‹ Histoire générale de la littérature du Moyen Age en Occident (volume 4)Chapitre 9 sur 382 · LITE · texte numérisé non relu

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raissent dans de tels ouvrages que comme l'instrument et la matière d'un homme de génie qui voudrait donner à son individualité tout entière une expression illimitée. Ici la culture antique s'élève au-dessus d'elle-même, mais aux dépens de celle qui était propre à la nation romaine. C’est l'influence de l’hellénisme cosmopolite qui fait franchir les bornes du classicisme : c’est à la culture universelle que ces écrivains doivent cette richesse d'individualité qui est d'autant moins capable de maintenir leur expression dans les limites de la prose classique, qu'ils cherchent, dans leurs ouvrages, une satisfaction d'abord pour eux-mêmes, et qu'ils s'adressentensuite au monde lettré et non pas au peuple. L'imagination et le sentiment, unis à l'intelligence, se font donc sentir dans leurs ouvrages, et avec des droits égaux. C'est ainsi que cette prose prend une couleur poétique, ct qu’elle nc dédaigne pas d'enrichir son style et son lexique en puisant dans le domaine de la poésie. Elle nous fait assister à l'apogée du mouvement littéraire de l'époque postérieure à Auguste, tandis que la poésie elle-même, à peu d'exceptions près quand elle se rapproche de la prose, L traîne une misérable existence d'épigones. Encore la littéra- ‘- ture n'atteint-elle et ne peut-elle maintenir ce degré d'éléva-

œ tion, que parce que la force nationale n'était point épuisée ; 200 mais la culture universelle, qui produisait ces ouvrages en 24 leur communiquant la vice, contribua précisément à la dé- 0 truire : il en résulta que, même au temps d’Adrien et des 5h Antonins, la littérature grecque chassa la littérature romaine ‘4 jusque de l'Occident latin et ne lui laissa qu’un rôle tout à Un .. fait secondaire; la faveur de ces empereurs et de leurs succes- PL : seurs immédiats, comme celle des lettrés en général, lui fut “5 complètement acquise, et cette protection, s’il est permis de 4 parler de protection littéraire au n° siècle, dura jusqu'à ce

que le centre de l'empire fût transporté en Orient. L'hellénisme devait, en effet, trouver son organe naturel dans la langue grecque, et celle-ci, riche à satiété et d'une souplesse de syntaxe extraordinaire, pouvait suivre facilement toutes les transformations de la pensée, sans ébranler son organisme. C'est en vain que la littérature latine chercha à maintenir ses positions en se rattachant aux anciens écrivains antérieurs à

Cicéron, auxquels l’hellénisme n'avait pas touché, et en les présentant comme des modèles de style ; hélas ! la force nationale ne pouvait se communiquer d'une époque si lointaine à l'époque présente : cette école, qui raffolait de l'antiquité, avait fait son apparition, déjà au temps de Sénèque, comme une réaction contre l'hellénisme, et maintenant que la littérature du progrès devenait muette, elle faisait ellemème entendre sa voix. Comme ce vieil'esprit romain ne se laissait pas rappeler à la vie et que l’époque actuelle même n'aurait pu parvenir à le comprendre, tous les efforts de ces amateurs d'antiquité, dont Fronton était le chef reconnu, se préoccupaient avant tout de la forme: des termes surannés, recherchés, avec un vernis nouveau, devaient donner à l'auteur une originalité qu'il ne pouvait plus trouver dans son génie. Dans cette aspiration à l'originalité, pour impuissante qu'elle soit, se révèle néanmoins le mouvement progressif de l'époque, mouvement qui ne peut arriver à son but, sous l'action du paganisme. C'est un subjectivisme, auquel il n’a manqué qu'une valeur intrinsèque, pour se frayer une voie. Cette tendance, ennemie du classicisme, se manifeste également par l'apparition audacieuse de l'esprit provincial dans la littérature ; on en voit des traces dans les écrits de quelques auteurs, d'Apulée, par exemple, que la nature avait richement doué: ici même nous trouvons la puissance de l’individualité en fait de style et d'expression, et nous la voyons non seulement s'émanciper de la contrainte d’une grandeur passée et consacrée par la tradition, mais de la tutelle du génie romain lui-même. Toutefois, en dehors de cette particularité, la grandeur et la signification du contenu justifiaient-elles une telle prétention ?

Ainsi donc, dans le monde païen, le mouvement progressif du génie de l'humanité n’arrivait qu’à détruire tout ce qu'il y avait de stable dans l’État, la religion et la littérature : cette destruction devait être, au plus haut point, nuisible à la morale; car, après la ruine d’un patriotisme basé sur une république nationale, l’égoïsme le plus bas ne pouvait manquer de devenir un principe dominant, à une époque surtout où la vie publique était menacée comme la vie privée. Mais, en même

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temps, dans le monde chrétien, la société nous apparaît vivifiée par le principe d’une nouvelle vie politique et morale. Les chrétiens étaient répandus partout au milieu du monde païen, surtout dans les centres où se manifestait la culture intellectuelle ; vers la fin du u° siècle, ils remplissaient déjà le monde. Le principe fondamental de cette vie nouvelle n’était pas l'antique patriotisme resserré par la nationalité et l'identité de race; chose curieuse, c'était un principe en parfaite harmonie avec le cosmopolitisme qui décomposait l'État païen, l'amour fraternel du prochain. La communauté chrétienne ne connaissait point de différences de races; pour elle, il n'y avait point de barbares, ni d'étrangers ; elle n'admettait qu'une seule république, le monde. Ses citoyens étaient tous les hommes, en tant que frères. La fraternité, critérium de la nature humaine, apportait avec elle le droit d'appartenirà cette république. La communion chrétienne ne connaissait pas non plus de différence d'état, de privilège de naissance ou de fortune. Quiconque y entrait, renonçait à ces privilèges, c’est-àdire qu'il ne pouvait s'en prévaloir comme d'une prérogative. Tous étaient égaux comme frères, comme enfants de Dieu. C'était, on le voit, justifier, et même soutenir un état de choses qui était le résultat mème du système de nivellement de l'empire cosmopolite, lequel détruisait l'antique État romain. L'équité (æquitas), pensaient les chrétiens, est la condition d'une véritable justice. Les prêtres et l'évêque, qui gouvernaient la communauté chrétienne, étaient élus par un choix libre. En remontant ainsi aux premières origines de la vie politique, on vit fleurir un esprit communal plein de fratcheur : il y avait longtemps que cet esprit avait abandonné, chez les païens, la vie municipale, qui ne semblait plus être qu'une machine à extorquer les impôts. La religion ellemême avait les rapports les plus intimes (plus intimes assurément que cela n'avait lieu dans l'antique république romaine) avec cette communion des chrétiens, basée sur la religion elle-mème : mais son culte ne consistait point en des cérémonies vides de sens; nulle barrière ne séparait le prètre d'avec le peuple, et le principe d'un sacerdoce général n’avait pas encore permis à une hiérarchie de se constituer. Le contraste

mème entre les savants et les ignorants n'existait plus ici; chacun avait la liberté de philosopher, et non seulement les ignorants avaient sur le monde les mêmes idées que les savants, mais encore les prédications et les rapports intimes et sociaux avec tous les membres de la communauté leur fournirent les moyens d'arriver à une culture plus élevée, et d'acquérir une véritable éducation intellectuelle et morale : une religion d'une telle valeur spéculative devait donner continuellement à penser. Le dogme n'avait pas encore été relégué dans les limites étroites qui devaient restreindre la libre pensée.

Le principe de l'égalité, reposant sur le principe de la fraternité, dominait la vie des chrétiens. Ce principe, en opposition flagrante avec le monde païen bien nivelé au dehors, mais plein de précipices au dedans, régénéra la vie de la famille en faisant de la femme l’égale de l’homme. La famille

qui, dans l'antiquité, avait, pour ainsi dire, été fondue dans

l'État et ne semblait plus être qu'une institution destinée à subvenir à ses intérêts, reçut de nouveau une existence indépendante, et établie, non plus sur la qualité de citoyen, mais sur la nature humaine. On envisagea le mariage à un point de vue nouveau et plus élevé; il ne fut plus, comme sous les empereurs, qui pour cela lui avaient accordé les faveurs du gouvernement, une simple institution destinée à procurer des citoyens à l'État; il dut être une union des âmes plutôt que des corps, une société tendant à glorifier Dieu, à étendre son règne et à durer plus longtemps que la vie. C'était donc une institution d'éducation morale par rapport aux parents soit entre ‘eux, soit avec leurs enfants. La communauté avait été fondée sur la religion, et la religion consacrait aussi le lien conjugal; la famille elle-même avait déjà son culte. C'est ainsi que le christianisme, avec ce point de vue idéal sur le

mariage, donna à la femme une complète liberté et indépen-

dance ; déjà la législation païenne avait cherché à atteindre cette liberté, mais cette recherche était un sacrifice aux exigences de l'esprit du temps, tandis qu'au point de vue chrétien, elle paraissait pleinement légitime. Le christianisme, en mettant l’âme dans tous ses droits, donna d'abord à la femme

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une liberté vraie pour le for intérieur; alors seulement elle put, avec la conscience de sa propre nature et de sa noble position, comprendre pleinement sa vocation de femme et trouver pour la remplir le champ le plus vaste. Telle est la raison pour laquelle, dans les plus hautes positions sociales de l'Occident païen, ce furent les femmes surtout qui, de bonne heure et les premières, se convertirent avec enthousiasme au christianisme. Toute l'éducation, qui contribuait aux charmes de la vie ; tout le luxe et la pompe dont elles étaient entourées et qui captivaient les sens ; le rôle mème qu'elles jouaient déjà dans la société et quelquefois même dans la vie politique, tout cela n’était pas capable de leur procurer ce que la religion de l'amour pouvait seule offrir à un cœur de femme.

L'idéal féminin est une œuvre du christianisme et ce n’est que par lui qu’il devient une force dans le domaine de la pensée,

comme dans celui de l'imagination.

De même donc que le principe de la fraternité fit naître dans la famille chrétienne des buts d'une moralité plus élevée, ainsi il développa, dans l'intérêt d'une humanité plus élevée, le but que poursuivait la communauté chrétienne. Le soin des pauvres et des malades lui parut être un de ses principaux devoirs : des charges spéciales, celles des diacres et des diaconesses, lui furent consacrées, et ces fonctions furent considérées comme des plus importantes. Dans une communauté, dont l'amour du prochain faisait la base, la charité (Caritas) devait être une preuve de l'esprit qui l’animait. En cela, les païens eux-mêmes reconnaissaient un attribut du christianisme (1). L'esclavage, cette plaie de l’État antique, fut au moins tenu pour un =#a/, pour une maladie qu'on rattachait bien, il est vrai, à la chute de nos premiers parents, mais qu'on n'osait pas, qu'on ne pouvait pas complètement extirper. L'on appliquait tous ses efforts à adoucir ce mal et à l’empécher de se propager. Pour l’esclave, sa condition n'était pas une infamie : il était aussi un frère, et tous les chrétiens, sans exception, étaient des serfs de Dieu (servi Dei). Parmi les bonnes œuvres, l’affranchissement des esclaves allait de

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