‹ Histoire générale de la littérature du moyen age en occident; (volume 5)Chapitre 345 sur 353 · SAINT BON IF ACE · texte numérisé non relu

SAINT BON IF ACE

de voir des religieuses el des moines lui en adresser ;ï luimême et le prier de les corriger. C'est ainsi que, semblable à saint Golumban, il sut faire vivre en lui-même et faire passer chez les autres le sentiment de la culture esthétique; il travailla à obtenir ce résultat, dans la limite de ses forces, quoique circonscrites qu'elles fussent, et malgré les plus actifs et les plus pénibles travaux de sa mission au milieu d'un peuple dépourvu encore de toute culture.

Considéré aussi ace point de vue historique, un poème de saint Boniface nous semble mériter notre attention. Ce sont vingt énigmes, Aenigmaia, en hexamètres; ces énigmes sont, en même temps, des acrostiches, car les lettres initiales des vers contiennent la solution de l'énigme. Elles forment cependant un tout complet; elles nous représentent, en effet, dix vertus principales et dix vices capitaux, le tout précédé d'une dédicace commune (en vingt hexamètres) adressée à une « sœur; » dans cette dédicace, le saint compare les vertus aux pommes d'or de l'arbre dévie, qui est la croix de Jésus-Christ, et les vices aux pommes amères de l'arbre empesté qui donne la mort et dont Adam mangea autrefois. Les vertus sont rangées dans l'ordre suivant : Caritas, fuies catholica, spes, justifia, veritas, misericordia, patientia, pax vere christiana, Immilitas, virginitas; les vices, au contraire, sont : cupiditas, super bia, crapida gulae , ebrietas, luxoria, invidia, ignorantia, vana gloria, neglegentia, iracundia. Le classement a quelque chose de particulier à plusieurs points de vue : c'est ainsi que, comme Bock l'a déjà fait remarquer, ïignorance, par laquelle il faut entendre ici la non connaissance de Dieu, et Pébriéte'h côté de la gourmandise indiquent ici les vices principaux contre lesquels les efforts de cet Anglo-Saxon (1) se trouvaient dirigés.

déjà composée en 717 et adressée à un jeune homme, Nithard (Ép. 9,1. c.) par un poème au mètre des hymnes ambrosiennes, le dimètre iambique, qui est en partie seulement rythmique et qui offre, par contre, les rimes accouplées. Seulement il faut lire aux vers 13 et 14 : « Apostolorum editus — et prophetarum filius » — ce que, chose incroyable, Jaffé n'a pas remarqué. Ce poème renferme également, dans un acrostiche, le nom du destinataire.

1 . Saint Boniface trouva dans son propre peuple, tout comme chez les Allemands, l'ivrognerie passée à l'état de vice national. Il écrit, dans une

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Les vertus et les vices sont persi »un i li»s, ils se caractérisent eux-mêmes tout comme les animaux el aussi les objets, dans Les anciennes énigmes; mais Leur description n'offre riende remarquable; le développement est dur. lourd, ce qu'on peul voir déjà dans le retour fréquent des m«'' a mots au commencement des vers, pour former l'acrostiche, par exemple : aureus, nisitSy ruricola, tetricus, vires; dans huit achrostiches

au moins, le premier vers dehnte par nuriim ! El cependant,

saint Boniface avait facilité sa tâche en ne restreignant pas toujours au seul nom L'acrostiche, mais en ajoutant parfois, pour élargir son poème, Ai-> termes tels que ait, di< it, el d'autres de ce genre; quelquefois même, il admet un certain nombre »levers, qui ne sont pas acrostiques (1) et dans lesquels son discours marche avec une plus mande liberté. Son poème complet comprend trois cent quatre-vingt-huit hexamètres. La forme poétique seule donnée Ce poème une certaine valeur pour l'histoire de la littérature. Elle confirme une fois de plus la prédilection nationale des Anglo-Saxons pour les énigmes, vu surtout qu'Aldhelme avait déjà trouvé deux successeursdans ce genre de littérature el dans le même siècle : l'un, dans L'archevêque de Cantorbéry, Tatwine (•}■ T.Ti , et l'autre, dans un certain Eusèbe 3 , qui d'ailleurs nous est complètement inconnu. Le poème de saint Boniface nous montre de plus comment l'acrostiche, que nous trouvons déjà dans les dédicaces d'Àldhelmeet même une fois dans Tatwine, était devenu à la mode; c'est apparemment L'allitération qui avait amené les Anglo-Saxons à la culture de l'acrostiche. Du reste, l'allitération se trouve bien moins développée dans les énigmes

lettre (70), adressée ;i Cuthbert, archevêque de Cantorbéry : « Hoc (ebrietas) enimmalum speciale est paganorumel nostrae gentis : Hoc nec Franci, Galli, ine Longobardi, nec Romani, nec Graeci faciunt.» Dans Jaffé, op.c, p. 210.

I. Et cependant ces vers ne sont point interpol ime le montre du

moins l'Enigme Cupiditas.

-'. V.Ebert, Ueber die Ractselpoesie der Angelsachsen insbeso>< aenigmata des Tatvoine und Euseàius,\aden : Sitsungsber. der Koenigl. ksisehen Gesellschaft der Wissenschaften , 1x77. Dans ce travail j'ai donné, le premier, une édition critique îles énigmes (Aenigmata) de deux Anglo-Saxons.

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de saint Boniface et y est bien moins frappante que dans Aldhelmo. D'après les recherches de Bock, cette poésie paraît

avoir été composée en 745 et dédiée à Lioba, abbesse de Bischofsheim; c'est peut-être grâce à ce nom que la première énigme, Caritas,, nous offre un double acrostiche tout à fait original (1).

Parmi les écrits en prose qui nous sont parvenus, sous le nom de saint Boniface, on compte, outre les épitres, quinze Sermons sur l'authenticité desquels Rettberg ne trouve rien à redire. Je ne vois rien non plus qui la combatte, mais plutôt bien des faits qui l'appuient. Ces sermons ont été prêches devant des auditeurs déjà convertis, mais baptisés depuis pou, à ce qu'il parait. En certains passages, l'orateur s'élève encore énergiquement contre le paganisme; les descriptions qu'il fait des vices qu'il attaque montrent les traits du peuple germain, quoiqu'on y en reconnaisse également plusieurs que ce dernier partageait avec le peuple celte. Ce qui nous montre néanmoins que saint Boniface parlait spécialement devant un auditoire composé de Germains, ce sont les combats qu'il livre à plusieurs reprises contre l'ivrognerie (ebrietas), surtout si l'on rapproche ce qu'il dit ici de ce qu'il a dit dans le passage que nous avons cité plus haut, à la page 686, rem. 1 (2). Les Sermons sont écrits dans un style simple, clair et généralement correct; mais le contenu n'offre que peu d'importance.

Les épîtres ont une toute autre valeur et elles forment, comme on le sait, une source historique de première importance (3). Elles ont un caractère soit officiel, soit particulier;

1. Doux Caritas sont entrelacées l'une dans l'autre, en sorte que, sans compter les trois derniers vers dont les lettres initiales forment ait, les lettres initiales de l'énigme elle-même sont : c s aar ti.i t r a a s c.

2. On lit, dans le sermon H : « Ebrietatem relut inferni foveam fugite; » dans le sermon 9, nous voyons l'ivrognerie citée parmi les péchés capitaux. Rapprochés des énigmes, ces passages parlent en faveur de l'authenticité des sermons. Rettberg [op. c, I, p. 408) fait encore remarquer que, dans les sermons, saint Boniface combat, presque avec les mêmes expressions qu'il emploie dans les synodes, les restes du paganisme qui pullulent encore parmi le peuple.

3. V. Sayous, De epistclis site S. Bonifacii sive ad S. Bonifacium. Paris, 18G6 (Dissertation).

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les premières sonl de beaucoup 1rs plus nombreuses. Seules, 1rs dernières mous regardent plus spécialement el elles nous offrent plusieurs côtés intéressants pour l'histoire de la civilisation. Si nous faisons entrer en même temps dans Le cadre de notre étude, les lettres adressées a saint Boniface el qui nous ont été conservées avec les siennes, nous verrons la part qui revenait à dos femmes distinguées de la nation anglosaxonne dans la culture de leurs compatriotes, comme nous avons déjà eu l'occasion de le remarquer en étudiant les ouvrages d'Âldhelme. Dans plusieurs lettres de ces religieuses et de ces abbesses, nous retrouvons le style tleuri d'Aldhelme, joint à une expression pleine de tendresse v. par exemple Ëp. 14); c'est ainsi qu'on appelle saint Boniface « frèrebienaiiue ■ . et que ses lettres sont qualifiées de « très douces. » Souvent saint Boniface se fait procurer des livres par ces femmes, OU même il leur en donne à copier : c'est ainsi <jue nous le \oyons prier la savante abbesse Eadburga, de copier, en lettres d'or, les Épîtres de saint Pierre,«/ mihi cum auroconscribas [Ép. '-V1 1; c'est cette même Eadburga qui avait enseigné la métrique à Lioba, ainsi que cette dernière l'écrit Ép. 23.)

Parmi ces lettres, il \ en a deux cjui nous font le récit de diverses visions, et qui, partant, ont un intérêt spécial pour L'histoire littéraire. Une de ces visions, très détaillée, est racontée par Winfried lui-même (Kp. 10) à l'abhesse Kadburga, qui L'avait prié de lui en faire le récit. Winfried la rapporte telle qu'il l'a entendue de la bouche même du personnage. Ce dernier L'avait eue dans le monastère de Wenlock, après avoir succombé à une mort qui n'était qu'apparente. Des anges, dit-il, relevèrent dans l'air et le protégèrent de leurs mains seules contre les llammes d'un feu énorme qui entoure le inonde entier. 11 vit alors une multitude innombrable d'âmes qui venaient de quitter leurs corps, et tout autant de démons et d'anges qui se disputaient la possession de ces aines. 11 entendit ses vices, empruntant sa propre voix, l'accuser luimême de la manière la plus cruelle : « Je suis la concupiscence, » s'écrie l'un, et « moi ta vanité, » reprend l'autre, etc. Toutes les fautes qu'il a commises, ils les lui reprochaient, et Les esprits malins se joignaient à eux pour l'accuser. Pendant i ii

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