J GENÈSE
la création d'Eve laquelle est empruntée par avance à ce qui suit (chap. II, V. 18, 21, sq.), de telle sorte que ce passage de la Bible se trouve combiné avec le chapitre i (v. 28 sq.). C'est dans l'élaboration paraphrasée du texte biblique, plus encore que dans Tintroduction, que Fauteur de la première partie nous révèle sa nature poétique : témoins^ quelques grands traits, comme lorsqu'il nous représente, avant la création, Dieu plongeant « ses regards » sur les lieux attristés de l'abime entouré d'une nuit éternelle, causée par les sombres nuages (v. 106 sq.), ou encore^ lorsqu'il nous montre comment arrivèrent le premier soir et la première nuit (v. 133 sq.) et comment accourt, à pas précipités, le matin lumineux pour parcourir la terre (v. lo4 sq.).
Même dans la partie qui suit l'interpolation, et qui s'étend de la rencontre entre Dieu et nos premiers parents (chap. iii, v. 8) après leur chute jusqu'au sacrifice d'Abraham, on trouve maintes lacunes du manuscrit. Dans cette partie, la plus considérable de l'ouvrage, qui comprend plus de deux mille lignes longues, l'élaboration du texte biblique est moins brillante , moins émaillée de fleurs de rhétorique , et moins indépendante que dans la première. Mais elle n'en est pas pour cela moins digne d'éloges. Partout l'auteur a fait preuve de réflexion intelligente; il s'est efforcé de mettre le texte biblique à la portée de la conscience nationale et chrétienne de son peuple, et de le lui rendre par là sympathique et compréhensible dans ses détails, (^est ainsi qu'il a mis de côté les passages, qui même remaniés, auraient dû rester inintelligibles pour un lecteur anglo-saxon, comme, par exemple, l'explication des noms, et encore les passages qui blessaient la conscience chrétienne ou qui, n'offVant qu'une sèche nomenclature, n'auraient pas causé le moindre intérêt. Par contre, il ne craint pas de faire des additions pour expliquer, comme pour motiver, le récit biblique (1).
Mais alors ses peintures prennent plus d'ampleur, et en cela il ne répudie pas sa nationalité : non seulement, en effet, il
1. V., pour ceci et ce qui suit, des exemples el des citations dans ma dissertation.
18 LITTÉRATUHE ANGLO-SAXONNE [17-18.]
travaille la Bible en langue anglo-saxonne, mais encore il la Iravaillo dans un esprit anglo-saxon. Les actions qu'il raconte, il les fait se passer en même temps au milieu de son peuple, en transportant au temps et sur la scène du récit biblique les institutions, les mœurs, les usages, les défauts et les vertus des Anglo-Saxons(l). C'est ainsi que, àla place des expressions bibliques exprimant une dignité ou une fonction, il a employé les mêmes expressions de la nation anglo-saxonne : pour lui, la richesse consiste dans des bagues en or travaillé; les guerriers de la Bible sont ornés comme ceux des Anglo-Saxons, et même la mer, que ceux-ci aiment tant, apparaît dans les paysages que dessine l'auteur. Mais où l'auleur s'affirme surtout comme poète national, c'est dans quelques tableaux isolés finement exécutés et qui ont été inspirés par le récit biblique, par exemple, la description du déluge (2) et de la bataille que le roi de Sodome livra au roi des Elamites (v. 1.982 sq.). Ce dernier tableau est tout à fait indépendant, vu que la Bible (c. XIV, V. 9 sq.) ne dit ici qu'un mot dos localités et du résultat de la bataille; c'est, de la part du poète, une image vivante des guerres de sa nation. Un autre trait éminemment national, c'est l'expression personnelle et pleine de sentiment de l'union du poète avec son récit^ et c'est surtout dans cette partie de la Genèse que se trouve çà et là cette qualité.
La deuxième pièce du manuscrit d'Oxford, Y Exode 3), présente un tout autre caractère que la Genèse. C'est une création libre et poétique qui reposait presque exclusivement sur un chapitre du livre biblique, le quatorzième. La sortie d'Egypte
1. Tout comme cela avait lieu alors dans les ouvrages de l'art plastique, par exemple dans les illustrations du manuscrit de notre poème lui-même, publiées dans VArchaeologia, \ol. XXIV. — Voir, sur ces dernières: Springer, Die Gcnesisbilder in der Kunst des frühen Mittelalters. Leipzig, 1884. (Dans le vol. IX des Dissertations de la Société royale saxonne des Scie7ices.)
2. V. 1295 sq-, où se rencontre aussi un trait apocryphe qui a été employé dans un but poétique; le corbeau ne revient pas, parce qu'il a trouvé un cadavre à dévorer. Nous trouvons le même motif également dans Avilus, 1. IV, V. 566. V. vol. I, p. 383. — Du reste, l'amour et la connais- 6ance de la mer et de la navigation se montrent dans cette description sous un jour vraiment anglo-saxon.