AD NATIONES, DE TESTIMONIO ANIME
De même que l'ouvrage ad nationes nous offre un supplément partiel à l'Apologétique , ainsi dans un tout petit traité Tertullien consacre-t-il à une seule preuve du même ouvrage, Jaquelle est du reste empruntée à l'Octavius, un développement indépendant et plus détaillé en faveur du monothéisme chrétien. C’est le bel écrit sur le témoignage de l’âme, De testimonio animæ, travail en six chapitres, où l’âme est « citée » elle-même à rendre temoignage et où elle est apostrophée directement dans les quatre premiers chapitres. Cette façon de procéder donne au travail un souffle poétique qui s’étend à tout le récit : il y a là de l’esprit et du mouvement, en même temps qu'une certaine simplicité de style qui répond bien du reste à cette candeur, à cette naïveté, qui est, chez tout témoin, une qualité nécessaire. L'âme en effet doit être encore inculte, pour déposer un témoignage exempt de toute falsification (1). Or, l'âme ne témoigne pas seulement en faveur du Dieu unique ; elle dépose aussi sur l'existence des démons (dans leurs enchantements), et en faveur de sa propre immortalité. Par l'âme se fait entendre la voix de la nature, à la fois son institutrice et l'élève de Dieu ; elle parle contre le paganisme, en faveur des chrétiens : c’est là un témoignage de l'humanité tout entière. En terminant, l’auteur fait ressortir, en termes animés et enthousiastes, la pensée de cette union de l’humanité (2). |
Le petit ouvrage Ad martyres, composé seulement de cinq chapitres, est écrit dans un style imagé et très alerte ; il paraît avoir été composé vers le même temps que l’Apologétique et dans les mêmes circonstances. Tertullien y console les chrétiens qui gémissent dans les prisons et qui sont mena-
dans l'écrit Ad nationes, est lui-même d'un grand poids. La différence du caractère des deux écrits, et l'emploi qui est fait de l'Octavius dans l’Apologetisvum, ne laissent plus de doute quant à la priorité du dernier sur les livres Ad nationes. |
4. « Te simplicem et rudem et impolitamet idioticam compello, qualem habent qui te solam habent. — Imperitia tua mihi opus est, quoniam aliquantulæ peritiæ tuæ nemo credit. » C. 1.
2. « Non latinis nec Argivis solis anima de cœlo cadit. Omnium gentium unus homo nomen est, una anima, varia Vox, unus spiritus, varius sonus, propria quique genti loquela, sed loquela materia communis. »
cés de la peine de mort; il les met également en garde contre les tentations du démon, qui a sa demeure dans les cachots. Dans une allusion à l’intercession des martyrs en faveur des apostats, il leur dit qu'ils doivent surtout conserver entre eux la concorde et la paix, car c’est d'eux que tant d’autres implorent cette même paix qu'ils ne trouvent plus dans leur Église. Tertullien compare ensuite le monde à un cachot : les martyrs n’ont donc fait qu'abandonner un cachot pour un autre ; le lieu de leur séjour est plutôt un lieu de séparation, un secessus, car l'esprit y est libre de parcourir le chemin qui conduit à Dieu. — Aussi bien, les chrétiens ne sont-ils pas tous des soldats de Dieu ?.… La prison est comparable à une palestre où ces athlètes du Seigneur doivent se préparer pour combattre le bon combat, c'est-à-dire pour affronter le tribunal. La chair est faible; raison de plus pour fortifier l'esprit à supporter avec courage tous les revers. Dans leur amour pour la gloire, bien plus, poussés par le seul désir de bien manier les armes, les païens nous donnent l'exemple. Or, qui donc ne désirerait pas faire pour la vérité autant de sacrifices que d'autres en font pour l'erreur? — Cet écrit offre un attrait d'autant plus vif que ces images, devenues plus tard fort communes dans le monde des idées chrétiennes, ont encore ici tout le charme de leur fraîcheur primitive et sont peints chacun avec des couleurs particulières. Du reste, considérés en eux-mêmes et dans leurs détails spéciaux, ils nous présentent en l'espèce quelque chose de parfaitement chrétien.
Deux autres écrits très intéressants de la mème classe se rattachent à cette polémique contre le paganisme, bien qu'ils ne s'adressent qu'aux chrétiens. Il a été question de cette polémique dans l’Apologeticum et ils ont été composés à la même époque. Ce sont les deux petits ouvrages, étroitement liés entre eux, sur les spectacles, De spectaculis, et sur l’idolatrie, De idololatria. Le dernier n'est qu'un supplément, c’est-àdire une suite, un développement du premier. L'antagonisme de Tertullien contre la culture esthétique du paganisme s'y montre d'une manière tout aussi prononcée qu'il s’est affirmé contre la philosophie païenne, à la fin de l'Apologétique. Le livre De spectaculis, formé de trente chapitres, a pour but
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de détourner les chrétiens, et surtout les catéchumènes de la fréquentation des spectacles, comme d’un délassement incompatible avec le christianisme. Il réfute d’abord les raisons que plusieurs apportaient comme excuses, et que les païens euxmèmes faisaient valoir en partie; puis il développe les preuves qui s'imposent contre l'usage des spectacles. La religion, disaient ceux qui cherchaient des excuses, a son siège dans les cœurs; or, le plaisir des yeux et des orcilles, tout extérieur, ne saurait la troubler ; donc, prendre en son tempsquelques jouissances, sans manquer à la crainte de Dieu, ne peut pas être une offense au Seigneur. Ils ne manquaient pas de faire remarquer que tout l’attirail des spectacles, tel que l’exhibition des chevaux, celle des lions, et les jeux où l’on faisait parade de sa belle voix ou de la force de ses muscles, étaient un don de Dieu et, partant, une chose bonne. Nous verrons plus loin que cet argument allait tout droit à l'adresse des chrétiens qui craignaient de se rendre coupables d'idolâtrie, en assistant aux spectacles. — Mais, réplique Tertullien, l'or des idoles elles-mêmes est aussi l'ouvrage de Dieu {c. 2). « Qu'est-ce qui ne vient pas de Dieu, parmi les choses qui l’offensent? Or, si cela l’offense, cela cesse d’être de Dieu; et l'offense commence à l'instant où cela cesse de lui appartenir. » Les hommes détournent les choses de leur but primitif et divin. Quelques chrétiens s’abritaient enfin derrière cette raison qu'une pareille défense ne se trouve nulle part mentionnée dans les saintes Écritures. Tertullien réfute ces excuses; puis il expose les motifs qui doivent faire fuir les spectacles. C'est d'abord l'idolâtrie, sur laquelle est bâti tout l'arsenal (paratura) des spectacles, ce que leur origine montre suffisamment, il le prouve avec détails. C’est ensuite l'immoralité des spectacles; ils sont une forme de la volupté (species voluptatis); il' est impossible qu'aux jeux de cirque, on n’éprouve pas une émotion passionnée, une commotion dans l'âme, qui afflige en nous l’Esprit-Saint. Tertullien, à propos de sa critique morale de tous les genres de spectacles, dit quelques mots de la tragédie et de la comédie et se prononce nettement contre la littérature profane en général : Doctrinam sæcularis hitera-
turæ et stultitiæ apud Deum deputatam aspernamur (1), nous méprisons la littérature du siècle comme une folie devant Dieu, phrase en qui se pourrait bien résumer toute la tendance littéraire de Tertullien., Ce réaliste conclut en ces termes son réquisitoire contre le drame : Quod in facto rejicitur, etiam in dicto non est recipiendum (2). C'est à la condamnation des spectacles, dit-il, que les païens eux-mêmes reconnaissent surtout les chrétiens (3). Le temps de jouir n’est point encore venu pour eux. Et pourtant, quelles grandes jouissances morales le christianisme n'’offre-t-il pas déjà maintenant ! Oui, vraiment! « si le drame littéraire réjouit, nous avons assez de littérature, de vers, de sentences, de cantiques dans lesquels la vérité remplace la fable et qui au lieu de strophes artistiques nous offrent une grande simplicité (4). » En terminant, Tertullien console les chrétiens qui renoncent aux spectacles païens par le spectacle de la prochaine et magnifique arrivée du Seigneur. Là, dans un brillant tableau que son imagination et son esprit tracent du spectacle quiaura lieu au jugement dernier, éclate toute la passion de sa nature, toute la haine de son âme contre le paganisme. La colère ne le rend pas seulement éloquent, elle le rend encore poète (5).