CHAPITRE VI
Si la prose de cette jeune littérature est richement représentée, il n'en est pas de même de la poésie : il ne nous en reste que deux ouvrages ; encore sont- ils signés du même nom. Ils sont tous deux incontestablement chrétiens ; mais ils ont en grande partie un caractère voisin de eelui de la prose, soit qu'on en considère la matière, soit qu'on en examine la forme. Ce sont les ouvrages de Commodien (1) de Gaza : les histructiones, recueil d'acrostiches composés vers Tan 40 du me siècle (2) et un Carmen apologeticum écrit en 249,
1. Commodiani instructionum par litteras versuum primas libri duo, rec, emendavit atqae adnotavit Fr. OEhler, dans son éd. de Minucius Félix [Bibl. patr. cur, Gersdorf, vol. XIII), Leipzig, 1817; Commodiani carmina recogn. E. Ludwig., 2 Part., 1877-78; Commodianus, Carmen apologeticum adversus Judteos et gentes, éd. J.-B. Pilra, dans son Spicilegium solemense, t. I, Paris, 1852 (suppl. t. IV) ; Carmen apologétique de Commodien, texte revu et explications par H. Rœnsch dans la Revue de Kahnis, pour la théol. hist., vol. XL1I, 1872 (suppl. vol. XLI1I); Schérer, Mélanges de critique religieuse, Paris ; Ebert, Carmen apologeticum de Commodien, v. plus haut, p. 35, la remarque: Leimbach, Sur le Carm. apol. de Commod., dans le programme de Pâques de l'école professionnelle de Schmalkalden, 187 1 (Sm.alcalde).
2. Peut-être aussi au milieu du siècle, vu qu'il semble avoir mis à contribution les Tentimonia et le De habitu virginum de saint Cyprien. V. là-
HT. INSTRUCTIONS Uli
lous deux en hexamètres rythmiques el populaires. Ce que nous gavons sur la vie de L'auteur, c'est à ses ouvrages que nous le devons 1 1 1, car, dans le premier, il se l'ail connaître comme l'auteur du poème Né païen, Commodien fui élevé à Gaza, en Syrie, où il composa ses ouvrages. L'étude de la Bible, et d'abord de I Ancien-Testament, le convertit au chris. tianisme : à en juger par 1rs apparences, il fui d'abord un prosélyte des Juifs. V L'époque de La composition du premier ouvrage, il semble avoir occupé une haute position dans la communauté chrétienne, ce que démontre le contenu de la seconde partie de ses acrostiches. Dans le manuscrit du second ouvrage, il est même désigné sous le titre d'évèque, et sa science théologique rend le fait assez probable. Dans les deux poèmes, il se signale du reste comme chiliaste et patripassien, en rattachant sa doctrine sur la Trinité à celle de Noët de Smyrne, son voisin el son contemporain (2).
Les Instructions se composent de quatre-vingts acrostiches, don! les quarante-cinq premiers, quant au fond, composent la première partie, et les trente-cinq suivants la deuxième, en sorte que la division de l'ouvrage en deux livres paraît très justifiée: cette division a été d'abord donnée par (Ehler d'après un vieux manuscrit (3). Le titre détaillé de quelques vieilles éditions : Instructiones adversus gentium deos, pro christiana disciplina, annonce déjà cette division en deux parlies (4). La première partie seule a un caractère apologético-
dessus Dombart, pour la portée de Commodien sur la critique du texte des Testimonia de saint Cyprien, dans la Revue de la théol . scientifique, vol.
1. Car Gennadius a certainement puisé dans les Instructiones ce qu'il dit de lui dans le De vir, UL, e. 15. ■2. V. Ebert. p. 415 et s.
3. Mais c'est à tort qu'il termine le premier livre après le 42e acrostiche au lieu de le faire après le 45e. V. ma dissertation, rem. 108.
4. Le passage de Gennade, 1. c. : « scripsit mediocri sermone quasi versu îibrum adversus paganos » ne prouve rien contre la division en deux livres ; il semble en résulter tout au plus que Gennade n'a connu que la première partie des Instructiones. 11 me semble, en effet, certain que par Iibrum il n'a pas pu parler du Carmen apologeticum ; la raison en est surtout dans l'affirmation de Gennade qui prétend ensuite que Commodien a suivi Tertullien ; or, cela ne se rapporte qu'à la polémique des Instructions contre la mythologie, tandis que le patripassianisme du Carmen rejette
polémique et s'adresse aux païens et aux juifs; c'est à elle seule que se rapporte la préface Prœfatio qui forme le premier acrostiche. L'auteur y dit qu'il a été lui-m&me dans l'erreur auparavant et qu'il a vénéré les dieux, niais qu'il montre maintenant le chemin du salut à ceux qui font fausse route et notamment aux païens qui lui font pitié, qu'étant instruit lui-même il enseigne la vérité aux ignorants : perdoctus ignoras instruo verum; de là aussi le litre. Dans les vingt acrostiches qui suivent, le poète raille, dans l'ensemble comme dans les détails, le culte des dieux, qu'il considère aussi lui-même comme des démons et auxquels il attribue la même origine que le fera plus tard Lactance. L'idée populaire et anthropomorphiquequc souvent il combineadroitement avec l'idée physique des philosophes donne à sa raillerie un tour facile: c'est ainsi qu'il demande, par exemple (acr. G) d'où serait venue la pluie si Saturne avait aussi dévoré Jupiter? Il n'était pas difficile de rendre les mythes ridicules par une considération conforme à la raison. C'est ce qu'il fait çà et là avec une gaieté spirituelle. Leur immoralité devient aussi le point de mire de sa polémique. Au reste, on sent encore ici une fois de plus de quel vil assemblage de divinités était composé le culte païen de l'empire (1). Dans les vers qui suivent (acr. 22 et s.), la polémique prend à partie, avec les païens eux-mêmes, la superstition de cet âge caduc, la sensualité qui ne vit que pour la jouissance du moment, et en particulier la richesse; il attaque aussi ceux qui, comme prosélytes du dieu Thor, cherchaient leur salut chez les Juifs, sans renoncer pour cela à leurs dieux. Se détournant alors de ces païens judaïsants, Commodien s'adresse aux juifs eux-mêmes, auxquels il consacre plusieurs acrostiches. Dans les suivants (acr. 41 et s.) il traite des fins dernières, de l'Antéchrist, du retour des tribus
cette opinion, comme l'a observé avec, raison Leimbach, p. 28. Les Instructions aussi bien que le Carmen apologeticum (quoi qu'on ne trouve pas clans le premier ouvrage le double antechrist), concordent à la vérité avec Lactance, mais Gennade pense à tort, pour cette raison, que Commodien l'avait mis à profit.
1. C'est ainsi que nous apprenons à connaître ici une nouvelle divinité (asiatique apparemment) dans Ammudas (acr. 18).
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