Voy. par contre Cicéron IIT, c
comme on sait, la base de ses deux premiers livres ; pour le troisième, il a au moins mis à profit un ouvrage de Posidonius, et, dans ses amplifications, 1l a remanié les ouvrages de ses prédécesseurs conformément à l'esprit de Rome et de son époque. Saint Ambroise procède comme Cicéron, mais son remaniement devait être d'une nature bien plus tranchée. Aussi cet édifice, originairement bien construit, eut-il encore à souffrir davantage, et (pour continuer la métaphore) perdit-il tout son style. Je comparerais, sous ce rapport, le livre de saint Ambroise à un labyrinthe confus où le fil conducteur est l'ouvrage même de Cicéron. Cette considération a fait regarder le De Officiis ministrorum comme un assemblage de plusieurs sermons détachés ; il est possible que quelques-uns y aient été fondus, car beaucoup de parties ont peu de cohésion entre elles ; mais vouloir y ramener le tout, ce serait dire que saint Ambroise a pris pour texte de ses sermons celui de l’orateur romain. La partie la plus précieuse, de fond et de forme, ce sont les prescriptions morales particulières que saint Ambroise, aidé de sa propre expérience, a su rendre d'une manière qui saisit l'âme.
Le talent et les connaissances oratoires de saint Ambroise, que nous avons déjà pu apprécier à l’occasion de son explication de la Bible et de ses prédications morales, éclatent, d'une manière plus brillante et plus nette encore, dans trois célèbres oraisons funèbres qui nous ont été conservées. Ce sont les plus anciennes que puisse produire la littérature chrétienne de l'Occident. Il prononça la première en 379, à la mort de son frère bien-aimé Satyrus; elle forme, avec le discours qu'il fit entendre, huit jours plus tard, sur la tombe de ce mème frère et où il parle de la foi en la résurrection, l’opuscule intitulé De excessu fratis sui Satyri, libri LI. L'impression produite par cette oraison funèbe fut encore augmentée par la présence du défunt lui-même qui, suivant l'usage de l’époque et du pays, avait été déposé, la tèle découverte, .aux pieds de l'orateur. Saint Ambroise lui adresse même souvent la parole. Dans un voyage qu'il avait entrepris pour leur intérêt commun, Satyrus avait failli perdre la vic dans un naufrage. De retour à Milan, peu de temps après, il fut emporté par la mort. La
= pe
[155-6.] DE EXCESSU SATYRI | 171
crainte et les angoisses de saint Ambroise, pendant ce voyage: la joie ressentie à son retour ; la perte qui le suivit de si près et qui survint d'une manière si inattendue, tout est merveilleusement exprimé dans ce discours et provoque vivement notre sympathie personnelle. On sent, par delà les artifices de l’orateur, battre le cœur de celui qui parle. Aussi ce discours, cet éloge des vertus d’un frère, a-t-il des charmes qui nous captivent encore aujourd'hui (1).
.Il y a deux autres discours qui ont un bien plus grand intérêt, soit à n'en considérer que la matière, soit parce qu'ils nous font envisager l'auteur sous un point de.vue nouveau, à savoir, dans sa valeur comme homme d'État. Il prononça le premier en 392, à la mort de Valentinien II, et le deuxième, en 395, à la mort de Théodose le Grand. Ce sont en même temps des monuments historiques d’une importance extrême. Le premier, plus remarquable au point de vue esthétique, se distingue du second par l'expression d’un sentiment, laquelle est plus libre et plus pleine de chaleur. Le cœur de l’orateur se donne ici plus largement carrière : d’ailleurs, maintes circonstances l'y poussaient. Valentinien avait été emporté, à l’âge de vingt ans, par une mort violente. Après la mort de son frère Gratien, saint Ambroise avait voué à cet enfant une sympathie toute paternelle ; il l’avait soutenu, dès les débuts de son règne, en se chargeant d'un message périlleux pour le meurtrier de Gratien ; plus tard même il avait été son appui. A tout cela s’ajoutait encore une circonstance spéciale : le jeune prince, peu de temps avant d'être assassiné en Gaule, avait désiré vivement que saint Ambroise entreprit le voyage au delà des monts et se rendit auprès de lui. Il voulait non seulement recevoir le baptème de ses mains, mais encore profiter de sa grande influence et parvenir à apaiser les dissensions qui s'étaient élevées entre lui et le comte Arbogaste, son futur meurtrier. Saint Ambroise se mit effectivement en route ; mais la nouvelle de la mort du prince le
1. Je ne dirai rien de ce discours de consolation, quoique, au point de vue du style, il compte parmi les meilleurs ouvrages de saint Ambroise ; je me contenterai de faire remarquer qu'on y trouve, au $ 59,-des allusions à tous les détails du mythe du Phénix.
surprit en chemin. Une pensée le contristait surtout : c'était de songer que cette criminelle action n'aurait peut-être pas eu lieu, s’il s'était trouvé auprès de l’empereur. Ajoutons encore à cela que les sœurs de l’empereur assistaient à cette solennité funèbre. Toutes ces circonstances réunies étaient certainement de nature à pénétrer profondément l'âme de l’orateur: il n'avait qu'à les rappeler pour ètre sùr de toucher vivement son auditoire (1). Le style n'a aucun faste et se distingue souvent par une noble simplicité. Ce qu'il y a de remarquable c’est de voir les réminiscences classiques se rencontrer, dans ce récit, à côté de souvenirs tirés de l'Ancien-Testament. Il est vrai que les premières, empruntées surtout à Virgile, ne sont qu'en très petit nombre si on les compare à celles prises dans les livres de l’Ancien-Testament et beaucoup plus fréquentes. L'orateur met à profit, d'une manière singulière, le Cantique des Cantiques ; il applique à Valentinien (2) la peinture que ce livre de l'Écriture sainte fait du jeune homme ; il prête seulement une signification. spirituelle aux qualités corporelles du jeune homme de la Bible (3). Saint Ambroise termine, d’une façon très pathétique, en décrivant le vol de l’âme de Valentinien vers les demeures éternelles et l'accueil gracieux que lui fait l'âme de son frère Gratien, puis il chante les louanges que lui inspire la réunion des deux frères dans le ciel.
Théodose était mort à Milan. C'est dans cette ville, en présence d'Honorius, le nouvel Auguste de l'Occident, qu’eut lieu la cérémonie funèbre ecclésiastique, dans laquelle saint Ambroise prononça son discours. — Les restes mortels du prince furent ensuite transportés à Constantinople. — Cette oraison funèbre se distingue de celle que nous venons d'analyser par un caractère et une tendance politiques prononcés : elle révèle en même temps, à mon sens, le genre d'amitié qui liait ensem-