‹ Histoire générale de la littérature du Moyen Age en Occident (volume 4)Chapitre 258 sur 382 · COURT · texte numérisé non relu

COURT

Tel est le contenu général, telleestla marche de ce livre si important au point de vue de l'histoire de la civilisation. En voulant faire l'apologie de la Providence divine, l'auteur s'élève à une hauteur et à une liberté de vues si rares à cette époque, qu'il arrive à se délivrer de la prévention de son romanisme etducatholicisme, pour pouvoir faire pressentir lasignification historique de germanisme. À côté de l’antipathie profonde et secrète ou de la haine déclarée que d’autres écrivains chrétiens et romains de cette époque ont pour les Barbares et les Ariens, leurs alliés, nous voyons la tolérance de Salvien se montrer sous un jour des plus favorables. Sa narration, déjà si distinguée par la correction et la clarté de l'expression, c'est-à-dire par des qualités très rares à cette époque, a une allure facile, qui nous rappelle le style de Lactance ; aussi nous saisit-elle et nous captive-t-elle, en maints endroits, par l'enthousiasme que ce défenseur de Dieu apporte à défendre la cause de la Providence ; son discours est animé de mouvements si pleins de vie, qu'il ne pouvait être écrit de la sorte que par la plume d'un témoin oculaire des faits qu’il expose. Salvien connaissait parfaitement le monde et les hommes. Il avait beaucoup voyagé ; il avait parcouru toute la Gaule ; sa patrie était dans l'extrême nord et nous le voyons séjourner plus tard tout à fait au sud; des passages de son livre nous montrent également qu'il vécut en Afrique. Mais à côté des qualités que j'ai mentionnées, l'auteur ne manque pas de défauts. Le principal consiste dans sa prolixité, quise manifeste fréquemment par des répétitions vraiment fatigantes ou qui conduit même à des écarts, lesquels affaiblissent considérablement la marche du récit; il n’est pas toujours facile d'y retrouver le fil conducteur. Lactance, que Salvien avait pris pour modèle, était loin d’avoir le défaut de prolixité à un degré aussi prononcé. L'auteur en avait lui-même conscience et il cherche à l’excuser (par exemple, au livre VIIE, c. 1). Le sujet, il est vrai, se prétait à un développement sans fin. Je ne serais pas loin de croire, au surplus (1), que cet ouvrage n’est pas né d'un seul

1. Je m'explique de la sorte que Gennade (c. 67) ne connaisse que cinq livres ; il est facile de comptendre que les cinq premiers fussent d'abord seuls en circulation.

jet, qu’il fut publié successivement et qu’il ne fut mème jamais achevé (1).

Nous possédons encore de lui un autre ouvrage antérieur par la date à celui que nous venons d'analyser (2), mais publié sous le pseudonyme de Timotheus. Ce sont les quatre livres Ad ecclesiam que d’autres ont intitulé (3), Adversus avaritiam. À en juger par le début, c’est un ouvrage sous forme de lettre adressée à l’Église catholique ‘du monde entier. La pire de toutes les calamités, celle dont le diable se sert pour attaquer l'Église, c'est-à-dire ici la communauté chrétienne, c’est l'avarice. Non seulement, pendant leur vie, la plupart des hommes disposent, sans fruits de miséricorde pour l'humanité, des biens que Dieu leur a donnés afin de les exciter aux bonnes œuvres, mais on voit mème leur avarice s'étendre au delà du tombeau: c’est à peu près ainsi que débute Salvien. Il dirige principalement sa longue diatribe contre ceux qui ne donnent pas, en mourant, leur bien à l'Église ; cela devait être très rare à cette époque, s’il faut en juger par l’ouvrage dont nous parlons. Pour bien comprendre et apprécier ce livre, il importe de ne pas perdre de vue que l'assistance des pauvres était alors tout entière entre les mains de l’Église; et l'ouvrage du même auteur, que nous avons déjà étudié avant celui-ci, nous a fait voir à satiété qu'à cette époque surtout il y avait énormément à faire sous ce rapport. Ce n’est pas seulement contre les laïques que notre auteur fait entendre sa voix menaçante : il s'élève avec non moins de véhémence contre le clergé chez qui s'accuse souvent, à tous les degrés de la hiérarchie, la même avarice; des évêques eux-mêmes,

1. Je veux faire remarquer que Salvien prend parfois plaisir aux artifices des jeux de mots ; en voici un exemple : « Video urbem omnium iniquitatum genere ferventem, plenam quidem turbis, sed magis turpitidinibus, plenam divitiis, sed magis vitiis, » 1, VII, c. 16; mais de tels exemples sont rares.

2. Il en est fait mention dans l'ouvrage De gubernatione, 1, IV, c. 1,

3. Tel est le titre qu'on trouve déjà dans Gennade, £, c., tandis que Salvien lui-même ne parle que de libelli ad Ecclesiam, là même où il explique le titre, Ep. IX, Les meilleurs manuscrits eux-mêmes ne donnent que ce titre (V. Halm, Praef., p. VI). Il cacha son nom. par modestie, ainsi qu'il le dit lui-même.

des moines et des religicuses laissaient leur héritage à des parents éloignés et habitant un pays étranger, plutôt que de le laisser à l'Église. Il va sans dire que Salvien exhorte les chrétiens à faire l'aumône pendant leur vie ;: ceux qui ont alors négligé de la faire devraient au moins y songer en mourant. Les exigences de l'auteur paraissent reposer sur une tout autre base, selon qu'on les examine au point de vue du siècle de Salvien ou au point de vue du nôtre; l'exagération qui va jusqu'à exiger que chacun rende toute sa fortune à Dieu en la donnant à l'Église s'explique par l'ascétisme auquel l’auteur s'était consacré, ct aussi par cette idée qu'il faut beaucoup demander pour obtenir au moins quelque chose; mais, par contre, la manière dont Salvien cherche à établir ses prétentions est, au point de vue moral, aussi peu acceptable que pernicieuse. Prenant un passage de l’Ancien Testament (1) pour point de départ, Salvien dit qu'on peut racheter ses fautes par des largesses et des œuvres de miséricorde, pourvu qu'on les fasse, bien entendu, avec componction et avec larmes; sans cela, c'est peine perdue (2). C'était ouvrir à deux battants et pour toujours la porte par où les héritages entreraient dans l'Église; par là aussi, la sanctificatiou des œuvres recevait une nouvelle impulsion. Salvien cherche à prouver que, dans chaque cas, il faut offrir sa fortune tout entière, et que les saints eux-mêmes n'en sont pas plus dispensés que les autres; il défend son argumentation contre les objections les plus diverses; mais nous n’entrerons pas dans l'analyse des détails; celte étude aurait d'autant moins d'intérêt pour nous que c'est à peine s’il tient compte des circonstances particulières de son époque. Sous ce rapport, cet ouvrage de Salvien est bien loi d'avoir l'importance du précédent. Le style toutefois en esl tout aussi bon, mais non moins prolixe.

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