je veux plutôt faire entendre le rapport entre l’homme et la nature; car on pourrait dire que c’est la nature qui fournit les couleurs au pinceau du poète. Ici la nature semble être privée de son indépendance et n'être plus qu’au service de puissances idéales et morales. Elle est la servante de Dieu, son créateur; elle obéit à ses ordres immédiats ; c’est l'instrument dont il se sert pour le salut de l'homme. Mais le démon, lui aussi, peut momentanément la soumettre à ses ordres pour la ruine de l'humanité. C’est ainsi que la nature devient facilement l'expression symbolique du monde moral ; la lumière du jour est surtout le symbole du Christ; la nuit, au contraire, celui du démon, du paganisme. Le sens naturel et le sens symbolique vont fréquemment de pair (4). La cause en est que l'expression métaphorique est ici plus libre, plus hardie que dans la poésie antique : nous voyons, par exemple, non seulement le coq (hymne deuxième) devenir le héraut du jour, mais encore la lumière de la nuit pour les voyageurs. Antique par la forme, à ses débuts, cetle poésie est donc en même temps essentiellement chrétienne dans son exposition, puisqu'elle ne fait, en celle-ci, que reproduire les idées nouvelles.

1. Dans la 2° hymne, par ex., v. 29 : « Tu lux refulge sensibus. »

Page 1