‹ Histoire générale de la littérature du moyen age en occident; (volume 3)Chapitre 181 sur 311 · Nous avons déjà vu que Hagen se tient à l'écart · texte numérisé non relu

Nous avons déjà vu que Hagen se tient à l'écart

3. Parmi ces derniers se trouve une figure particulièrement singulière, mais problématique, Ekevrid c. originaire des côtes saxonnes « (v. 755 sq.); il avait été exilé à cause d'un meurtre. Il s'adresse à Walthari en disant :

Die, ait, an corpus vegetet tractabile temet, Sive per aerias fallas, maledicte, figuras ? Saltibus assuetus Faunus mihi quippe videris, llleque sublato dédit haec responsa cachinno ; Celtica lingua probat le ex illa gente creaturn, Cui natu-pa dédit reliquas ludendo praeire. At si te propius venientem dextera nostra Atlingat, post Saxonibus memorare valebis, Te nunc in Vosago Fauni fantasma videre. D'après cela, on serait tenté de croire que Ekevrid était un anglo-saxon et que ces derniers sont ici, chose curieuse, identifiés avec les Ecossais.

lance un javelul, l'aulrc en lance deux, un troisième met sa confiance dans ses llëches et dans son arc, un quatrième dans son glaive seul, un autre lance la hache des Francs à deux tranchants. C'est ainsi que le poète nous fait des tableaux d'une grande variété et peints avec de riches couleurs, et qu'il nous montre bien ici la richesse de son imagination. Le lecteur reste toujours en haleine et ne sent pas la fatigue; nu contraire, l'intérêt va sans cesse en augmentant.

Mais celte description des combats atteint sa plus haule expression de beauté, lorsque le neveu de Hagen, Patravid, s'avance à son tour; c'est le sixième qui va engager la lutte (v. 846). Son oncle le conjure, les larmes aux yeux, de renoncer à ce combat où il aura certainement le dessous. Mais peine perdue. Alors Hagen éclate en malédictions contre cette insatiable soif de l'or, l'amour de posséder, qai est la source de tous les maux (1), bien que le poète dise que c'est la soif de la gloire qui pousse le neveu à sa ruine. Mais la cause dernière du combat était assurément la cupidité de Günther. Lorsque Waltari entend de loin les plaintes de son ami, il conjure le jeune homme de se retirer, même après qu'il a déjà lancé son javelot; mais lorsqu'il se voit attaqué avec le glaive, sa patience ne connaît plus de bornes et Patravid tombe pei'cé par sa lance. Un autre survient, qui veut le venger^ et qui tombe à son tour.

Après que sept combattants ont mordu la poussière, les Francs hésitent et prient Günther d'abandonner la partie (v. 9il); mais celui-ci les anime de nouveau; ce n'est pas la peur, mais la colère qui doit remplir leur âme; jusqu'ici il ne s'est agi que du trésor, c'est maintenant de la vengeance qu'il est question. — Wallhari avait profité de cette pause pour quitter son casque et respirer un peu; mais voilà qu'un guerrier se précipite, et c'est à peine si Walthari a le temps de parer le coup avec son bouclier. Le Franc est renversé également, mais il abat au héros, qui n'est plus couvert, deux mèches de cheveux. Les trois derniers preux pensent enfin à

1. Oïl trouve ici (v. 857) une n'ininiscence de ia Psvchomachie.

[272.] cKKKiiAin' : walthaiuus 293.

réunir leurs forces et, avec l'ciide du roi, ilb .se [»i^jinetlent (l'aballre le héros. Ils lancent vers son bouclier un trident à trois cordes, et le tirent de manière à le renverser, ou du moins à lui arracher son bouclier. Mais le héros reste fernie^ comme un frêne. Et comme ses adversaires n'abandonnent pas la partie, la colère s'empare enfin de ^\'aUbari qui^ lâchant son bouclier, se précipite sur eux et les fait succomber sous ses coups. Günther seul se sauve par la fuile^ (v. 1062).

La victoire reste donc à Walthari. Quant au roi, il n'a plus qu'un seul de ses héros : c'est le plus terrible de tous, il est vrai; c'est Ilagen. Il s'adresse à lui et le conjure de cesser de murmurer, de recommencer le comhat : comment sans cela la Franconie pourrait-elle supporter cette défaite honteuse? Hagen hésite, car il se souvient qu'il a juré fidélité à Walthari ; mais les supplications de son roi et la honte dont il s'est couvert réveillent en lui son sentiment de vassal ; il est prêt à combattre. Toutefois ce ne sera point en cet endroit^ car un seul ne saurait vaincre Walthari ; ils se décident donc à s'éloig'ner et à l'attirer dans une embuscade : quand il sortira de ce lieu ils réuniront leurs forces pour l'attaquer.

La nuit arrive sur ces entrefaites. Walthari, qui, de loin, a. remarqué la réconciliation de Hagen avec le roi, décide de rester en cet endroit jusqu'à la pointe du jour^ afin que le roi superbe ne puisse pas l'accuser d'avoir pris la fuite. Avecdu bois qu'il a abattu, il ferme l'étroit sentier. Ensuite, en poussant de profonds soupirs, il remet leur tète à chacun de ces g-uerriers tombés — car à chacun, après l'avoir vaincu, il avait tranché le chef — et, se jetant à genoux, tourné versl'Orient et tenant l'épée nue à la main, il prie Dieu, le remercie de la victoire, et lui recommande l'âme des morts. Après avoir pris un peu de nourriture et s'être désaltéré, il dort, la moitié |de la nuit, sur son bouclier, veillé par Ilildegonde, qui chante pour ne pas s'endormir ; l'autre moitié de la nuit, c'est lui-même qui fera la g-arde (i).

1. Le passage suivcinL va nous monLrer avec quelle réalité le poète sait

Lorsque l'aurore commence à poindre, ils se mettent en route ; Hildegonde précède avec les coursiers pris aux ennemis et qu'on a charg-és des armures et des anneaux des morts. A peine avaient-ils fait mille pas qu'ils voient venir à leur poursuite les deux derniers de leurs adversaires. Walthari se garde bien de prendre la fuite ; il court droit à eux. Sans faire attention au roi, il s'adresse à Hagen, et, lui rappelant Tamilié intime de leur jeunesse, il le conjure de ne point songer au comhat. a Tu as déjà déchiré le lien qui nous unissait », répond liagen courroucé, « en moissonnant avec le tranchant du glaive mon neveu, cette fleur tendre. C'est lui que je réclame de toi. » Il dit et descend de cheval; les deux autres imitent son exemple, et ainsi commence, à pied, ce combat à trois. Hagen et Gunlher lancent leurs dards, mais ils rebondissent sur le bouclier deAYalthari. Celui-ci avec son immense javelot, éloigne longtemps de lui ses adversaires qui l'attaquent sans cesse avec leurs glaives bien plus courts. Mais, craignant de dépenser ses forces dans un combat inégal — et c'était là ce que voulaient ses ennemis, — il lance son javelot sur Hagen et, le suivant rapidement, il lire l'épée, et^ d'un coup terrible, il abat au roi une jambe jusqu'au fémur. Il allait recevoir un deuxième coup, mortel celui-là, lorsque Hagen se courbe avec son casque, contre lequel se brise la lame du glaive de Walthari. Bouillant de colère, il saisit la poignée devenu inutile, et quelque précieuse qu'elle puisse être, il l'envoie rejoindre la lame. Mais, au moment où son bras droite si terrible à tant de peuples et de princes, se tend par ce mouvement, Hagen lui abat la main d'un coup de glaive. Walthari cependant n'est point encore désarmé. Selon

rendre ces scènes (v. 1180 sq.) :

Ad cujus Caput illa sedens soiilo vigilaviL

Et dormitanles canlu patefecit ocellos.

Ast ubi vir primumjam expergiscendo soporem

Ruperat, absque mora surgens dormire puellam

Jussit et arrecLa se fulciit impiger hasta.

Sic reliquum noctis duxit, modo quippe caballos

Circuit, interdum auscuilans vallo propiavit,

Exoptans orbi species ac lumina reddi.

[273-274.] EKKEHART : WALTHARILS 293

la mode des Iluns, il porte le demi-glaive au côté droit : il le saisit de la main gauche et prend une vengeance éclatante en crevant un œil et arrachant six dents à Hag^en.

Le combat est fini : les blessures et l'épuisement forcent chacun de ces héros à faire la paix. Le trésor des Huns est partagé. On appelle Hildegonde, qui panse les blessures. Walthari lui ordonne de préparer du vin et de verser à boire d'abord à Hagren, ensuite à lui-même qui a eu plus de luttes à soutenir que les autres, et à Günther en dernier lieu parce qu'il n'a combattu que mollement. Mais Hagen renvoie la jeune fille à Walthari : il est plus fort que lui ; il les surpasse tous. Ces vieux amis réconciliés plaisantent ensuite, le verre à la main, sur la perte de leurs membres. « Walthari, dit Hagen, ira à la chasse du cerf pour pouvoir se faire un nombre infini de gants de sa peau ; le gant droit, rempli de fine laine, pourra tromper ceux qui ont peu d'expérience. » A quoi Walthari réplique : u Hagen, désormais édenté, devra prendre plaisir à la bouillie de farine et de lait. » C'est par de tels discours qu'ils renouvellent leur ancienne alliance ; après quoi, ils se séparent. Wathari est accueilli avec de g'rands honneurs dans sa patrie; il y épouse Hildegonde, et, après la mort de son père^ il règne avec bonheur pendant trente ans. Combien de guerres fit-il encore, combien de victoires remporta-t-il? C'est ce que la plume fatiguée du conteur ne peut plus confier au papier.

Le jeune poète termine, en priant le lecteur de vouloir bien être indulgent. L'exposition détaillée du sujet a déjà montré la beauté de l'ouvrage et le talent de son auteur ; mais c'est surtout par une étude des détails que se révèlent ses qualités(l). C'est alors seulement qu'on est à même de reconnaître

1. Le poète Scheffel dit de ce poème, avec autant de beauté que de vérité (dans son éd. p. 112) : « Aujourd'hui encore le lecteur prend un plaisir extrême à ce bruit d'armes de l'antique Germanie ; à ce relief caractéristique qui ne peut que résulter de la réunion de deux éléments si disparates, tels que la forme Virgilienne et un sujet dans le genre de celui des Nibelungen'; à cette simplicité, d'une invention qui ne manque pas de richesse; à cette marche calculée dans le développement de la narration, à cette chaleur de sentimei't et à cette force épique du poète.

296 LITTÉRATLRE LATINE [274-27o,]

ce qui appartient en propre au g^énie de l'auteur, et quelle est la part delà tradition populaire. Cette dernière ne lui a fourni que l'esquisse de l'action et les caractères des héros principaux. Les développements sont Toeuvre personnelle d'Ekkehart. Des parties tout entières sont sans doute son ouvrage à lui seul, comme, par exemple, le récit de la campagne de'^Valtliari au service d'Attila, la peinture détaillée et si belle du désespoir du roi des Huns, après la fuite du héros (1) ; et, avant tout les combats singuliers eux-mêmes, avec tous leurs détails pris sur le vif. Qu'on compare avec cette description pleine d'art le récit des derniers combatsdes Nibelungen, et Ton verra le peu d'importance esthétique qu'ils ont à côté de ceux de Walthari I II ne saurait nullement être question ici de l'élaboration d'un poème populaire. Aous avons en effet devant nous un ouvrage de poésie artistique, dans toute l'acceptation du terme: cet ouvrage traite un sujet vraiment populaire dans un esprit vraiment national, et le poète y montre un tel amour épique de son sujet que, dans quelques traits seulement de peu d'importance, il trahit sa personnalité (2). Mais Ekkehart a ennobli son sujet, non seulement en l'élevant à un haut degré artistique, mais encore en le ramenant à un plus haut degré de civilisation morale ; toutefois, il n'y a pas complètement réussi, même autant que le sujet eût en général permis de le faire ; il y a même renoncé une fois, dans un intérêt poétique apparemment, de sorte qu'il y a des contradictions dans la description des caractères. Chez lui, Walthari est devenu un héros chrétien ; mais^ dans son portrait, se trouvent

i. Tandis que le tableau du festin, du moins dans ses traits principaux, provient de la tradition. Les vers suivants vont nous faite voir la beauté de la description mentionnée ci-dessus, 392 sq.

Namque ubi nox rebus jam dempserat atra colores, Decidit (Attila) in lectum, verum nec lumina clausit, IS'unc latus in dextrum fultus nunc inque sinistrum, Et veluti jaculo pectus transfixus acuto. Palpitât atque caput hue et mox jactitat illuc, Et modo subrectus fulcro consederat amens, Xec juvat hoc, demum surgens discurrJtin urbem, Atque thorum veniens simul attigit atque reliquit. 2. Le moine se trahit, v. 156 sq., 225,565, et aussi sans doute v. 857 sq.

[275-276.] EKKEHAUT : HYMNES 297

encore isolés quelques Irails du paganisme. La diclion, comme le vers, dénotent l'élève de Virgile, qui n'a pas dédaigné de faire enlrer cà et là, dans son récit, un vers entier de son maître ; mais, à tout prendre, il domine avec une entière liberté l'expression de l'épopée romaine créée par Virgile (1). Son style n'est nullement une mosaïque artistique, composée de réminiscences. L'habillement romain s'accommode si bien au sujet allemand-national, que souvent il ne semble plus emprunté à l'étranger ; ainsi, il est à remarquer que le poète ne se gêne pas parfois pour faire passer en latin une tournure allemande, ni même pour faire une faute, lui Allemand, contre la grammaire des Latins (2). Sous ce même rapport, ce poème a tous les caractères d'un ouvrage de jeunesse.

Ekkehart a cultivé en outre, et non sans succès, la poésie ecclésiastique, celle des séquences, dont son monastère était le véritable asile. Ekkehart IV nous en désigne (c. 80) quatre par leurs vers initiaux, comme étant notamment de lui ; toutes quatre, elles sont en elîet parvenues jusqu'à nous. Elles sont en l'honneur de la sainte Trinité, de saint Jean-Baptiste, de saint Benoît et de saint Golomban ; la langue en est simple et digne (3). Il parle encore ensuite d'une séquence et d'antiennes en l'honneur de sainte AfTre, comme devant être l'ouvrage d'Ekkehart, ainsi que d'un cantique composé d'après une mélodie de Karloman et qui s'est retrouvé aussi comme séquence (4). C'est un poème d'une grande élévation et qui est supérieur à la plupart des séquences; il nous révèle bien l'auteur de Walthari. Enfin, la même autorité mentionne également trois « hymnes » d'Ekkehart ; mais la première seule

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