‹ Histoire générale de la littérature du moyen age en occident; (volume 5)Chapitre 288 sur 353 · VOYAGE DI LA MOSELLE. ÉLÉGIES · texte numérisé non relu

VOYAGE DI LA MOSELLE. ÉLÉGIES

ouvrent un passage au lieu de se fermer devant elle : tels sont les sentiments qu'exprime le poète. Mais la mère ne peut pas se séparer encore il«' sa fille; elle l'accompagne pendant quelque, temps en remplissant l'air de ses gémissements. Enfin, il faut s'arracher l'une à l'autre : la mère fail un long discours qui, malgré beaucoup trop d'artifices de rhétorique, contient des traits pleins de vérité et de poésie (I); la fille, au contraire, à qui la douleur ténue la bouche, ne trouve que peu de paroles à exprimer, mais elle laisse pressentir sa mort prochaine. Longtemps la mère tient ses regards attachés vers sa lille qui s'éloigne. Le poète fait ensuite le récit du voyage de la princesse à travers les Pyrénées, Narbonne, Poitiers. 11 l'y vit luimême portée sur une voiture d'argent, quand elle se rendit au bateau afin de partir pour Rouen où fut célébré le mariage; il nous dit comment elle gagna rapidement l'amour du peuple el devint la mère des pauvres. Il fait ensuite le récit de la mort de celte reine, et s'il ne parle pas en termes exprès de sa lin violente, il me semble néanmoins qu'il y fait suflisamment allusion. Viennent ensuite les plaintes de la nourrice, de sa sœur Brunehaut, de la mère qui, avant tous les autres, entend le bruit de sa mort, parce qu'elle l'aime plus que tous les autres. Le poète termine par des paroles de consolation et laisse entrevoir la béatitude qui, dans le ciel, est le partage de la défunte.

Si celte élégie se rattache aux épilaphes et aux poèmes de condoléance de Fortunat, les deux autres, nous l'avons dit, se rattachent immédiatement à ses épîtres. L'une, et c'est la plus ancienne et la plus importante (cent soixante-douze vers), est adressée par Radcgonde, ou plutôt par le poète qui parle en son nom, à Amalafried, cousin de la reine; c'est le dernier rejeton de sa race, le fils unique d'Hermanfried, dernier roi de la Thuringe. Amalafried avait quitté sa mère, princesse

1. Dès le début, par exemple : « Civilms ampla luis, angusta Ilispania matri ; » et ensuite le passage qui débute ainsi :

Tu dolor unus eris quisquis mihiluserit infans,

Amplexu alterius tu mihi pondus eris.

Currat, stet, sedeat, Beat, intret etexeat alter, Sola meis oculis duteis imago redis. V. 149.

Î)G8 s. FOHTUNAT L''""-J

ostrogothe, pour se réfugier on Italie; il séjournait alors en Orient, où il était au service de Byzance. Radegonde et lui sont unis par les plus beaux souvenirs de jeunesse; encore enfant, elle avait eu déjà pour ce jeune garçon une inclination tendre, et maintenant c'est sur lui qu'elle reporte tout l'amour qu'elle a pour sa propre famille et pour sa race. Dès le début de l'élégie, elle parle de ce jour infortuné où le lier château royal de ses aïeux devint la proie des flammes ; les toits chargés d'or étaient rougis par le feu, les femmes traînées en captivité après s'être vu arracher leurs enfants de leurs bras : voilà ce qu'elle a vu de ses propres yeux. Radegonde se plaint ensuite de son abandon; il est loin, lui qui est si cher à son cœur, et elle lui rappelle leur jeunesse, qu'ils ont passée ensemble : alors déjà il était l'objet de sa sollicitude, dès qu'il mettait le pied hors de la maison ; et, aujourd'hui, c'est le monde entier qui les sépare. Elle se plaint qu'il ne lui ait pas même écrit une lettre, qui pourrait du moins lui faire son portrait. Si elle n'était pas retenue par les barrières du cloître, elle volerait vers lui, où qu'il puisse être; elle irait le surprendre. Son amour pour lui la ferait affronter sans crainte les fureurs de la mer, et si l'esquif venait à faire naufrage, elle nagerait pour aller à lui, sûre qu'elle est d'oublier, en le revoyant, tous les dangers qu'elle aurait courus. Et si elle venait à être la proie des ondes, elle aurait encore la consolation d'être mise en terre par lui qui, les larmes aux yeux, se souviendrait au moins de celle qu'il laisse se plaindre en vain pendant la vie. Radegonde consacre ici un souvenir à la mort de son frère, qui avait voulu aller à la recherche de son cousin, mais qui, par amour pour elle, avait abandonné son projet pour mourir. Et dire qu'elle n'a pas même pu voir sa dépouille mortelle ! Voilà quel est l'objet de ses plaintes; en perdant son frère, elle a perdu pour la seconde fois la patrie et la liberté. Un salut à l'adresse des sœurs de son cousin termine cette élégie, dans laquelle l'amour de la famille et des parents, tel qu'est capable de le ressentir le cœur d'une femme allemande, s'exprime avec magnificence et élève le poète au-dessus de lui-même.

Amalafried lui-même fut enlevé à Radegonde. Celle-ci dans sa deuxième élégie (seulement quarante-deux vers), adressée

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à un « noveu, » Artachis, déplore I"' malheur de sa maison,

mais spécialement la mort d'Amalafried. <n Baurait dire si

le destinataire de cette épître élégiaque, Artachis, étail lils

d'Amalafried ou de la sœur de ce dernier, [ci l'expressi >sl

selon la remarque d'Ampère, [»lus ferme ei moins passionnée : mais elle respire pourtant une profonde tendresse. En terminant, elle prie Artachis de lui tenir lieu de ses parents bienaimés.

De même que nous voyons, dans ces élégies, la poésie de ce Roman prendre un nouvel essor sous l'influence profonde de la vie germanique, ainsi nous allons voir maintenant, dans un certain nombre d'hymnes de notre poète, toute la force d'inspiration que la puissance du christianisme a su faire passer dans cette même poésie. Parmi ces hymnes, il y en a même deux qui comptent parmi les meilleures et les plus célèbres'de l'Occident. La poésie hymnique de saint Fortunat ne revêt qu'en partie la forme de l'hymne ambroisienne, comme L'hymne célèbre de la Passion : Vexilla régis prodeunt et l'hymne à la sainte Vierge : Quem terra, ponttts, aethera, si toutefois cette dernière est bien l'œuvre de Fortunat, ce qui pour moi ne fait pas l'ombre d'un doute (l). L'Église a partagé

1. La «[oestioo de l'authenticité de cette hymne n'a pas encore été discutée, pas même par Mone; et pourtant, elle ne se trouve pas dans les manuscrit de Fortunat. Le résultat de cette question dépend essentiellement de l'authenticité du panégyrique de Fortunat en l'honneur de la Sainte Vierge (v. p. 557). On ne l'a pas remarqué jusqu'ici, mais il y a entre le panégyrique et l'hymne une telle harmonie qu'on doit les regarder tous deux comme l'œuvre du même auteur, vu qu'on ne peut pas penser ici à un emprunt de la part d'un autre. Qu'on compare seulement v. 3 : « Trinam regentem machinant, » et, v. 15 : « mundum pugillo continens, » avec le v. lit : « Cujus mundi uno est haec machina iociapugillo, » dans le panégyrique. Cette question d'authenticité n'est pas sans importance, vu que cette hymne est en L'honneur de La Sainte Vierge. — Mais l'hymne insignifiante sur la Nativité de J.-C. : Atjaoscat omne saeculum Xenisse vitae praemium (Daniel, /. c, I, p. 159 , qui ne se trouve pas non plus dans les manuscrits de samt Fortunat, n'esl certainement pas authentique, ainsi que le prouvent seules les lautes contre le mètre (hiatus, spondée au deuxième pied). Il est en outre facile d'expliquer pourquoi on attribua cette hymne à Fortunat; la raison en est que le premier vers est le même que le début de l'hymne à Léontius (V. plus loin).

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cette dernière et en a fait ainsi deux hymnes (1). L'autre hymne célèbre de la Passion, le Ponge lingua gloriosi proelium certaminis est composée, par contre, ainsi que le montre ce début, dans le mètre des chants des soldats romains, le télramètre trochaïque catalectique, à strophes de trois lignes, comme dans les deux hymnes de Prudence (2). C'est évidemment à dessein que Fortunat a choisi ce mètre; son hymne, (le début l'indique), est un chant de triomphe, tout comme les chants des soldats romains étaient des chants de victoire après le combat (3). Cette hymne se termine par une apostrophe magnifique à la croix, cet arbre noble qui doit courber doucement ses branches sous les membres du plus grand des rois. Le Vexilla régis prodeunt est également destiné à la glorification de cet « arbre, » ainsi qu'une autre hymne spéciale de saint Fortunat. Le mobile qui porta le poète à glorifier ainsi la croix, fut évidemment le cadeau que l'empereur Justin fit à sainte Radegonde d'un morceau de la vraie croix (4), et c'est de cette relique, si précieuse à cette époque, que le couvent de sainte Radegonde reçut le nom de Sainte-Croix. Mais cette hymne en l'honneur de la Sainte Croix est écrite en distiques. A la fin nous y trouvons cette belle image : un cep de vigne entoure les bras de cet arbre, « et, de cette vigne coulent des vins doux d'une rougeur de sang. » Enfin, de l'épître de saint Fortunat à Tévêque Félix, épître dont nous avons parlé plus haut page 565, l'Église a réuni les beaux distiques qui se rapportent à la fête de Pâques pour en faire une hymne spéciale (5).

1. On peut les voir clans Mone, II, p. 128 sq.; l'une comprend les cinq premières strophes, et l'autre les trois dernières.

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