VIES DE SAINTS. S. HILAIRE D'ARLES, EUGIPP1US
Dans un autre domaine de L'histoire, L'exemple de saint Jérôme avait exercé encore, comme nous l'avons vu plus haut, une influence considérable : je veux parler des Vies de Saints. Nous avons vu même <[ue, dans la période qui précède, des écrivains illustres, comme lluiin et Sulpice Sévère, composèrent, après saint Jérôme, des ouvrages du domaine de la biographie ascétique et que ces ouvrages exercèrent une influence considérable, non seulement sur les contemporains, mais sur le moyen âge lui-même et sur les temps modernes. Celte branche de la littérature devenait alors une des plus attrayantes et des plus populaires; elle fut même, à n'en pas douter, une des plus cultivées, même par ceux qui n'étaient pas écrivains de profession; la première ébauche de plusieurs vies de saints des époques postérieures, date de cette époque, quelque difficile qu'il soit d'en donner les [neuves pour chaque cas particulier. À ma connaissance, nous n'en possédons [»lus qu'un petit nombre de cette époque, qui nous soient parvenues sous leur forme primitive et marquées d'une date certaine. I^lles offrent, dans leur composition, un caractère très varié. On peut surtout en distinguer deux classes principales. Les unes sont des compositions de rhétorique, lesquelles se rattachent plus ou moins aux panégyriques païens; ce sont encore, en partie, des discours prononcés à l'occasion de la fête des saints, et, dans ce cas, elles appartiennent, pour la forme, à l'éloquence de la chaire; les autres, au contraire, sont des récits qui n'ont d'autre but que de faire passer à la postérité l'histoire des actions, et, avant tout, des miracles opérés par les saints. Les actions elles-mêmes doivent annoncer ici la gloire des saints et montrer que leur influence, au moyen des reliques, s'étend au delà du tombeau. Ce sont
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des récits populaires; le style en est aussi simple que, dans les premières, qui sont des produits de la rhétorique, l'expression est ampoulée. Il n'est pas besoin de dire non plus que ces deux classes principales se trouvent souvent confondues ensemble : nous savons, par exemple, qu'on envoyait comme matière première à des artistes en style, des rapports d'une grande simplicité, afin qu'ils leur donnassent un vernis ora. toire (v. plus loin p. 481-2); et nous savons également que des rhéteurs attachaient la plus grande importance à recueillir et examiner les faits. Ennodius nous en fournit la preuve dans sa Vie de saint Epiphane.
Les Vies d'Ennodius, que nous avons étudiées plus haut, appartiennent à la première classe;, ainsi que la vie de saint llilaire d'Arles (I), attribuée précédemment, mais à tort, à saint Honorât de Marseille ; elle a été écrite à la fin du ve siècle (2), et, par conséquent, son auteur était contemporain d'Ennodius. La vie de saint Hilaire , comme celle d'Ennodius, étale à nos yeux le même genre d'expressions fleuries, imagées, pleines d'emphase; et l'on y relève facilement certaines périodes en vogue dans l'éloquence de la chaire à cette époque (3). Aussi, les discours composés par l'auteur s'y
1. Hilarii Arel. vila et quod superet opusculorum ejusdem in: Leonis M. opéra éd. Paschasius Quesnellius, Paris, 1675, in-4. Fin du t. I, et dans l'éd. de Ballerini, basée sur celle de Quesnell. (V. plus loin au mot Léon, fin du IIe vol.)
2. Dans YEulogium du saint, dernier chapitre, on lit : « Tot annorum spatiis evolutis, in tiiorum filiorum renasci non cessas honoribus atque reparari. » Mais saint Hilaire mourut au milieu du siècle.
3. Il est dit de la conversion de saint Hilaire par saint Honorât : « In corde praeclari cespitis sanctum semen aratro fidei percolendum jaciebat peritus agricola, quod orationum perennibus donis et lacrymarum fluentibus rivis irrigabat, » c. 2. Au ch. II surtout, on exalte d'une manière emphatique l'éloquence de saint Hilaire ; or, argent et perles, rien n'y manque ; mais le passage suivant est surtout digne de remarque : « Si peritorum turba defuisset, simplici sermone rusticorum corda nutriebat, at ubi instructos supervenisse vidisset, sermone ac vultu pariler in quadam gratia insolita excitabatur, se ipso clarior apparebat, » de sorte que les plus célèbres orateurs de son siècle étaient eux-mêmes saisis d'étonnement. On avait donc deux genres d'éloquence de la chaire, l'un pour le peuple, l'autre pour les lettrés. Ce dernier devait remplacer en même temps les jouissances qu'offrait l'éloquence païenne.
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trouvent (v. C. 1 et '5 , tOUl comme dans Knnoditis. l>e saint Hiloire lui-même, nous avoni la Vie (!<• saint Honorât, son prédécesseur sur le siège d'Arles, lequel l'avail gagné h ta vie ecclésiastique. Cette Vie esl bous tonne de sermon; il lui prêché le jour de La morl du saint, et,probablement, à l'occasion du premier anniversaire de la mort, en 130. Il va sans dire que le caractère oratoire esl ici complètement justifié; ranlenr a plutôt en en vue une méditation qu'un récit. Ne doit-il pas, en effet, supposer que le public, la communauté, connail la plupart des traits de la vie de l'évèque, récemment décédé, et qui a vécu si longtemps au milieu de ses ouailles? A un endroit même (c. G), saint Hilaire dit qu'il effleure son sujet plutôt qu'il ne l'épuisé : la vie du saint est un panégyrique chrétien pour l'édification de son troupeau. Saint Hilaire était l'ami intime de son héros; on sent l'émotion de son cœur, quand il lui adresse ses remerciements (c. 5), et par là, le discours reçoit un élan et une chaleur qui viennent du fond de l'âme. L'éloquence de saint Hilaire se distingue avantageusement de celle d'un Ennodius. Non seulement on y voit la vérité du sentiment, le jet lihre d'un cœur plein de son sujet; mais l'expression elle-même se distingue par nue pureté relative de la langue et par la simplicité du style. On y voit une grande différence, relativement à la culture classique, entre cette époque et celle qui suit. Ce travail nous montre bien que les éloges, donnés par les contemporains à l'éloquence de cet évéque gaulois, reposaient sur une hase réellement solide (i).
Comme exemple remarquable de Vies de Saints appartenant à la deuxième classe, nous avons, de cette même époque, la vie de saint Séverin, écrite en ."il 1 (2) par son élève, le prêtre
1 . On peut encore remarquer ici. comme ayant un intérêt général, ce qu'il dit (c. I») de la vie religieuse dans l'île de Lérins, et ce qu'il y remarque de l'influence de l'ascétisme sur les Barbares.
2. A supposer que la donnée de la lettre d'Kugippius à Paschase : « Ante hoc ferme biennium eonsulatu scilieet Importuni » ne soit pas une addition postérieure, ainsi que le prétend Heltberg (I, p. 227) qui adopte aussi le commencement du vr° siècle comme époque delà composition.
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Eugippius (1). L'accueil favorable accordé alors à la vie d'un moine appelé Bassus, laquelle avait été composée par un laïque, l'engagea à entreprendre ce travail. Les miracles de saint Sévcrin, pensait Eugippius, ne devaient pas rester ensevelis dans l'oubli. Ce laïque se déclarait prêt à entreprendre luimême le travail, si Eugippius voulait s'engager à lui en fournir les matériaux ; ce dernier composa donc son Mémoire (Commemoratorium) de la vie du saint, et il en puisa les matériaux dans les récits quotidiens des frères les plus âgés du couvent et dans ce qu'il avait appris lui-même. Toutefois, il ne voulut pas ensuite donner son travail à un laïque, dans la crainte qu'il ne se servît peut-être, pour écrire la vie du saint, d'un style tel que les illettrés auraient delà peine à la comprendre ; il s'adressa donc, comme en témoigne sa correspondance à laquelle nous empruntons ces détails, à un savant, au diacre Paschase. Celui-ci refusa, dans une réponse que nous possédons également ; il fait observer que l'éloquence des savants ne saurait rien ajouter au Commemoratorium; ce qu'il exalte avant tout, c'est précisément la simplicité, la clarté du discours d'Eugippius (2).
La vie elle-même débute par l'apparition du Saint qui venait de l'Orient (3), dans la petite ville Asturis, « non loin de la Norique Ripensis et de laPannonie, » pendant les temps agités qui suivirent la mort d'Attila. 11 exhorte dans l'église le clergé et les fidèles à prier avec humilité, à jeûner, à faire
1. Acta SanctorumJan. I. Eugippii vitaS. Sevarini recens, et adnot. Souppe, Berlin, 1877. (MonumentaGermaniaehist. Auctor. antiq . , t. I) ; Rettberg, Kirchengeschichte Deutschlands, Goettingen. 1846. Vol. I, p. 226 sq. ; — Wattenbach, Deutschlands Geschichtsquellen im Mittelalter, 3e éd., Berlin, 1873, vol. I, p. 39 sq.; Buedinger, Eugippius [Sitzungsberichte der phil. histor. Classe der Wiener Acad., vol. XCI), 1878.
2. « Direxisti Commemoratorium, cui nihil possit adjicere facundia péritorum... et ideo quia tu haec, quae a me narranda poscebas, elocutus es simplicius, explicasti facilius...
3. Il n'y est rien dit ni de sa patrie, ni de sa naissance, par la raison que Séverin lui-même, ainsi que nous l'apprend la lettre à Paschase, laquelle sert ici de préface, gardait là-dessus le plus profond silence ; mais à en juger d'après son langage (loquela), Eugippius remarque que c'était un Latin, conduit en Orient par l'amour de l'ascétisme, et qu'il possédait une connaissance exacte de ce pays.
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de bonnes œuvres pour arrêter rapproche de l'ennemi. <m méprise son discours. Rentré dans sa demeure, il prédit le jour ci l'heure de la catastrophe et se hâte de quitter œ lieu. Il va dans la ville voisine pour y renouveler son sermon; là encore, on doute d'abord de ses paroles : mais voilà que, comme il parlait encore, l'hôte, chez lequel il logeait à Asturis. arrive et apprend à tous la destruction de la ville par les Barbares, en ajoutant qu'un homme de Dieu avait prophétisé cette dévastation. On lui montre Séverin : il le reconnaît. Aussitôt on demande pardon au saint et l'on se résout à faire tout ce qu'il dit. Trois jours après, un tremblement de terre répand un si grand effroi dans les rangs des Barbares confédérés, garnison de la ville, qu'ils la quittent et se massacrent les uns les autres dans l'obscurité de la nuit; les colons romains se voient donc délivrés de ces dangereux protecteurs.
Tel est le ton avec lequel l'auteur continue son récit et nous met sous les yeux divers événements relatifs à la vie du saint, et qu'il s'efforce de relier entre eux (l). C'est effectivement un recueil de notices, au caractère tout anecdolique, disposées, dans le meilleur ordre chronologique possible et tendant à ne donner, dans une langue sans prétention, que la substance des faits, c'est-à-dire les actions remarquables, les prophéties et les miracles du saint. Dans les derniers chapitres, l'auteur nous dépeint la vie ascétique de son héros, les précautions qu'il prit à L'approche de la mort, sa mort elle-même et les événements qui la suivirent : ces événements forcèrent, six ans plus lard (488), ses élèves et le reste de la population romaine à quitter le pays, emportant avec eux le corps du saint, jusqu'à ce qu'enfin ils trouvassent pour lui un lieu de surèlé, près de Naples, dans le château de Lucullus (2). C'est là qu'ils fondèrent un nouveau couvent, dans lequel Eugippius écrivit son Cotnmemoratorittnt, el dont il devint abbé dans la suite. Le grand intérêt historique de cette vie d'un homme que distinguait un bienfaisant amour