Opinion de Lucien, Peregrin., c
pair avec le rachat des prisonniers, car c'était parmi eux que se recrutaient surtout les esclaves.
Le but vers lequel tous les anciens païens aspiraient d’une manière irrésistible, les meilleurs avec une connaissance plus ou moins claire, la masse poussée par un sombre pressentiment, nous le voyons atteint maintenant, ou du moins élargi, par la nouvelle communauté chrétienne.
Comme religion même, le christianisme répondait aux différentes aspirations du temps, car elles paraissent trouver en jui une unité plus élevée. Une religion qui avait pris naissance sur la base du monothéisme le plus correct et qui, dans son développement, avait dépouillé tout caractère national, devait avant tout répondre à la tendance monothéiste, ennemie des cultes nationaux. Plus que toute autre, elle offrait ce que cherchait la masse du peuple, une consolation aux souffrances de la vie présente, et elle portait en soi, comme pierre angulaire de son édifice dogmatique, des promesses d'immortalité pour la vie future. En faisant profession de cette religion universelle, au développement de laquelle contribuaient la culture de l'Orient comme celle de l'Occident, le judaïsme comme l'hellénisme (et dans cette union se trouve précisément le secret de la grandeur et des succès du christianisme), on n’échangeait point une religion nationale contre une autre. Les dieux de l'Orient, comme ceux de l'Occident, auprès desquels on avait en vain cherché du secours, étaient ici mis de côté et relégués dans la troupe bigarrée de ces êtres intermédiaires, appelés démons, en l'existence de qui les chrétiens croyaient comme les païens, mais dont les premiers seuls savaient repousser la mauvaise influence.
La religion chrétienne ne répondait pas moins aux aspirations des lettrés. Par l'éloignement de la vie de l’état ; par la retraite dans son propre intérieur, où l’on cherchait le bonheur ; par les convictions qu'on prenait pour règle de conduite morale ; par la glorification de la vertu et par cette lutte contre la sensualité qui allait jusqu’à l’ascétisme, le christianisme semblait avoir des liens de parenté avec la doctrine des stoïciens, et n’en différer que parce qu'il avait mis, à la place de l'égoïsme, la fraternité.
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Tandis qu’en face du stoïcisme, l'élément moral du christianisme indiquait une parenté, son élément dogmatique offrait, en face de la philosophie des néo-pythagoriciens et des platoniciens qui était basée sur la révélation, un élément homogène. Et cette masse de demi-lettrés qui, sous l'empire de leur imagination, cherchaient une satisfaction et une délivrance dans les mystères, ne devaient-ils pas enfin être attirés aussi par ces nouveaux. mystères (1), qui étaient encore bien plus impénétrables au monde et qui, sous les symboles les plus simples, cachaient les choses les plus profondes ? — Mais sur tous, sur les lettrés comme sur les ignorants, cette religion devait faire une impression considérable par le courage et la persévérance de ses confesseurs ; et ce fut, en effet, à cette circonstance que plusieurs durent leur conversion. Ici se présentait une nouvelle source de force et de grandeur morale, dont le peuple romain regrettait depuis longtemps la disparition : avec le patriotisme républicain s'était éteinte même cette force (virtus) qu'on ne cessait de vanter dans le sacrifice d’un Scévola et d'un Régulus.
Le culte lui-mème de l'idéal, plein de feu et de fraîcheur, tel que les chrétiens le cultivaient avec enthousiasme dans . leurs prédications et dans leurs écrits, répondait à un besoin Er de ce temps plongé dans le matérialisme. La rupture avec le LE classicisme et la subjectivité paraît ici, comme nous le verrons plus tard en détail, justifiée et même favorisée par la RS conviction nouvelle ; il n’est pas jusqu’à l'émancipation de “4 l'esprit provincial qui n’y trouve du moins une excuse ; la +4 nouveauté du contenu allait de pair avec la nouveauté de la AR forme et la hardiesse du génie remplaçait souvent dans celui- Re là ce qu’elle ne pouvait atteindre dans celle-ci. Si donc le christianisme offrait, sous tous les rapports, ce ‘0 que cherchait le paganisme ou ce qui lui manquait ; si le pro-
; u grès de la civilisation ne pouvait, à cette époque, être pleine - EE ment réalisé que dans le christianisme et par lui, on comprend “4 s ..
DU: . 1. Cf. Lucien, Peregrin., ce. 11 : rdv uéyav yobv éxeivov Er sébouar rov &vôpe-
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malgré cela qu'il ne se répandit que peu à peu, selon que les besoins du temps, qu'il satisfaisait, devenaient plus impérieux et dans la mesure où il se développait lui-même ; mais on ne vo:t pas comment, dans ces circonstances, il a pu être persécuté si ouvertement et si violemment par les païens. Pour expliquer ces persécutions, qui sévissent de la manière la plus violente dans notre période et qui ont exercé une influence si décisive sur la littérature chrétienne latine, il faut, avant tout, les diviser en deux catégories. La persécution provenait du peuple ou de l'État : la première n'était que locale, résultait de circonstances déterminées, pouvait surgir en tout temps, dans cet empire immense, et surgissait, en effet, d'une façon plus ou moins fréquente et dans un rayon plus ou moins étendu. Elle avait lieu soit avec la connivence, soit sans la volonté de l’État. Les sentiments hostiles contre les chrétiens, d'où venait tout ce mal, avaient leur base surtout dans l’ignorance et dans la brutalité, mais ils furent souvent poussés jusqu’à la passion la plus extrême par l’égoïsme des particuliers et par la haine des Juifs (1). Comme les chrétiens se tenaient, par principe, éloignés de la vie publique, on leur supposait cette haine du genre humain que leur attribue Tacite, bien que leur religion et leur constitution même reposassent sur l'amour fraternel de tous les hommes. On pouvait attendre d’une semblable haine tous les excès possibles. C'est ainsi que le peuple superstitieux allait jusqu’à les rendre responsables des calamités publiques, lesquelles pourtant restaient audessus de la puissance humaine. Ceux qui entreprenaient de prouver de telles insanités, mettaient en avant la colère des dieux contre l’athéisme des chrétiens : et pourtant parmi les païens, le monothéisme chrétien était encore plus facile à comprendre que son caractère idéal. Il en était de même de l'amour du prochain, centre de la moralité chrétienne. La grande masse ne pouvait se représenter l'amour que d’une manière sensuelle, et une communauté, basée sur le principe de l'amour fraternel, leur semblait être nécessairement une réunion dont le but est de s'affranchir de toute contrainte
1. Cf. p. ex. Actes des Apôt., c. 19, v. 24 et suiv., surtout v. 33.
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morale et naturelle pour arriver aux jouissances de la chair. En conséquence, tous les liens de la société semblaient en danger avec de tels criminels, et l'on n'hésita plus à les juger capables des plus grands crimes. Il va sans dire qu'une telle manière de voir (1) de la masse ignorante, que le moindre rapprochement vers le christianisme rendait impossible, devait se modifier toujours selon les lieux et les personnes.
La position que prenait l’État vis-à-vis du christianisme, devait aussi naturellement influer sur la manière de voir de la foule et sur ses procédés à l'égard des chrétiens. Jusqu’à Dèce, l’État n’avait pas pris contre eux l'initiative des persécutions. Celle de Néron, à Rome, par exemple, n’était point l'œuvre de la politique ; elle avait été inspirée par des motifs purement personnels à l’empereur. C'est ainsi que jusqu à Dèce, l'autorité n’agit contre les chrétiens que sur des dénonciations, quoique le seul nom de cArélien fût un motif suffisant d'accusation et même de condamnation. L'État voyait, à la vérité, dans le christianisme, une réunion illégale, secrète, s’insurgeant intérieurement contre l’ordre établi par lui, une hétairie, en un mot; mais ses membres ne se montrant pas agressifs, il les jugea longlemps trop peu dangereux pour sévir, sans molif précis et réel. C’est ainsi que Trajan, interrogé à ce sujet par Pline, gouverneur de Bithynie, répondit expressément qu'on ne devait point rechercher les chrétiens. Et cette politique de retenue, de la part de l’État, fut suivie plus tard, en général, jusqu'au milieu du mi siècle, quoique Septime-Sévère ait fait des ordonnances contre le prosélytisme des chrétiens et des juifs, en Palestine, et que certains proconsuls se soient permis des excès à leur égard.
Mais quelque minime que fût la connaissance que l’État avait du christianisme, il était au moins clair pour chacun, que les chrétiens refusaient tout hommage à la religion de l'État et qu'ils évitaient mème, avec une horreur mêlée d'angoisse, tout point de contact avec elle. Cependant cette religion apparaissait comme l'institution la plus importante de
1. Nous apprendrons à Ja connaître plus loin, en détail, dans l'Histoire des Apologies.
l'État; on la tenait,en quelque sorte, pour capable de garantir son existence : vouloir la nier, c’était mettre l'État lui-même en question. La communauté chrétienne formait, en effet, un État dans l’État, et ses membres, en cas de conflit entre leurs règlements et ceux de l’État, ne pouvaient hésiter un seul instant à suivre les premiers Aussi toute l'attention des chrétiens visait-elle à éviter un tel conflit en se tenant, autant que possible, isolés de la société païenne. Mais le christianisme prenait une extension de plus en plus grande; en outre, cette extension marchait de pair avec la ruine de l’État païen, et, en même temps, il devenait de plus en plus impossible d'éviter le conflit : le danger, dont l’État se voyait menacé par le christianisme, croissait chaque jour et s’accentuait davantage. D'un autre côté, depuis le commencement du m° siècle, l'influence toujours grandissante du syncrétisme religieux et celle del’Orient en faveur des chrétiens se manifestaient de plus en plus ; elle contribua à le faire pénétrer surtout dans les classes élevées et elle détermina même plusieurs empereurs à considérer la religion chrétienne comme un culte égal à ceux qui existaient en grand nombre dans l'empire. Il n'était plus possible d'ignorer encore le christianisme : désormais c'était une force avec laquelle il fallait compter. Et c’est ainsi que commence tout naturellement, contre les chrétiens, au milieu des efforts infructueux et réactionnaires pour rétablir l’ancien culte, comme ceux que tenta Dèce au milieu du mm siècle, une persécution directe de la part de l'État.
Ce genre de persécution, où l'initiative ne provenait plus du peuple, mais de l'État, changea complètement de caractère. La persécution visait toujours directement la communauté chrétienne elle-même et non les individus ; aussi chercha-t-elle surtout à atteindre ses chefs : de locale, elle devint générale et fut toujours bien préparée et organisée. Cependant le christianisme était plus qu’une hétairie : c'était une doctrine nouvelle qu'on ne pouvait combattre avec des armes matérielles, et sa constitulion, même comme organisme politique, reposait sur des bases si simples, si naturelles, si bien déduites de son principe vital, que, détruite aujourd'hui, elle était rétablie demain. Là vintéchouer déjà la persécution de Dèce ; la mort rapide de
cet empereur empècha l'attaque de durer longtemps. Il en fut de mème de la persécution qui éclata, quelques années plus tard (257) sous Valérien ; bien plus, Gallien, son associé à l’empire, crut prudent de faire la paix avec l'Église chrétienne en publiant en sa faveur les premiers édits de tolérance. Il restituait aux chrétiens leurs églises et leurs cimetières, et il les protégeait contre les tracasseries des païens. Par là se trouvait rétablie, en faveur de l'Église chrétienne, cette tolérance qui avait existé depuis le commencement du siècle jusqu'à Dèce; de plus, l'Église recevait une consécration d'existence directe et officielle. Aussi vit-on le christianisme prendre, dans les quarante années qui suivirent et jusqu’au commencement du 1v° siècle, une extension des plus rapides : ce résultat se fit sentir surtout dans les hautes classes, par suite de la victoire progressive du monothéisme en général sur le polythéisme, et le christianisme s’affermit de plus en plus. Dioclétien, après avoir achevé et consolidé sa réorganisation de l'État romain, devait nécessairement arriver à tenter d’anéanlir à nouveau cette puissance étrangère, cetle puissance ennemie de l’État païen, qui était obligé de la porter dans son sein, sans pouvoir parvenir à se l’assimiler ; il était d'autant plus facile de prévoir cette tentative, que la religion avait pris une plus grande extension dans ces derniers temps : alors seulement l'œuvre de Dioclétien pouvait paraître assurée même pour l'avenir.
C'est ainsi que, en 303, eut lieu la dernière, mais la plus grande et la plus terrible persécution du christianisme, celle de Dioclétien. Elle avait son point de départ dans l'État, et éclatait à l'instigation de Galère, qui, lui surtout, la continua énergiquement. Aussi serait-il plus exact de l'appeler persécution de Galère que persécution de Dioclétien. Son résultat devait décider de la souveraineté entre le christianisme et le paganisme. Elle n'eut aucun succès. Son inspirateur, Galère, dut déjà, en 311, reconnaître la victoire morale du christianisme par l'édit de tolérance qu’il lança de son lit de mort: par cet édit, on replaçait le christianisme dans son état antérieur ct l'on y obligeait même les chrétiens à prier pour la couservation de l'empire et de l’empereur. Mais Constantin et
Licinius, dans leurs guerres contre les autres /mperatores, l'un contre Maxence (312), l’autre contre Maximin (313), recherchèrent déjà l'alliance du christianisme. Avant la dernière guerre même, ils publièrent en commun (janv. 313), l'important édit de Milan, qui proclamait une liberté de conscience générale et absolue et qui visait surtout les chrétiens. Chacun était libre d'adorer ce qu'il voulait; chacun pouvait, sans être molesté, se convertir au christianisme. Tous les biens confisqués devaient être restitués à l'Église et à la communauté chrétiennes. |
Cet édit avait décidé de la victoire en faveur du christianisme ; les empereurs s'étaient placés eux-mêmes au point de vue de la tolérance religieuse que les chrétiens n'avaient cessé de réclamer des païens, comme conséquence de l'essence mème de la religion: ils reconnaissaient donc le principe chrétien. La religion y fut considérée comme une chose de conviction intérieure : c'était l'esprit du monothéisme devenu prépondérant, qui fit adopter aux empereurs ce point de vue; au reste l’édit était plein de cet esprit. Mais la victoire ne fut définitive que lorsque Constantin, après avoir vaincu Licinius, fut seul maître de l'empire (323). Constantin, dans ses efforts ambitieux pour s'emparer du pouvoir, avait cherché de plus en plus à se servir du christianisme, et pour cela, 1l avait favorisé toujours davantage l’Église et le clergé; Licinius, au contraire, cherchait un appui dans le paganisme en s’efforçant d'opprimer, autant que possible, le christianisme qu’il soupçonnait de sympathiser avec son rival. Il commença de nouveau par où avait commencé Dioclétien : mais sa défaite consomma du même coup celle du paganisme (1).
1. Friedlænder, Peintures de l'histoire morale de Rome du temps d'Auguste jusqu'à la fin des Antonins, 3 part., Leipzig, 1862-71 (cet ouvrage a été traduit en français); Boissier, La Religion romaine d'Auguste aux Antonins, 2° éd.,2 vol., Paris, 1878; Burckhardt, L'époque de Constantin le Grand, Bâle, 1853; Zeller, La Philosophie des Grecs dans son développement historique, vol. III, 2° éd., Leipzig, 1865-68 ; F. Ch. Baur, Histoire ecclésiastique des trois premiers siècles, 3° ëd., Tübingue, 1863; C. Schmidt, Essai historique sur la société civile dans le monde romain et sur la transformation par le christianisme, Strasbourg, 1853; Aubé, Histoire des persécutions de l'Eglise jusqu'à la fin des Antonins, 2° éd., Paris, 1875.