CHAPITRE XIV GENNADIUS
L'ouvrage de saint Jérôme sur l'histoire de la littérature eut aussi, comme sa chronique, ses continuateurs. Le premier, qui appartient également à cette époque, est un prêtre de Marseille, (îe.nxadius (I), lequel a écrit encore divers ouvrages théologiques. Cette continuation, entièrement composée dans la forme de l'ouvrage original, dont elle a également gardé le titre, De vins illustrions, ne nous est pas parvenue en son entier; quelques articles semblent manquer (2), tandis que d'autres ont été ajoutés par des copistes; ce dernier point ressort avec certitude, pour quelques articles, de la seule comparaison des manuscrits. Ceux-là donc mis à part, ainsi que ceux dont l'authenticité est suspecte, l'ouvrage comprend quatre-vingt-dix articles environ, et chacun d'eux est consacré, comme dans le livre de saint Jérôme, à un auteur spécial. Cet ouvrage me paraît avoir été composé en 480 (3), par consé-
1. In Hieronymi opéra éd. Vallarsi (V. plus haut, p. 200, r. 1), t. II. — Histoire littéraire de la France, t. II (1735), p. 632 sq.
2. C'est ce qui ressort d'un passage de Notker Balbulus, De interprétions divin, scripturar., c. 7. (Pez, Thesaur. anec, I, p, 9) où il est dit : « Si tarnen antiquos auctores nosse volueris, lege librum B. Hieronymi de illustr. viris a S. Petro usque ad seipsum et Gennadii, Tobtani episcopi, ab Ambrosio usque ad eundera Gennadium. » Quoique la qualification de Toletani episcopi soit fausse et puisée probablement dans Saint Ildéfonse, il ne saurait néanmoins être douteux qu'il puisse s'agir ici d'un autre que du continuateur immédiat de saint Jérôme. Du reste, ni l'ouvrage de saint Ildéfonse, ni celui de saint Isidore, ne commence par saint Ambroise. Gennade ne traite point de saint Ambroise, et il aurait dû pourtant sentir le besoin de le faire, vu que si saint Jérôme le nomme, il ne dit rien de ses écrits. V. p. 223, rem. I.
3. H y a surtout, en faveur de cette date, la circonstance suivante : Timotheus ^Elurus, mort en 477, est cité très probablement comme vivant encore : « Vivere adhuc in exilio jam baeresiarcha dicitur » (c. 72). Puisque Gennade a traduit, comme il le dit lui-même, un écrit de cet auteur, il faut bien reconnaître qu'il aura consacré ses soins tout spéciaux à cet écrivain ; l'on ne saurait guère admettre que sa mort lui eût pu rester longtemps in-
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quenl quatre-vingt-dix ans environ après celui de sainl Jérôme, il ne traite pas que des écrivains de ce siècle ou de ceux des dix dernières «innres du siècle précédent; Gennade, en se proposant non sculemenl de continuer, mais encore de suppléer saint Jérôme, a fait aussi entrer dans son récil des écrivains des temps antérieurs, ('-'est ce dont on peut déjà se convaincre par la lecture du premier article, qui traite il«' Jacobus Sapiens, évèque de Nisibe et auteur syrien, lequel s'était distingué, comme confesseur, pendant la persécution de Maximin : saint Jérôme n'en avait point parlé, el Gennade l'en excuse en disant que ce Père de l'Eglise ne comprenait pas encore alors le syriaque et que, par conséquent, il n'a pu parler que des auteurs syriens dont les ouvrages étaient traduits en grec.
Gennade, ainsi qu'on le pressent par ce qui précède, suit la tendance universelle de saint Jérôme, laquelle consiste à énumérer tous les auteurs chrétiens en général ayant quelque célébrité, sans considérer en quelle langue leurs ouvrages sont écrits; les (irecs et les Latins y sont donc sur le même plan, sans que, pour cela, l'auteur arrive, chez les uns et chez les autres, à tout dire sur le sujet; l'on n'était pas en droit d'exiger tant de perfection d'un écrivain de cette époque. La langue grecque était familière à Gennade : il nous apprend
connue ; tout au plus a-t-elle pu l'être quelques années. Si, par contre, on admettait que l'article relatif à Eugène rie Cari liage (c. 97), a été écrit par Gennade (ce dont je doute complètement . il faudrait alors reculer la composition de l'ouvrage jusqu'après 'iS5. Mais parler de 490, comme le l'ait encore Baehr, c'est entrer dans le domaine de la fantaisie ; cette opinion en effet reposerait sur ce détail que, dans le dernier article consacré à Gennade lui-môme, la notice est écrite ; il avait envoyé l'ouvrage au pape Gélase, lequel porta la tiare en 492 : or, cette opinion croule d'elle-même. Non seulement l'authenticité de l'article tout entier est douteuse ; non seulement les mots et hoc opus sentent l'interpolation, mais (ce qu'il y a d'essentiel) ils ne se rapportent même pas à mm ad beat. Gelas, dont ils sont suivis, mais bien à scripsi, qui les précède. Le régime de misi n'est que epistolam ih Çide mea. Cette donnée, quoique d'une autre plume que celle de Gennade. comme je le suppose, ne peut pas cependant être inventée à plaisir; voila pourquoi je su's loin de révoquer en doute l'envoi de cette Epistola de Gennade au pape (iélase. Gennade a donc encore vécu pour le moins quelque temps après 192. C'est là un motif qui doit d'autant moins permettre do reculer la date de l'ouvrage au delà de l'époque que j'ai assignée.
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qui! avait traduit plusieurs écrits christiano-grecs, entre autres celui du moine Evagrius (v. c. 11) (1). Dans le classement des auteurs, sa manière de procéder ne difiere pas de celle de son prédécesseur, c'est-à-dire qu'il n'observe <|iic d'une manière très générale l'ordre chronologique, et que dates sont presque toujours vagues et flottantes (2). Il lui arrive même de partir de suppositions erronées ; c'est ce que nous voyons quand il parle de Commodien, qu'il place même après Prudence. Et il croit que Commodien a mis Lactancc à pro lit.
Le développement des articles est, en général, pour le fond et la forme, plus insignifiant encore que dans saint Jérôme, quelque précieuses que soient pour nous les notices qu'ils contiennent. Comme son prédécesseur, il a un procédé tout personnel. Il faut pourtant savoir reconnaître que Gennade esl indépendant d'autorités telles que celles de saint Jérôme et de saint Augustin ; il faut aussi reconnaître la franchise de son jugement. Il n'hésite pas à blâmer, quand il le croit à propos, des hommes tels que ces Pères, et les égards qu'il leur doit ne l'empêchent point de rendre justice à leurs adversaires. Gennade penche, il est vrai, vers le semi-pélagianisme, qui régnait encore toujours dans le sud de la Gaule. Il ne comptait pas lui-même dans le parti des orthodoxes sévères; il faut probablement attribuer à cette circonstance une certaine tolérance objective qu'il observait envers des hérétiques frappés des censures de l'Eglise, tels qu'un Origène et un Pelage (3); nous avons déjà reconnu cette tolérance même dans son prédécesseur.
i. Cf. également la fin du c. 72.
2. C'est la même façon de procéder que dans saint Jérôme ; il nous dit tout au plus sous quel empereur l'auteur a cessé de vivre.
3. V., par rapport à Pelage, le c. 19. Cette tolérance, il ne l'observe pas toujours, il est vrai ; elle n'est même que relative, ainsi que nous l'avons fait prévoir.
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