Cf. Ebcrt, Op. cit., p. 379 et
52 TERTULLIEN | 10, i I .
de Y Apologétique (à l'exception pourtant des ch. 10 et 11); il mentionne, mais on passant, quelques autres chefs d'accusation et il s'appuie, comme preuves, sur une partie du texte des dix derniers chapitres de Y Apologétique ; quant aux crimes politiques, il les effleure à peine. Le deuxième livre est entièrement consacré à prouver la non-existence des dieux païens qu'il avait esquissée seulement, au point de vue d'Evhémère, dans les chapitres 10 et 11 de Y Apologétique (4). Ici Tertullien examine, dans tousses détails, la religion des païens et en particulier celle des Romains; il s'appuie pour cela sur l'ouvrage de Varron, et il procède, comme ce dernier, qui avait pris pour point de départ l'explication physique des philosophes, la narration mythique des poètes et l'appréciation populaire. Il nous est bien difficile de porter un jugement sur cet ouvragée de Tertullien, car il ne nous en est arrivé qu'un manuscrit très incomplet. Il se dislingue fortement de YApologeticum, malgré les nombreux emprunts faits à ce dernier, en ce que le caractère, politico-juridique y a fait place à la rhétorique et à la philosophie. Il avait aussi un but différent; ce n'était point un plaidoyer judiciaire, et d'ailleurs, ainsi qu'on a à bon droit appelé l'attention sur ce point, le caractère défensif reste beaucoup à l'arrière-plan du caractère offensif. Ce n'est point seulement dans le second livre qu'éclate ce dernier caractère ; on le trouve aussi dans le premier, comme on le voit par la phrase finale qui sert en môme temps d'épigraphe à tout l'ouvrage : « Arrachez d'abord la poutre de votre œil, pour pouvoir extraire ensuite la paille de l'œil de votre voisin. » Dans ces derniers temps, on s'est basé sur l'hostilité toujours plus vive de Tertullien contre le paganisme pour lui attribuer cet écrit, lorsqu'il était encore montaniste (2). Toutefois, il a été certainement composé après Y Apologeticum.
1. Ce remaniement du contenu des deux chapitres de ['Apologétique, dans le 2e livre de l'ouvrage Ad nationes (c. 12 et 13) est une preuve de sa composition postérieure; il correspond exactement aux procédés dont usait Tertullien à l'égard de l'imitation qu'il faisait des ouvrages de M. Félix (Octaviics) et de St Irénée. V. Ebert. Op.c, p. 353 et 381.
2. C'est l'opinion de Grotemeyer, Op. c. — C'est avec raison que l'auteur remarque que les renvois à l'Apologétique parlent en faveur de l'antériorité de ce dernier ouvrage. Le discours inconvenant aux « Präsides »,
il. i'. ad N \ i IONES, DI PES1 IMOXIO \MM 1.
De même que l'ouvrage ad nationes nous offre un Bupplément partiel à X Apologétique , ainsi dans un t««ui petit traité l 'il ii II ici i consacre-t-i] à une Beule preuve «lu hum ne ouvrât laquelle esl du reste empruntée a VOctavius, un développemenl indépendant <-i plus détaillé en faveur du monothéisme chrétien. C'esl le lui écrit but le témoignage «le l'âme, De testimonio animée, travail en six chapitres, où L'âme est « cité« elle-même à rendre témoignage et où elle est apostropl directement dans les quatre premiers chapitres. Cette façon de procéder donne au travail un souffle poétique qui s'étend a tout le récit : il y a là de l'esprit el «lu mouvement, en même temps qu'une certaine simplicité de style qui répond bien «lu reste à cette candeur, à cette naïveté, qui est, fin-/ tout témoin, une qualité nécessaire. L'âme en effet doit être encore inculte, pour déposer un témoignage exempt de toute falsification (I). Or, l'âme in- témoigne pas seulement en faveur du Dieu unique : elle dépose aussi sur l'existence des démons dans leurs enchantements), et en faveur de sa propre immortalité, l'ai- l'âme se fait entendre la voix il«' la nature, à la fois son institutrice el l'élève de Dieu ; «-II«' pari«' contre I«' pa§ nisme, en faveur oies chrétiens: c'est là un témoignage <!«' l'humanité tout entière. En terminant, l'auteur fait ressortir, en termes animés el enthousiastes, la pensée <!«' cette union de l'humanité 2).
Le petit ouvra-«' Ad martyres, composé seulement do cinq chapitre--, est écrit dans un style imagé el très alerte : il paraît avoir été composé vers le même temps «pic V Apologétique et dans les mêmes circonstances. Tértullien y eonsole les chrétiens qui gémissent «lau-- les prisons el qui sonl mena-
dans l'écrit Ad nalioncs, est lui-même d'un grand poids. La différence du caractère des deux écrits, et l'emploi qui est l'ail de VOctavius dans VApologetioutn, ne laissent plus de doute quant à la priorité du dernier sur les livres Ad nationes.
1. T - :;i|>licem et rudem et impolitani et idioticam corapello, qualem liaient qui te solam habent. — Imperitia tua mihi opus est, quoniam aliquanlulœ peritiœ tua' nemo credit. » C. 1.
Non latinis nec Arjrivis solis anima de cœlo cadit. Omnium gentium unus bomo nomen est, una anima, varia vox. unus spiritus, varius sonus, propria quique genti loquela, sed loquela materia communis. »
ces de la peine de mort; il les met également en garde contre les tent itions du démon, qui a sa demeure dans Les cachots. Dans 11 ii tî allusion à l'intercession des martyrs en faveur des apostats, il leur dil qu'ils doivent surtout conserver entre eux la concorde et la paix, car c'est d'eux quetanl d'autres implorent cette même paix qu'ils ne trouvent plus dans leur Eglise. Tertullien compare ensuite le monde à un cachot : les martyrs n'ont donc fait qu'abandonner un cachot pour un autre ; le lieu de leur séjour est plutôt un lieu de séparation, un secessus, car l'esprit y est libre de parcourir le chemin qui conduit à Dieu. — Aussi bien, les chrétiens ne sont-ils pas tous des soldats de Dieu ?... La prison est comparable à une palestre où ces athlètes du Seigneur doivent se préparer pour combattre le bon combat, c'est-à-dire pour affronter le tribunal. La chair est faible ; raison de plus pour fortifier l'esprit à supporter avec courage tous les revers. Dans leur amour pour la gloire, bien plus, poussés par le seul désir de bien manier les armes, les païens nous donnent l'exemple. Or, qui donc ne désirerait pas faire pour la vérité autant de sacrifices que d'autres en font pour l'erreur? — Cet écrit offre un attrait d'autant plus vif que ces images, devenues plus tard fort communes dans le monde des idées chrétiennes, ont encore ici tout le charme de leur fraîcheur primitive et sont peints chacun avec des couleurs particulières. Du reste, considérés en eux-mêmes et dans leurs détails spéciaux, ils nous présentent en l'espèce quelque chose de parfaitement chrétien.
Deux autres écrits très intéressants de la même classe se rattachent à cette polémique contre le paganisme, bien qu'ils ne s'adressent qu'aux chrétiens. 11 a été question de cette polémique dans VApologeticum et ils ont été composés à la même époque. Ce sont les deux petits ouvrages, étroitement liés entre eux, sur les spectacles, De spectaculis,el sur l'idolâtrie, De idololatria. Le dernier n'est qu'un supplément, c'est-àdire une suite, un développement du premier. L'antagonisme de Tertullien contre la culture esthétique du paganisme s'y montre d'une manière tout aussi prononcée qu'il s'est affirmé contre la philosophie païenne, à la fin de l'Apologétique. Le livre De spectaculis, formé de trente chapitres, a pour but
]'.',. DE MM CTACULIS
de détourner los chrétiens, el surtout les catéchumènes <lr la fréquentation des Bpectacles, comme d'un délassement incompatible avec le christianisme. Il réfute d'abord les raisons que plusieurs apportaient comme excuses, et que les païens euxmêmes faisaienl valoir en partie; puis il développe les preuves qui s'imposent contre l'usage <l<'s Bpectacles. La religion, disaient ceux « ; ■ i i cherchaient des excuses, a son siège dans les cœurs; or, le plaisir dos yeux el des oreilles, loul extérieur, ne saurait la troubler; donc, prendre en son temps quelques jouissances, sansmanquerà la crainte de Dieu, ne peut pas être nne offense au Seigneur. Us ne manquaient pas de faire remarquer que tout l'attirail des Bpectacles, tel «pie l'exhibition «1rs chevaux, crue des lions, et les jeux où l'on faisait .parade de sa belle voix ou de la force de ses muscles, étaient un don de Dien et, parlant, une chose bonne. Nous verrons plus loin que cet argument allait tout droit à l'adresse des chrétiens qui craignaient de se rendre coupables d'idolâtrie, en assistant aus Bpectacles. — .Mais, réplique Tertullien, l'or des idoles elles-mêmes est aussi l'ouvrage de Dieu (c. 2). « Qu'est-ce qui ne vient pas de Dieu, parmi les choses qui l'offensent? Or, si cela l'offense, cela cesse d'être de Dieu ; et L'offense commence à l'instant où cela cesse de lui appartenir. » Les hommes détournent les choses de leur but primitif et divin. Quelques chrétiens s'abritaient enfin derrière cette raison qu'une pareille défense ne se trouve nulle part mentionnée d;ms les saintes Écritures. Tertullien réfute ces excuses; puis il expose les motifs qui doivent faire fuir les spectacles. C'est d'abord l'idolâtrie, sur laquelle est bâti tout l'arsenal {paratura) des spectacles, ce que leur origine montre suffisamment, il le prouve avec détails, ('/est ensuite l'immoralité des spectacles; ils sont une forme de la volupté [spa ies voluptatis)\ il est impossible qu'aux jeux de cirque, on n'éprouve pas une émotion passionnée, une commotion dans l'âme, qui afflige en nous l'Esprit-Saint. Tertullien, à propos de sa critique morale de tous les genres de spectacles, dit quelques mots de la tragédie el de la comédie el se prononce nettement contre la littérature profane en général : Doctrinam sœcularis littera-
turse et stultitise apud Deum deputatam aspernamur (1), nous méprisons la littérature du siècle comme une folie devant
Dieu, jilinise en qui se pourrai! bien résumer toute la tendance littéraire de Tertullien. (ïe réaliste conclut en ces ternies son réquisitoire contre le drame : Quodin facto rejicititr, etiam in dicto von est recipiendum (2). C'est à la condamnation des spectacles, dit-il, que les païens eux-mêmes reconnaissent surtout les chrétiens (3). Le temps de jouir n'est point encore venu [tour eux. Et pourtant, quelles grandes jouissances morales le christianisme n'offre-t-il pas déjà maintenant ! Oui, vraiment! « si le drame littéraire réjouit, nous avons assez de littérature, de vers, de sentences, de cantiques dans lesquels la vérité remplace la fable et qui au lieu de strophes artistiques nous offrent une grande simplicité (4). » En terminant, Tertullien console les chrétiens qui renoncent aux spectacles païens par le spectacle de la prochaine et magnifique arrivée du Seigneur. Là, dans un brillant tableau que son imagination et son esprit tracent du spectacle qui aura lieu au jugement dernier, éclate toute la passion de sa nature, toute la haine de son âme contre le paganisme. La colère ne le rend pas seulement éloquent, elle le rend encore poète (5).