V. Thorbecke, p
532 CASSIODORIUS SENATOR [475-6.]
siodore ne devait pas être entièrement contemplative. Bien loin de là, ce vieillard sexagénaire y déploya la plus grande activité littéraire (il avait déjà commencé à écrire, quand il occupait des fonctions publiques) jusqu'à l'âge de quatre-vingttreize ans. Il ne poursuivait en cela qu'un seul but, et ce but devait être de la plus grande importance pour la culture générale de l'avenir : il voulait faire des cloîtres l'asile de la science.
Gassiodore voulait que les cloîtres réunissent la littérature classico-antique et la littérature chrétienne, augmentassent les livres à l'aide de transcriptions et même de corrections, et préparassent, par l'étude de ses ressources, la culture théologique nécessaire aux ecclésiastiques. Les livres qu'il composa à cette époque étaient destinés non seulement à donner le mouvement à celte réforme, mais encore à montrer la voie à suivre; ils devaient servir de manuels et fournir les matériaux. C'est dans son cloître qu'on fit d'abord une règle et un devoir du travail de l'esprit, au lieu du travail manuel ; ce dernier fut exclusivement le partage de ceux qui étaient incapables des travaux intellectuels : exemple illustre qui fit sentir au loin sa puissante influence, et que les Bénédictins imitèrent les premiers. Les bibliothèques des. couvents, comme les écoles des cloîtres, chez qui seules brillait encore parfois la lumière de la science dans les temps de barbarie qui suivirent, remontent jusqu'aux efforts de Cassiodore. Aujourd'hui encore, comme pendant tout le moyen âge, son nom mérite d'être prononcé avec respect. Si, comme écrivain, il avaitpeu d'originalité créatrice, il faut dire néanmoins que, comme auteur, il parvint à satisfaire aux besoins de son époque par son regard pénétrant, son application soutenue, sa réflexion intelligente et la richesse de ses connaissances. L'année de sa mort ne nous est pas connue ; d'après la date que nous avons adoptée pour sa naissance, il faudrait la rapporter entre 570 et 588 (1).
Cassiodore a laissé un grand nombre d'ouvrages dont la
1. Mais je ne saurais partager la manière de voir de ceux qui prétendent que Cassiodore aurait atteint l'âge de cent .ans. V. là-dessus (comme aussi la réfutation de cette opinion) Franz, p. 1 1 et s.
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majeure partie ont été composés dans Le silence de La retraite el Lea autres pendant sa vie publique. Je commence par les
premiers, n ju'ils aient plus de rapport avec le plan dé
notre étude, mais parce qu'ils représentent mieux le savoir encyclopédique de notre auteur. L'ouvrage le pins important sous ce rapport, comme, en général, celui qui a exercé la plus grande influence parmi tons ceux qu'il a écrits, comprend deux livres et a pour titre Institutiones divinarum et saecularhtm lectionum, ou bien iitterarumj d'après le titre ordinaire (l) ; le premier de ces livres est consacré à la science de Dieu, le second à la science profane. Cette réunion des deux livres en un seul ouvrage a une portée qui ne doit pas passer inaperçue (2). Cet ouvrage a pour but, on effet, de remplacer en quelque sorte, en premier lieu pour ses moines, une école de théologie, en Occident, école dont l'auteur déplore l'absence dans la préface et que la guerre l'avait empêché d'établir; c'est lui qui, à la place du maître, les introduira dans la science qui leur est nécessaire. C'est ainsi que, dans le premier livre, l'auteur nous donne une introduction à l'étude de la théologie, étude dont l'Ecriture sainte forme le centre ; tandis que, dans le livre deuxième, il nous offre un abrégé des sept arts libéraux. Cette distinction nous montre, et c'est là une différence essentielle entre les deux livres, que le premier n'est destiné qu'à jeter les fondements pour une étude personnelle qui doit être continuée pendant toute la vie, et qu'à donner une préparation, une introduction à cette étude; le second livre, au contraire, fournit un certain nombre de connaissances qui sont nécessaires même pour l'éducation générale du clerc, et il ne manque pas non plus d'aperçus qui ont pour but d'élargir le
1. Cassiodore emploie l'expression lectionum dans le corps de l'ouvrage ; voici le début de la préface du deuxième livre : « Superior liber completus, Institutionum videlicet divinarum continet lectionum ; hic xxxm titulis noscitur comprehensus... Nunc tempus est, ut aliis septem titulis saecularium lectionum praesentis libri textum percunere debeamus. »
2. Ainsi que cela a lieu dans les éditions, peut-être d'après les manuscrits ; dans celle de Garet, par exemple, où les deux livres sont donnés comme indépendants : le premier sous le titre : « De Institutione divin, litter., » le second sous celui-ci:« De artibus et cksciplinis liberalium littcrarum. » La remarque précédente montre déjà que c'est à tort.
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cercle de ces connaissances. Le caractère divers de ces deux livres en détermine la forme d'une manière essentielle : dans le premier, elle se meut avec plus de liberté et d'indépendance que dans le deuxième, où, souvent, l'auteur se contente de produire des extraits.
Le premier livre comprend trente-trois chapitres, nombre qui correspond à celui des années de Jésus-Christ. Cette division symbolique des nombres est un jeu qui dénote une faiblesse particulière de Cassiodore. D'après la tendance indiquée, ce livre comprend principalement une indication plus ou moins raisonnée des ressources littéraires, et, dans ce travail, l'auteur s'en tient à dessein aux ouvrages latins ou bien aux ouvrages grecs qui ont été traduits dans la langue de Rome (1). Il parle, en premier lieu, de ceux qui sont nécessaires pour l'étude de l'Ecriture sainte, dont il passe les livres en revue, afin d'en faire connaître les commentateurs qui se trouvent dans la bibliothèque même du couvent (c. 1 — 9). A ces aperçus se rattachent quelques chapitres, dans lesquels Cassiodore traite^es diverses divisions de la Bible; des égards qu'il faut observer en corrigeant les manuscrits, travail qu'il approuve et comble d'éloges (c. 45); de la valeur de la sainte Ecriture et de l'utilité de sa lecture (c. 16). Il fait connaître, en manière de supplément, les plus célèbres ouvrages sur la Trinité et la discipline ecclésiastique. Dans le chapitre suivant (c. 17), Cassiodore recommande l'étude des historiens chrétiens; quand ils enregistrent des faits concernant l'Église, et quand ils rapportent à la volonté du Créateur la marche générale de l'histoire universelle : ils sont alors vraiment édifiants (2). En première ligne, il nomme Josephe qui, dans ses
1. « Dulcius enim ab unoquoque suscipitur, quod patrio sermone narratur.(Praef.)» D'après ce principe, il fit traduire lui-même quelques ouvrages importants dont il sera parlé plus loin.
2. « Qui cum res ecclesiasticas référant et vicissitudines accidentes per tempora diversa describant, necesse est, ut sensus legentium caelestibus semper rebus erudiant, quando nihil ad fortuitos casus, nihil ad deorum potestates infirmas (ut gentiles fecerunt), sed arbitrio creatoris applicare veraciter universa contendant. »
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livres des Antiquités judafques, esl an Second Tlte-Live ({).
9 livres, Cassiodore les a fait traduire en latin par desamis. Après lui, il faul ureEusèbe, Rufin, et ensuite cette autre histoire, composée d'après te grec, Historia tripartita, h laquelle Cassiodore a pris pari lui-même el dont nous parlerons plus loin. Après ces historiens ecclésiastiques, il recommande l'ouvrage d'Orose et les quatre livres de Marrellin intitulés : Dr temporum qualitatibus,et positionibtis locorum. Après la chronique«d'Eusèbe saint Jérôme, viennent celles de Marccllinet de Prosper. Les ouvrages de saint Jérôme el de Gennade sur l'histoire de la littérature, ouvrage intitulé : Dr ri ris illustribus et réuni en un seul volume par Cassiodore lui-même, terminent la série.
Dans les chapitres qui suivent, Cassiodore caractérise, d'une manière rapide, mais très imparfaite, les principaux écrivains de l'Eglise chrétienne d'Occident, saint Ilijaire, saint Cyprien, saint Àmbroise, saint Jérôme et saint Augustin; il y recommande ensuite l'extrait des œuvres de saint Augustin par Eugyppius et les écrits de Denys le Petit, ce moine célèbre qu'il a connu d'une manière toute particulière et dont il fait un éloge détaillé (c. 23).
C'est avec de telles ressources, auxquelles vient s'ajouter encore la connaissance de la Cosmographie (c. 25), que les moines, marchant sur les traces des commentateurs, consacreront à la Bible l'étude la plus approfondie; il leur donne lui-même ici les avis pour celle étude. Faisant ensuite allusion au livre suivant, il leur montre combien la connaissance des sept arts libéraux est utile pour bien comprendre le sens de la Bible; la connaissance de ces arts se trouve disséminée ça et là dans la sainte Ecriture, qui est la source (orir/o) de la sagesse générale et parfaite. C'est dans la Bible que la science profane a son point de départ. Que dis-je? C'est à elle que les païens l'ont dérobée, pour la faire servir à leurs mauvais penchants : il faut la ramener au service de la vérité (2). Il
t. Ce qui apparemment se rapporte aux nombreux détails qu'il donne, ainsi que le montrent les termes late diffusus, qui suivent.
2. Et quod illi (antiqui) ad ex^rcendas versutias derivaverunt, nos ad veritatis obsequium laudabili devotione revocemus: quatenus quae inde fur-
.*)36 CASSIODORITS SENATOR [479-80.]
exhorte à imiter l'exemple des Pères de l'Église, ces hommes si illustres et si savants, à imiter même l'exemple de Moïse, qui était si versé dans toutes les sciences des Egyptiens. Quanta ces moines, qui ont l'esprit trop borné pour pouvoir se consacrer aux sciences divines et humaines, qu'ils cultivent les champs et le jardin; eux aussi trouveront des ressources littéraires sur l'agriculture dans les œuvres de Gargilius Martial, de Columelle et d'yEmilien, œuvres qui sont dans la bibliothèque du couvent; si les fruits de ce travail profitent aux pauvres, aux voyageurs, aux malades, ils ont eux aussi, quelque terrestres qu'ils soient, une valeur céleste. Avec ses jardins bien pourvus d'eau, avec ses étangs poissonneux [vivaria),\e couvent de Vivarium, dont Fauteur fait ici une description charmante, invite à préparer de tels rafraîchissements aux indigents (c. 29) (1). Et ceux qui veulent se consacrer à la vie érémitique trouveront un accueil dans des lieux préparés au-dessus du cloître, sur les hauteurs du mont Castellum.
Toutefois, bien au-dessus de cette agriculture qu'il recommande, voire même au plus haut degré, l'auteur l'avoue ouvertement (c. 30), il faut placer, parmi les travaux manuels, celui des copistes [Antiquariï) qui remplissent consciencieusement leur devoir; la lecture répétée de l'Ecriture sainte instruit leur esprit dans les choses du salut, et, par l'écriture, ils répandent partout les commandements du Seigneur. L'auteur consacre des paroles éloquentes à la profession de copiste. Autant TAntiquarius transcrit de paroles du Seigneur, dit Cassiodore, autant Satan reçoit de blessures! Le nombre des trois doigts employés à tenir la plume, rappelle la sainte Trinité. Comme cet éloge des copistes était précieux pour la culture de cette époque, et comme ses effets s'en sont fait long-
tive sublata sunt, in obsequium rectae intelligentiae honesta conditione reddantur. » C. 27. Ce genre de justification de l'étude des sciences païennes et profanes n'est sans doute pas nouveau, mais il ne manqua pas d'importance pour certaines époques de l'avenir.
1. Dans ce chapitre, Cassiodore recommande encore l'ouvrage de Cassien à la lecture assidue des moines, mais il ne manque pas de les prévenir par rapport à ses opinions sur le libre arbitre.
[480.] INST1TÜTI0NES DIVIN Mil m i:ï s m:< i r.MtllM LBCTIOIfüH 531
temps sentir dans la suite (I)! Quanl ;i l'orthographe à employer, Cassiodore renvoie les moines aux traités sur cette matière, qu'on trouvera dans la bibliothèque, ainsi qu'à un livre qu'il a composé Lui-même à ce sujet. Apres s'être enfin adressé aux gardes-malades, en leurrecommandant l'élude des plantes et dos ouvrages sur la médecine (c. 31), il termine le premier livre par une exhortation aux deux abbés comme aux moines do son couvent, pour les engager à pratiquer toutes les vertus chrétiennes. Une prière met fin à cette première partie. Ce livre se distingue des autres écrits de l'auteur par la simplicité et le naturel de l'expression; Cassiodore avait, du reste, renoncé des le début (2) à « um» éloquence all'ectée, » qu'il blâme pour un tel sujet.
Le deuxième livre des Institution* n'est qu'un Comperidium plus ou moins abrégé : ne perdons pas non plus de vue, l'aveu même de l'auteur (3), qu'il est seulement écrit pour les « simples» moines illettrés qui n'ont pas étudié les sciences profanes. 11 est donc trop en dehors du cercle de nos méditations, pour que nous nous y arrêtions plus longtemps.
D'après toutes les probabilités, les Institutions ont été composées vers l'année 544 (4) ; c'est le premier ouvrage que Cassiodore ait terminé dans son couvent. Sur le déclin de sa carrière littéraire, il l'a soumis à une revision, ainsi que le montre la citation du livre De orthographia^ son dernier ouvrage. Or, ce dernier travail, qui est comme un supplément
i. C'est ce qu'il répète ilans la préface de l'écrit De orthographia . Il y est dit : « Vox articulata a pecoribus nos séquestrât, scribendi vero ratio ab imperitis dividit et confusis : itaperfectum hominem duo ista sibi vindicant et defendunt. »
2, V. la préface.