‹ Histoire générale de la littérature du Moyen Age en Occident (volume 4)Chapitre 295 sur 382 · ÉPITAPHES. LETTRES · texte numérisé non relu

ÉPITAPHES. LETTRES

se raltachent immédiatement à sa poésie épistolaire. La versification était tellement devenue une seconde nature pour Fortunat, qu'il ne pouvait pas s'empêcher de mettre en distiques les billets mèmes les plus prosaïques qu’il écrivait à tous ses amis. C’est sous cette forme, tout comme nous faisons aujourd’hui par une carte de visite, qu’il recommande des étrangers, notamment à son ami saint Grégoire {l. V, c. 18), ou bien encore deux de ses compatriotes, à des évêques (1. V, c. 21 et L. XI, c. 17). C'est par des vers également qu’il remercie saint Grégoire de lui avoir envoyé non seulement des poèmes (I. V,c. 41), mais jusqu à des fruits (1. C, c. 16); ou encore, c’est par des distiques qu'il lui accuse réception d'une lettre (1. V, c. 20). En visite chez un ami, il l'avait quitté sans prendre congé de lui, afin de ne pas troubler son sommeil : cette omission lui fournira l'occasion de s’excuser en distiques(l. II, c, 36). Cependant, la plupart de ces billets sont à l'adresse de ses amies, Radegonde et Agnès; ils nous permettent de jeter un coup d'œil sur les relations intimes, tendres mêmes, de ce Roman resté toujours mondain, avec deux pieuses femmes Germaines. Ce poète sybarite, que la vie de son presbytère n'avait peut-être rendu que plus sensible aux jouissances de la lable, est vraiment gâté par ses amies : en qualité de Germaines et de bonnes maîtresses de maison, elles ne trouvent pas de plus grand plaisir que de lui donner l'hospitalité et de voir qu'on fait honneur à leurs talents culinaires. C’est ainsi que Fortunat leur adresse un grand nombre de billets pour les remercier d'un envoi de mets et de fruits (1. XI, c. 14 sq.), même pour des dîners complets apportés chez lui ou du moins préparés pour lui (1. XI, c. 9 sq.). Les plats étaient couverts et couronnés de fleurs, s’écrie une fois le poète enthousiasmé, et il n'oublie pas de vanter la nappe elle-même « qui avait été tissée par les mains dédaliennes de sa sœur (1), » car c'est ainsi que Fortunai appelle constamment Agnès. Ces poèmes, souvent maniérés, ont parfois aussi une tournure tout humoristique, quand

4, « Daedalicis manibus, »

l'auteur, l'ironie sur les lèvres, parle de son riche appétit (4), lequel fait plutôt souvenir des Romains du temps de l'empire que des Italiens d'aujourd'hui. Fortunat ne se contentait pas néanmoins de faire des vers pour remercier ses amies ; il leur envoyait aussi des cadeaux à son tour, et, à ces cadeaux, il joignait quelques distiques. Il leur fit porter, par exemple, des marrons dans une corbeille qu'il avait tressée de ses mains (L. XI, c. 13), ou bien encore un bouquet de violettes qu'il avait lui-même cueillies. La galanterie ecclésiastique, qu'il sait mettre dans ses vers en de telles occasions (1. VIEE, c. 41 et 12), montre comment il réunissait, en sa personne, les qualités de l’homme de cour et celles de l'homme d'églisé. Plusieurs même de ces petites lettres en distiques qu'il adresse à Radegonde et à Agnès, renferment des expressions si tendres qu’elles ressemblent à des billets doux : il se plaint, par exemple, que la première se renferme chez elle pendant le carême ; il dit que, avec elle, son soleil disparaît (2) ; son retour lui rend la joie, comme le retour du printemps (1. VIII, c. 14). Quant à Agnès, 1l se voit forcé de déclarer et de prendre Dieu à témoin que son amour pour elle n’est qu’un amour de frère (1. XI, c. 6). Ces poèmes se distinguent en tout cas par la vérité du sentiment; ceux notamment qu'il adresse à Radegonde ont une chaleur de sentiment qui s'allie à une expression vraiment poétique.

Un certain nombre d'autres épîtres en vers, que nous possé. dons de saint Fortunat, sont adressées soit à des amis, comme Lupus et Gogo, soit à des personnes plus ou moins étrangères. Plusieurs de ces missives ont, à leur tour, le caractère du panégyrique ; d'autres nous rendent témoignage de la vocation et du talent de l’auteur pour décrire la nature, et c’est à ces qualités que nous devons quelques peintures intéressantes de

2. Par exemple : 1. XI, c. 9; cf., dans Guérard, le n° 27. Parfois même cet appétit se traduit d’une manière rebutante, |. XI, c. 23. Fortunat va même si loin qu'il ne rougit pas de raconte: à la mère (Radegonde) et à le sœur (Agnès,) qu'il avait (1. c.,c. 24) dépassé, dans sa boisson, les lois de la tempérance.

4. L. VII, c. 143; cf. 1. XI, c.2; par rapport à Agnès, v. 1. XI, ce. 5et le n° 13, dans Guérard.

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