‹ Histoire générale de la littérature du moyen age en occident; (volume 3)Chapitre 180 sur 311 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

EKKEHART. WALTHARIUS

Dans la quatrième décade de ce siècle, et probablement encore à la fin de la période précédente, on vit paraître en Allemagne, au sein même d'un de ces asiles de la culture littéraire, un ouvrage poétique en latin. Cet ouvrage est la création la plus importante du x*" siècle et un des meilleurs poèmes épiques que nous offre l'Allemagne en général. Bien que composé dans la langue universelle des savants, il n'en est pas moins pénétré d'un bout à l'autre du génie national ; il apparaît par conséquent comme le précurseur d'une époque littéraire nouvelle, qui débute avec le développement et le raffermissement de la conscience nationale de l'Allemagne. Nous allons donc étudier en premier lieu ce poème. Il a pour titre : Walthanus (Gautier, et pour auteur le moine de Saint- Gall, Ekkehart, le premier dans la série de ses frères en religion qui aient porté le même nom à Saint-Gall (1).

Ekkehart descendait d'une noble famille des environs de Saint-Gall. Entré jeune au monastère, il y fut instruit dans les lettres par Gerald surtout qui enseigna à Saint-Gall, depuis sa jeunesse jusqu'à la fin de sa longue vie. C'est à son érudition hors ligne, qu'il mettait à profit dans l'enseignement (2),

1. Walthai iu.% latein. Gedicht dts zehnten JaMtunderts, nach derhandschrifl. Uebeilieferiing berichtigt, mit deutsciier Uebertragung und Erläuterungen von Scheffel und Holder. Stuttgart 1874. — EkkehardilWalthcrius ed. Pciper, Berlin 1873. ~ Lateinische Gedichte des X. und XI Jahrh., herausgeg. von J. Grimm und Schmeller. Göttingen 1838, p. 1 à 126. — Geyder, Anmerkimfjcn zum Walthmius, dans Iql Zeitschrift f. deutsch. Alterthum, vol. IX, p. 145 sq. — W. Meyer, Fhilolog. Bemerkungen zum Walthar ins. Munich 1873 (dans les «Sitzungsber. der Münchener Akad. »— EÄ-Äeharii IV. Casus S. Galli, dans les St. Gallische Geschichtsquellen.^eu herausgeg. von Meyer von Knonau, vol. 3., St. Gallen 1877. (Principalement c. 74 et 80 avec les remarques de l'éditeur).

2. C'est ainsi que son neveu Ekkehart II, un des premiers savants de son temps, est désigné comme son élève et celui de Gerald (Ekkth. [V, Cas. S. Galli, c. 89\ — Il savait même un peu de grec, ainsi que le prouvent les mots grecs disséminés dans ses hymnes.

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comme aussi à l'amcibilité de son caractère, qui se manifestait notamment dans sa charité envers les pauvres, que Ekkehart était redevable de la grande autorité dont il jouit bientôt dans le monastère. Sous l'abbé Graloh, il reçut la place de doyen, la première après celle de l'abbé ; et, après la mort de Graloh (958), il fut même élu abbé et exerça provisoirement les fonctions de Cette charge jusqu'à la sanction royale, lorsque une chute de cheval, qui le rendit boiteux, le fît se soustraire à cette dignité. Mais il n'en resta pas moins, longtemps encore, l'âme du gouvernement de la maison. En dehors du monastère même, on savait hautement apprécier son érudition, ainsi que cela parut dans un pèlerinage qu'il fît à Rome, et où le pape (1) — probablement Benoît V, qui devait son surnom de « grammairien » à son éducation scientifîque — le retint longtemps, à cause de son érudition même, et l'honora de son commerce intime. Ekkehart mourut en 973.

Le poème épique comprend quatorze cent cinquante-six hexamètres; Ekkehart le composa lorsqu'il était encore élève : c'était un devoir en vers qu'il avait à faire pour l'école. Son maître, Gerald, qui pourrait bien y avoir contribué par des corrections au point de vue du mètre et de la langue, l'envoya plus tard à Erchenbald, évêque de Strasbourg (965-991), avec une dédicace envers, et lui en fît présent. Dans la suite, et probablement dans la troisième décade du xi" siècle, sur l'ordre d'Aribon, archevêque de Mayence (1021-1031), Ekkehart IV en fit une édition corrigée, peut-être à l'usage de l'école épiscopale de Mayence dont il était alors le supérieur (2).

Ce poème traite un sujet national allemand, une légende de

1. Ekkehart IV., qui nous le raconte au c. 80, ne donne pas le nom du pape ni d'autre indication ; il se contente de nous apprendre que ce fut à l'époque où Purchhart é':ait abbé. De là on peut fixer l'époque de 958 à 971. Benoît n'occupa il est vrai la chaire de saint Pierre que du milieu du mois de mai à la fin de juin 964. Il était l'antipape de Léon VIII ; on pourrait aussi penser à lui et à Jean XIII qui fut sacré en 965; mais en aucun cas l'on ne doit songer à Jean XIII, un des papes les plus mal famés, bien que précisément on ait voulu que ce ne soit que celui-là.

2. Pour l'intelligence de la dédicace et du passage d'Ekkehart IV (c. 80), relatif à la question ci-dessus, je suis l'opinion de Scheffel (p. 121 sq).

288 LlTTÉRATL'Rb: LATINE l^^^.]

Walthari,fils du roi desAquitaniens(c'est-à-dire assurément ici des Gotlis), Alphëre : le poète ne la connaissait sans doute que d''après la tradition orale. L'œuvre se distingue par une composition claire et simple, en sorte que l'analyse n'offre aucune difficulté. Le poète, après avoir, dans une introduction de quelques vers, dit un mot de l'empire des Huns^ débute par le récit d'une expédition d'Attila vers l'ouest. Les princes que ce roi menace achètent la paix à son approche avec de l'or et des otages : Gibich, le souverain des Francs, lui envoie le jeune Hagen, d'origine Iroyenne et noble ; le Bourguignon Herrich lui envoie sa fille unique Hildegonde ; et Alphère son fils Waltari qui, bien qu'encore enfant, était fiancé à Hildegonde. Ensuite les Huns, pleins de joie, reviennent chez eux avec les trésors et les otages (v. 93).

Mais Attila, qui ici, comme du reste dans la légende héroïque allemande, montre de la grandeur d'âme, fait élever Walthari et Hildegonde comme si c'étaient ses propres enfants. En même temps, il garde Walthari et Hagen dans son entourage et les initie à l'art de la guerre, tandis qu'il confie Hildegonde à son épouse Ospirin. Les jeunes gens croissent en intelligence comme en force, de sorte qu'ils surpassent tous les Huns; Hildegonde gagne de plus en plus Tamour de la reine par la pureté de ses mœurs et par son activité dévorante; elle devient la gardienne du trésor. Sur ces entrefaites, Gibich meurt et, comme Günther, son successeur, refuse de payer aux Huns le tribut, Hagen s'enfuit dans sa patrie. La reine craint que Walthari ne suive son exemple, et elle conseille à Attila de l'attacher indissolublement à son service en lui donnant pour épouse la fille d'un des princes des Huns. Mais Walthari, qui médite déjà ce qu'il accomplira plus tard, évite habilement le piège qu'on lui tend. Il remercie le roi de ses bonnes intentions; il dit qu'il ne mérite pas une telle récompense; dans les liens du mariage, accablé des soucis de la famille et adonné à ses joies, il serait distrait du service du roi; or, il n'y a rien de plus doux pour lui que ce service; ni femme^ ni enfants ne doivent l'empechcr de participer à la guerre, ni même le tenter de prendre la fuite. Le roi abandonne alors son projet. Cependant Walthari, à la tête des

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Huns, marche contre un peuple qui s'est révolté (v. 170 sq.). Le poète peint^ avec de vives couleurs, la bataille qui débute avec le javelot, se termine par le glaive et tourne à l'avantage des Huns par la bravoure de Walthari.

Le front couronné de lauriers, il rentre auprès d'Attila. Hildegonde le rencontre d'abord seule dans le palais; les deux fiancés s'embrassent et elle lui offre à boire dans une coupe précieuse. Walthari commence un colloque confidentiel ( v. 231): « Combien de temps souffrirons-nous l'exil: ne savonsnous pas ce que nos parents ont résolu pour nous? » Mais la jeune fille ne voit que de la raillerie dans ses paroles : «Pourquoi, lui dit-elle, ta langue fait-elle entendre ce que ton cœur désavoue? »Walthari répond : « Loin de toi de telles pensées; tu sais que je ne dis jamais rien de trompeur, et que la feinte est éloignée de mon âme. Nous sommes seuls ; si je savais que tu voulusses m'écouter et que tu consentisses à garder le silence, je te confierais tout le secret de mon cœur. » La jeune fille lui répond, en fféchissant le genoux : « Je te suivrai partout où tu m'ordonneras de te suivre ; rien ne saura m'en empêcher. » Alors Walthari lui découvre son projet de fuite. Hildegonde doit prendre dans le trésor des Huns le casque, la tunique et la cuirasse du roi; puis, remplir deux coffres de bijoux d'or, et enfin faire faire en secret des hameçons qui leur serviront à s'emparer des poissons et des oiseaux dont ils pourront se nourrir en route. Tout doit être prêt dans l'espace de huit jours; alors Walthari donnera au roi, à la reine et à tous leurs vassaux une fête brillante, où tous se laisseront aller à l'ivresse.

Le plan est exécuté et réussit à souhait. Pendant que les Huns sont plongés dans un profond sommeil qui les enchaîne jusqu'au lendemain vers midi, les fiancés s'enfuient, montés sur un coursier, le « lion » de Walthari, qui porte aussi les deux coffres. C'est la jeune fille qui le dirige^ le bâton de la ligne à la main. Ils passent la nuit à voyager à cheval et, le jour, ils se cachent dans la forêt; après quarante journées de marche,, ils arrivent ainsi heureusement au Rhin, dans le voisinage de Worms, la résidence du roi des Francs. Là, un batelier les transporte de l'autre côté du fleuve; ils le paient m 19

avec des poissons péchés en route, et ils s'enfuient plus loin (v. 43S). Le batelier vend les poissons au cuisinier du roi Günther. A table, le roi s'étonne de voir ces poissons : il n'en a jamais vu de semblables dans le pays des Francs. Il se renseigne sur le batelier qui les a apportés. Celui-ci parle alors du couple étrange, du vigoureux cavalier enveloppé d'airain et de la jeune fille à la beauté séduisante qui menait parla bride un cheval fringant, lequel portait deux caisses ; elles résonnaient quand le coursier secouait le dos en piaffant, tout comme si des femmes eussent frappé sur de l'or. Voilà qu'aussitôt Hagen, qui est présent, s'écrie : « Réjouissezvous avec moi ; je le devine : mon compagnon Walthari arrive de chez les Huns. » — « Réjouissez-vous avec moi, s'écrie à son tour Günther, car le trésor que Gibich envoya au roi de l'Est, le Tout-Puissant le ramène dans mon royaume. » Il se lève sans retard, fait seller son cheval et, avec douze hommes choisis, et parmi eux Hagen qui cherche en vain à le retenir, il se précipite à la poursuite de Wallhari.

Entre temps, ce dernier a atteint la forêt des Vosges {v. 490) et il y a trouvé un asile où il espère enfin pouvoir quitter ses armes et se livrer à un sommeil dont il a tant besoin. Il y a là une caverne, dans un rocher situé entre deux montagnes; elle est couverte d'herbes verdoyantes et il n'y a qu'un étroit sentier pour y conduire (1). C'est là que repose le héros, le chef sur la poitrine de la jeune fille, tandis que celle-ci, l'œil au guet, fait bonne garde. Günther a découvert les traces des fugitifs, et, malgré les remontrances de Hagen, il s'approche de la caverne avec ses douze paladins. Walthari, réveillé par Hildegonde, revêt son armure, s'avance à l'entrée de la caverne et fait entendre cette parole hardie : « Aucun Franc ne pourra se vanter à sa femme d'avoir pris impunément quelque chose de mes trésors. » Mais à peine le héros a-t-il achevé, qu'il regrette d'avoir parlé et en demande pardon à Dieu (v. 56o). Ensuite il considère ses adversaires ; Hagen seul est à craindre. Ce dernier conseille au roi d'essayer d'a-

1 , Voir, sur cette localité, la pierre des Vcsges , l'étude détaillée de Schefïel dans son édition, p. 158 sq.

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bord d'atteindre son but par un message. Camelo de Metz s'en charge : il exige le coursier, avec les caisses, et la jeune fille. Walthari, quelque folle que lui semble cette demande, oiïre cent anneaux d'or « pour honorer le nom du roi. » Hagen conseille vivement d'accepter cette offrande, car un songe l'a effrayé : un ours, auquel il donnait la chasse, déchirait une jambe au roi et lui arrachait à lui-même un œil et les dents (v. 623). Mais voilà que Gunlher, plein de présomption^ regarde Hagen de travers et le compare à son père qui portait aussi, dit-il, un cœur lâche dans son sein. A ces mots, Hagen, plein de colère se retire du combat; il renonce au butin, et, se plaçant sur une colline voisine, il veut voir l'issue de l'affaire. Camelo, député pour la seconde fois, exige tout le trésor, et Walthari, toujours paisible, offre le double de ce qu'il avait otTert (1). Mais Camelo, rompant les négociations, saisit les armes et se prépare à la lutte (v. 668). Alors commencent les combats singuliers; car, sur cet étroit sentier ils ne peuvent se présenter que l'un après l'autre devant Walthari.

Les onze paladins de Günther (2) attaquent le héros l'un après l'autre, excepté les trois derniers, qui l'attaquent à la fois, et tous sont vaincus et mis à mort par lui. Le genre de ces combats singuliers est très divers, d'après le caractère des combattants (3) et les armes dont ils font usage; ainsi, l'un

1. Pour avoir libre passage à travers les Etats du roi : Ecce vlain mer cor ^ V. 662.

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