‹ Histoire générale de la littérature du moyen age en occident; (volume 5)Chapitre 7 sur 353 · III. \l I l\ Hl. PREMIKR I · texte numérisé non relu

III. \l I l\ Hl. PREMIKR I

sentiellement politique : elle étail devenue religion do l'Etal i'l di' la famille, «»u plutôt nu culte, dans l'intérè! «le la chose publique el non dans l'intérèl de l'individu. Le citoyen \ avait une pari bien plus grande que If simple particulier. Mais, bous l'influence de la civilisation grecque, son caractère national lui considérablement obscurci, son dogme délayé, et, sons l'influence du cosmopolitisme, ses frontières se resserrèrent de plus en plus. Avec l'immigration do la poésie et de l'ail grecs mi pi m irai i dire: avec leur naturalisa ion), la religion romaine lut grécisée, nu. pour employer l'expression

si juste de Zeller (1), (die fui interprétée de plus en plus dans le sens des (lires. La sculpture grecque livra l< -s statues des

dieux ; quant à la poésie romaine, «die était remplie et comme saturée de la mythologie grecque : elle se l'était assimilée avec facilité en identifiant aux divinités nationales les dieux de la Grèce, qui avaient à la vérité plus d'un lien de parente avec elles. Au moyen du théâtre, la poésie agit dans ce sens directement sur le peuple, comme »die agit aVeç efficacité sur les uens lettrés, au moyen de l'école; car la hase de l'instruction était justement la poésie classique, surtout l'épopée de Virgile. Avec la diffusion de la philosophie grecque toutefois, ces figures, nées dans l'imagination des poètes, perdirent bientôt toute signification réelle parmi les lettrés qui les expliquèrent soit par lesystème philosophique d'Evhémère(a), soit au moyen de l'allégorie. .Mais, plus l'empire romain étendait ses conquêtes, plus les cultes étrangers, et surtout les cultes orientaux, trouvaient un accès facile : ce n'est point exagérer que de dire qu'avec la victoire du principe cosmopolite ils acquirent droit de cité à Rome même, comme dans l'Occident en général. Les sacrifices de l'Asie Mineure, de l'Egypte, delà l'erse, avec leurs mystères, attirèrent la foule d'autant plus que ce qu'ils laissaient voir à l'extérieur en imposait par son caractère étranger, et qu'ils enflammaient L'imagination par leur sensualité voluptueuse. Dans leurs cérémonies secrètes,

1. Religion et Philosophie chez les Romains. (Berlin, 1866), p. 18.

2. D'après ce philosophe, les dieux furent de simples mortels des le principe. [N. des Trad.).

c'étaienl surtout h-s demi-lettrés qui cherchaienl h satisfaire !<• besoin religieux, déjà si pronoucé, de leur soumission k la divinité, d'une purification de leur cœur, d'une certitude de leur confiance à l'immortalité personnelle. El plusieurs sans doute atteignirent ce but jusqu'à un certain point d'une façon subjective, par les effets de l'ascétisme, par ceux du service divin, lequel avait lieu pendant lanuitet saisissait très vivement l'imagination, et enfin par la considération de la divinité en qui ils voyaient la plus grande et la plus impénétrable force de la nature. Cependant cette adoration delà divinité, qui était le partage exclusif des initiés, était plus restrictive encore que la sagesse des philosophes. La masse du peuple, exclue de l'une comme de l'autre, était adonnée à une superstition pleine d'anxiété, qui à la vérité étendait aussi son empire sur toutes les classes. Le peuple craignait surtout ces êtres moyens, qui, soumis aux dieux supérieurs, régnaient sur la nature, à ce qu'il croyait, et avaient l'œil ouvert sur la vie des hommes, c'est-à-dire à lafois sur la chose publique et sur les individus : dans le nombre étaient les esprits élémentaires, les âmes des morts, les démons et les génies, à qui se mêlaient en outre les Lares, Larves et Lémures, esprits bons et mauvais, qui tenaient entre leurs mains d'une manière mystérieuse la destinée des hommes. C'était à eux qu'on rapportait tout ce qui était du domaine du hasard, si vaste pour les ignorants, surtout dans un temps aussi bouleversé. Les mages et les astrologues de l'Orient étaient alors surtout les prêtres de cette superstition, à côté de laquelle subsistait toujours intacte la superstition officielle de la religion de l'Etat avec ses observations des oiseaux et des entrailles, son feu sacré de Yesta, toutes ses cérémonies et ses mystères : tout cela durait encore avec les anciennes formes, conservées aussi précieusement que des momies, mais qui n'étaient plus entourées d'enthousiasme, et qui n'inspiraient plus d'espérance en l'avenir; elles ne provoquaient plus que la crainte de la superstition. Comme culte, la religion d'Etat resta toujours respectée des païens de toutes les classes, quelles que fussent leurs croyances religieuses. Mais elle ne pouvait pas satisfaire un seul des besoins du cœur, tels qu'ils se manifestaient alors. Ces aspirations conduisaient

[12.] Ali LIVHK PBEM1KB 2\

involontairement au monothéisme. L'abandon complet à la divinité exige qu'on la considère el la prenne individuellement : on ne peut donner toul son être qu'à un seul, el l'adoration sans réserves devait réunir dans cel être unique les pi us hautes perfections. Et c'est ainsi que nous voyons dans 1rs sacrifices aecrets de l'Orienl une seule divinité remplacer toutes les autres et les absorber; on lui attribue toutes les qualités de la divinité et on l'identifie avec tous les dieux possibles de tontes les nations : Isis avec la grande .Mère, avec Minerve,

Vénus, Diane, Proserpine, Cérès, .limon, Bellone el Hécate toul à la fois; cette dea mullin(»ninis est pour les initiés aux mystères le mtmen unicitm qui commande au ciel, à la terre el à l'enfer 1 1 ). Ce n'était pas seulement L'âme, pleine de ces sentiments religieux, mais c'était encore le simple bon sens qui devait, à cette époque, être ramené à une telle identification monothéiste, car la multitude bigarrée des divinités que les provinces, les campagnes et même les villes de l'empire députaient, pour ainsi dire, à l'Olympe de Home à litre de représentants, portèrent le polythéisme à un tel degré qu'il devait aboutir au monothéisme, là du moins où il ne se fondit pas dans le panthéisme.

La pauvreté de la vie spirituelle elle-même, chez les païens de L'Occident, ne pouvait manquer non plus de favoriser cette direction religieuse de L'esprit du temps. A l'époque de la plus grande activité spirituelle avait succédé une vraie stagnation. Un coup d'œil sur les progrès littéraires de Home, depuis Tibère, le montre suffisamment. Ils sont entièrement conformes aux considérations que nous avons faites sur notoire de la culture intellectuelle. L'émancipation de l'assujettissement politique et national, sous L'influence du cosmopolitisme, avait donné aux meilleures productions de la prose de la latinité d'argent une telle richesse de fonds jointe ii une si grande variété et à une individualité si vivante de la forme, que les ouvrages d'un Senèque et d'un Tacite, les lettres d'un Pline, le dialogue des orateurs offrent déjà un caractère tout à fait moderne. La forme et la Lingue n'appa-

\. Apulée, Métam., XI, c. 5.

22 ISTBODUCTION [13.]

laissent dans de tels ouvrages (jue comme l'instrument et la matière d'un homme de génie qui voudrai! donner a son individualité tout entière une expression illimitée. Ici la culture antique s'élève au-dessus d'elle-même, mais aux dépens de celle qui était propre à la nation romaine. C'est l'influence de l'hellénisme cosmopolite qui l'ait franchir les bornes du classicisme : c'est à la culture universelle que ces écrivains doivent cette richesse d'individualité qui est d'autant moins capable de maintenir leur expression dans les limites de la prose classique, qu'ils cherchent, dans leurs ouvrages, une satisfaction d'abord pour eux-mêmes, et qu'ils s'adressent ensuite au monde lettré et non pas au peuple. L'imagination et le sentiment, unis à l'intelligence, se font donc sentir clans leurs ouvrages, et avec des droits égaux. C'est ainsi que celte prose prend une couleur poétique, et qu'elle ne dédaigne pas d'enrichir son style et son lexique en puisant dans le domaine de la poésie. Elle nous fait assister à l'apogée du mouvement littéraire de l'époque postérieure à Auguste, tandis que la poésie elle-même, à peu d'exceptions près quand elle se rapproche de la prose, traîne une misérable existence d'épigones. Encore la littérature n'atteint-elle et ne peut-elle maintenir ce degré d'élévation, que parce que la force nationale n'était point épuisée ; mais la culture universelle, qui produisait ces ouvrages en leur communiquant la vie, contribua précisément à la détruire : il en résulta que, même au temps d'Adrien et des Antonius, la littérature grecque chassa la littérature romaine jusque de l'Occident latin et ne lui laissa qu'un rôle tout à fait secondaire ; la faveur de ces empereurs et de leurs successeurs immédiats, comme celle des lettrés en général, lui fut complètement acquise, et cette protection, s'il esl permis de parler de protection littéraire au me siècle, dura jusqu'à ce que le centre de l'empire fût transporté en Orient. L'hellénisme devait, en effet, trouver son organe naturel dans la langue grecque, et celle-ci, riche à satiété et d'une souplesse de syntaxe extraordinaire, pouvait suivre facilement toutes les transformations de la pensée, sans ébranler son organisme. C'est en vain que la littérature latine chercha à maintenir ses positions en se rattachant aux anciens écrivains antérieurs à

1 3, li. \i LIVRE nHOflEB 1>.'I

Cicéron, auxquels L'hellénisme n'avait pas touché, el en les présentant comme des modèles de Btyle ; hélas! la force nationale ne pouvait Be communiquer d'une époque si lointaine à l'époque présente : cette école, qui raffolait de l'antiquité, avait l'ait son apparition, déjà au temps de Sénèque, comme une réaction contre L'hellénisme, »'t maintenant que la littérature du progrès devenait muette, elle Faisait ellemême entendre sa \ « >i\. domine ce vieil esprit romain ne se laissait pas rappeler à la vie et que L'époque actuelle même n'aurait pu parvenir à le comprendre, tous Les efforts de ces amateurs d'antiquité, dont Fronton était le chef reconnu, se préoccupaient avant tout de la forme: des termes surannés. recherchés, avec un vernis nouveau, devaient donner à Tailleur une originalité qu'il ne pouvait plus trouver dans son génie. Dans cette aspiration à l'originalité, pour impuissante qu'elle soit, se révèle néanmoins le mouvemeul progressif de l'époque, mouvement qui ne peut arriver à son but, sous l'action du paganisme. C'est un subjectivisme, auquel il n'a manqué qu'une valeur intrinsèque, pour se frayer une voie. dette tendance, ennemie du classicisme, se manifeste également par l'apparition audacieuse de l'esprit provincial dans la littérature ; on en voit tl^^ traies dans les écrits de quelques auteurs, d'Apulée, par exemple, que la nature avait richement doué: ici même nous trouvons la puissance de l'individualité en fait de style et d'expression, et nous la voyons non seulement s'émanciper de la contrainte d'une grandeur passée el consacrée par la tradition, mais de la tutelle du génie romain lui-même. Toutefois, en dehors de cette particularité, la grandeur et la signification du contenu justifiaient-elles une telle prétention ?

Ainsi donc, dans le inonde païen, le mouvement progressif du génie de l'humanité n'arrivait qu'à détruire tout Ce qu'il y avait de slahle dans L'État, la religion et la littérature : celle destruction devail être, au plus haut point, nuisible à la morale; car. après la ruine d'un patriotisme basé sur une république nationale, L'égoïsmele plushas ne pouvait manquerde devenir un principe dominant, à une époque surtout OÙ la vie publique était menacée comme la vie privée. .Mais, en nié

temps, dans le monde chrétien, la société nous apparaît vivifiée par le principe d'une nouvelle vie politique et morale. Les chrétiens étaient répandus partout au milieu du monde païen, surtout dans les centres où se manifestait la culture intellectuelle; vers la fin du uc siècle, ils remplissaient déjà le monde. Le principe fondamental de cette vie nouvelle n'était pas L'antique patriotisme resserré par la nationalité et l'identité de race; chose curieuse, c'était un principe en parfaite harmonie avec le cosmopolitisme qui décomposait l'Etat païen, l'amour fraternel du prochain. La communauté chrétienne ne connaissait point de différences de races; pour elle, il n'y avait point de barbares, ni d'étrangers ; elle n'admettait qu'une seule république, le monde. Ses citoyens étaient tous les hommes, en tant que frères. La fraternité, critérium de la nature humaine, apportait avec elle le droit d'appartenir à cette république. La communion chrétienne ne connaissait pas non plus de différence d'état, de privilège de naissance ou de fortune. Quiconque y entrait, renonçait à ces privilèges, c'est-àdire qu'il ne pouvait s'en prévaloir comme d'une prérogative. Tous étaient égaux comme frères, comme enfants de Dieu. C'était, on le voit, justifier, et même soutenir un état de choses qui était Je résultat même du système de nivellement de l'empire cosmopolite, lequel détruisait l'antique Etat romain. L'équité [aiquitas), pensaient les chrétiens, est la condition d'une véritable justice. Les prêtres et l'évêque, qui gouvernaient la communauté chrétienne, étaient élus par un choix libre. En remontant ainsi aux premières origines de la vie politique, on vit fleurir un esprit communal plein de fraîcheur : il y avait longtemps que cet esprit avait abandonné, chez les païens, la vie municipale, qui ne semblait plus être qu'une machine à extorquer les impôts. La religion ellemême avait les rapports les plus intimes (plus intimes assurément que cela n'avait lieu dans l'antique république romaine) avec cette communion des chrétiens, basée sur la religion elle-même : mais son culte ne consistait point en des cérémonies vides de sens; nulle barrière ne séparait le prêtre d'avec le peuple, et le principe d'un sacerdoce général n'avait pas encore permis à une hiérarchie de se constituer. Le contraste

IS, II). Air LIVHK P1EMIKR 2")

même entre Les savants ci les ignorants n'existait plus ici;

chacun avait la liberté de philosopher, el min seule nt

les ignorants avaient sur le monde les mêmes idées que les savants, mais encore les prédications el les rapports intimes et sociaux avec tous les membres de la communauté leur fournirent les moyens d'arriver à une culture plus élevée, et d'acquérir nue véritable éducation intellectuelle et morale : une religion d'une telle valeur spéculative devait donner continuellement à penser. Le dogme n'avait pas encore été relégué dans les limites étroites qui devaient restreindre la libre pensée.

Le principe de l'égalité, reposant sur le principe de la fraternité, dominait la vie des chrétiens. Ce principe, en opposition flagrante avec le monde païen bien nivelé au dehors, mais plein de précipices au dedans, régénéra la vie de la Famille en faisant de la femme l'égale de l'homme. La famille qui, dans l'antiquité, avait, pour ainsi dire, été fondue dans l'Etat et ne semblait plus être qu'une institution destinée à suhvenir à ses intérêts, reçut de nouveau une existence indépendante, et établie, non plus sur la qualité de citoyen, mais sur la nature humaine. On envisagea le mariage à un point de vue nouveau et plus élevé; il ne fut pins, comme sous les empereurs, qui pour cela lui avaient accordé les faveurs du gouvernement, nue simple institution destinée à procurer des citoyens à L'État; il dut être une union des âmes plutôt que des corps, une société tendant à glorifier Dieu, a étendre son règne et à durer plus longtemps que la vie. C'était donc une institution d'éducation morale par rapport aux parents soit entre eux, soit avec leurs enfants. La communauté avait été fondée sur la religion, el la religion consacrait aussi le lien conjugal; la famille elle-même avait déjà son culte. C'est ainsi que le christianisme, avec ce point de vue idéal sur le mariage, donna à la femme une complète liberté et indépendance ; déjà la législation païenne avait cherché à atteindre cette liberté, mais cette recherche était un sacrilice aux exigences de l'esprit du temps, tandis qu'au point de vue chrétien, elle paraissait pleinement légitime. Le christianisme, en mettant l'âme dans tous ses droits, donna d'abord à la femme

■2() INTRODUCTION [d6, l"î.j

une liberté vraie pour le for intérieur ; alors seulement elle put, avec la conscience de sa propre nature et de sa noble position, comprendre pleinement sa vocation de femme et trouver pour la remplir le champ le plus vaste. Telle est la raison pour laquelle, dans les plus liantes positions sociales de l'Occident païen, ce furent les femmes surtout qui, de bonne heure et les premières, se convertirent avec enthousiasme au christianisme. Toute l'éducation, qui contribuait aux charmes de la vie ; tout le luxe et la pompe dont elles étaient entourées et qui captivaient les sens ; le rôle même qu'elles jouaient déjà dans la société et quelquefois même dans la vie politique, tout cela n'était pas capable de leur procurer ce que la religion de l'amour pouvait seule offrir à un cœur de femme. L'idéal féminin est une œuvre du christianisme et ce n'est que par lui qu'il devient une force dans le domaine de la pensée, comme dans celui de l'imagination.

De même donc que le principe de la fraternité fît naître dans la famille chrétienne des buts d'une moralité plus élevée, ainsi il développa, dans l'intérêt d'une humanité plus élevée, le but que poursuivait la communauté chrétienne. Le soin des pauvres et des malades lui parut être un de ses principaux devoirs : des charges spéciales, celles des diacres et des diaconesses, lui furent consacrées, et ces fonctions furent considérées comme des plus importantes. Dans une communauté, dont l'amour du prochain faisait la base, la charité (Caritas) devait être une preuve de l'esprit qui l'animait. En cela, les païens eux-mêmes reconnaissaient un attribut du christianisme (1). L'esclavage, cette plaie de l'Etat antique, fut au moins tenu pour un mal, pour une maladie qu'on rattachait bien, il est vrai, à la chute de nos premiers parents, mais qu'on n'osait pas, qu'on ne pouvait pas complètement extirper. L'on appliquait tous ses etforts à adoucir ce mal et à l'empêcher de se propager. Pour l'esclave, sa condition n'était pas une infamie : il était aussi un frère, et tous les chrétiens, sans exception, étaient des serfs de Dieu (servi Dci). Parmi les bonnes œuvres, l'affranchissement des esclaves allait de

i. Opinion de Lucien, Peregria., c. i3.

17, 18. .\r i.ivm: imikmikk U7

pair avec I«- rachal des prisonniers, car c'était parmi eux que se recrutaienl Burtoul les esclaves.

Le hul vers lequel tous les anciens païens aspiraient d'une manière irrésistible, les meilleurs avec une connaissance plus ou moins claire, la masse poussée par un Bombre pressentiment, nous le \o\ ons atteint maintenant, ou du moins élargi, p,-,r la nouvelle communauté chrétienne.

Comme religion même, le christianisme répondait aux di£- Férentes aspirations du temps, car elles paraissent trouver en lui une unité plus élevée. I ne religion qui avait pris naissance sur la hase du monothéisme le plus correct et qui, dans Bon développement, avait dépouillé tout caractère national, devait avant tout répondre à la tendance monothéiste, ennemie des cultes nationaux. Plus que toute autre, elle offrait ce que cherchait la niasse du peuple, une consolation aux souffrances de la vie présente, et elle portait en soi. comme pierre angulaire de son édifice dogmatique, des promesses d'immortalité pour la vie future. En faisant profession de celte religion universelle, au développement de Laquelle contribuaient la culture de l'Orient comme celle de L'Occident, le judaïsme comme L'hellénisme (et dans cette union se trouve précisément le secret delà grandeur et des succès du christianisme), on n'échangeait point une religion nationale contre une autre. Les dieux de L'Orient, comme ceux de L'Occident, auprès desquels on avait en vain cherché »lu secours, étaient ici mis de coté et relégués dans la troupe bigarrée de ces êtres intermédiaires,

appelés démons, en l'existence de <|ui les chrétiens croyaient comme les païens, mais dont les premiers seuls savaient repousser la mauvaise influence.

La réunion chrétienne ne répondait pas moins aux aspiralions des lettrés. Par l'éloignement de la vie de l'état ; par la retraite dans son propre intérieur, où l'on cherchait le bonheur : par les convictions qu'on prenait pour règle de conduite morale ; par la glorification de la vertu et par celle lutte contre la sensualité qui allait jusqu'à L'ascétisme, le christianisme semblait avoir des liens de parenté avec la doctrine des stoïciens, et n'en différer que parce qu'il avait mis, à la place de l'égoïsme, la fraternité.

Tandis qu'en face du stoïcisme, l'élément moral du christianisme indiquait une parenté, son élément dogmatique offrait, en face de la philosophie des néo-pythagoriciens et des platoniciens qui était basée sur la révélation, un élément homogène. Et cette masse de demi-lettrés qui, sous l'empire * de leur imagination, cherchaient une satisfaction et une délivrance dans les mystères, ne devaient-ils pas enfin être attirés aussi par ces nouveaux mystères (1), qui étaient encore bien plus impénétrables au inonde et qui, sous les symboles les plus simples, cachaient les choses les plus profondes ? — Mais sur tous, sur les lettrés comme sur les ignorants, cette religion devait faire une impression considérable par le courage et la persévérance de ses confesseurs ; et ce fut, en effet, à celte circonstance que plusieurs durent leur conversion. Ici se présentait une nouvelle source de force et de grandeur morale, dont le peuple romain regrettait depuis longtemps la disparition : avec le patriotisme républicain s'était éteinte même cette force (virtus) qu'on ne cessait de vanter dans le sacrifice d'un Scévola et d'un Régulus.

Le culte lui-même de l'idéal, plein de feu et de fraîcheur, tel que les chrétiens le cultivaient avec enthousiasme dans leurs prédications et dans leurs écrits, répondait à un besoin de ce temps plongé dans le matérialisme. La rupture avec le classicisme et la subjectivité parait ici, comme nous le verrons plus tard en détail, justifiée et même favorisée par la conviction nouvelle ; il n'est pas jusqu'à l'émancipation de l'esprit provincial qui n'y trouve du moins une excuse ; la nouveauté du contenu allait de pair avec la nouveauté de la forme et la hardiesse du génie remplaçait souvent dans celuilà ce qu'elle ne pouvait atteindre dans celle-ci.

Si donc le christianisme offrait, sous tous les rapports, ce que cherchait le paganisme ou ce qui lui manquait ; si le progrès de la civilisation ne pouvait, à cette époque, être pleine • ment réalisé que dans le christianisme et par lui, on comprend

i. Cf. Lucien, Peregrin., C. 11 : tov fiÉyav yoûv Èxsîvov eti ctéoouch tov avôptotgv tov sv T7-, HaXaiffTtvï) avao-xo) oiua-Oévxa, cm xaivr,v TavTrçv teXetyjv eîo-ïjyayEv e; tov ßi'ov.

t". AT LIVRE PREMIER 29

malgré cela qu'il ne Be répandit que peu à peu, -»« • I < » r i que les besoins »lu temps, qu'il satisfaisait, devenaient plus impérieux et dans la mesure où il se développai! lui-même; mais on ne vol pas comment, dans ces circonstances, il a pu être persécuté si ouvertement ri si violemment par les païens. Pour expliquer ces persécutions, qui sévissent t\>- la manière la plus violente »laus notre période et qui onl exercé une influence m décisive sur [a littérature chrétienne latine» il faut, a vaut tout, les diviser en deux catégories. La persécution provenait du peuple du de l'Etat : la première n'était que locale, résultait de ciivnnstanres déterminées, pouvait surgir en tout temps, dans cet empire Immense, et surgissait, en effet, d'une façon plus ou minus fréquente et dans un rayon plus ou moins étendu. Mlle avait lieu suit avee la connivence, soil sans la volonté de l'Etat. Les sentiments hostiles contre les chrétiens, d'où venait tout ce mal. avaient leur base surtout dans l'ignorance et dans la brutalité, mais ils furent souvent poussés jusqu'à la passion la plus extrême par l'éiioïsme des particuliers et par la haine des Juifs (t). Comme les chrétiens se tenaient, par principe, éloignés de la vie publique, on leur supposait cette haine du genre humain que leur attribue Tacite, bien (pie leur religion et leur constitution même reposassent sur l'amour fraternel de tous les hommes. On pouvait attendre (I nue semblable haine tous les excès possibles, ('/est ainsi que le peuple superstitieux allait jusqu'à les rendre responsables des calamités publiques, lesquelles pourtant restaient audessus de la puissance humaine. Ceux qui entreprenaient de prouver de telles insanités, mettaient en avant la colère des dieux contre l'athéisme des chrétiens : et pourtant parmi les païens, le monothéisme chrétien était encore plus facile à comprendre que son caractère idéal. Il en était de même de l'amour du prochain, centre de la moralité chrétienne. La grande masse ne pouvait se représenter l'amour que d'une manière sensuelle, et une communauté, basée sur le principe de l'amour fraternel, leur semblait être nécessairement une réunion dont le but est de s'affranchir de toute contrainte

i. Cf. p. ex. Actes des Apôt., c. 19, v. 24 et suiv., surtout v. 33.

morale et naturelle pour arriver aux jouissances »le la chair. En conséquence, Ions les liens de la société semblaient en danger avec de tels criminels, et l'on n'hésita plus à les juger capables des plus grands crimes. Il va sans dire qu'une telle manière de voir (1) de la masse ignorante, que le moindre rapprochement vers le christianisme rendait impossible, devait se modifier toujours selon les lieux et les personnes.

La position que prenait l'Etat vis-à-vis du christianisme, devait aussi naturellement influer sur la manière de voir de la foule et sur ses procédés à l'égard des chrétiens. Jusqu'à Dèce, l'Etat n'avait pas pris contre eux l'initiative des persécutions. Celle de Néron, à Rome, par exemple, n'était point l'œuvre de la politique; elle avait été inspirée par des motifs purement personnels à l'empereur. C'est ainsi que jusqu'à Dèce, l'autorité n'agit contre les chrétiens que sur des dénonciations, quoique le seul nom de chrétien fût un motif suffisant d'accusation et même de condamnation. L'Etat voyait, à la vérité, dans le christianisme, une réunion illégale, secrète, s'insurgeant intérieurement, contre l'ordre établi par lui, une hétairie, en un mot; mais ses membres ne se montrant pas agressifs, il les jugea longtemps trop peu dangereux pour sévir, sans motif précis et réel. C'est ainsi que Trajan, interrogé à ce sujet par Pline, gouverneur de Bilhynie, répondit expressément qu'on ne devait point rechercher les chrétiens. Et cette politique de retenue, de la part de l'État, fut suivie plus tard, en général, jusqu'au milieu du 111e siècle, quoique Septime-Sévère ait fait des ordonnances contre le prosélytisme des chrétiens et des juifs, en Palestine, et que certains proconsuls se soient permis des excès à leur égard.

Mais quelque minime que fût la connaissance que l'Etat avait du christianisme, il était au moins clair pour chacun, que les chrétiens refusaient tout hommage à la religion de l'Etat et qu'ils évitaient même, avec une horreur mêlée d'angoisse, tout point de contact avec elle. Cependant cette religion apparaissait comme l'institution la plus importante de

1. Nous apprendrons à la connaître pius loin, en détail, dans l'Histoire des Apologies.

20, 21.] Al i.i\ m. PRKMI1 B 31

l'Etal ; mi la tenait, en quelque sorte, pour capable de garantir Bon existence : vouloir la nier, c'était mettre [Etat lui-même en question. La communauté chrétienne formait, en effet, un lîtal dans l'État, el ses membres, en cas de conflit entre leurs règlements el ceux de L'État, ne pouvaient bésiter un seul instant à suivre Les premiers Aussi toute L'attention des chrétiens visait-elle à éviter un tel conflit en se tenant, autant que possible, isolés de la Bociété païenne. Mais Le christianisme prenait uni- extension de plus en plus grande; en outre, cette extension marchait de pair avec la ruine de l'Étal païen, et, ni même temps, il devenait déplus en plus impossible d'éviter le conflit: I«' danger, dont L'Etat se voyait menacé par Le christianisme, croissait chaque jour cl s'accentuait davantage. D'un autre côté, depuis le commencement du m" siècle, l'influence toujours grandissante du syncrétisme religieux et celle del'Orient en laveur des chrétiens se manifestaient de plus en plus : elle contribua à le faire pénétrer surtout dans Les da-ses ôlevées et elle détermina même plusieurs empereurs à considérer la religion chrétienne comme un culte égal à ceux qui existaient en grand nombre dans l'empire. Il n'était plus possible d'ignorer encore le christianisme: désormais c'était une force avec laquelle il fallait compter. Et c'est ainsi que commence tout naturellement, contre les chrétiens, au milieu des efforts infructueux et réactionnaires pour rétablir l'ancien culte, comme ceux que tenta Dèce au milieu du m* siècle, une persécution directe de la part de l'Etat.

Ce genre de persécution, où l'initiative ne provenait plus du peuple, mais de l'IOtal, changea complètement de caractère. La persécution visait toujours directement la communauté chrétienne elle-même et non les individus ; aussi chercha-t elle surtout à atteindre ses chefs : de locale, elle devint générale et fut toujours bien préparée et organisée. Cependant le christianisme était plus qu'une hétairie: c'était une doctrine nouvelle qu'on ne pouvait combattre avec des armes matérielles, et sa constitution, même comme organisme politique, reposait sur des bases si simples, si naturelles, si bien déduites de son principe vital, que, détruite aujourd'hui, elle était rétablie demain. Là vint échouer déjà la persécution de Dèce; la mort rapide do

cet empereur empêcha l'attaque de durer longtemps. Tl en fui de même de la persécution qui éclata, quelques années plus tard (^.v)7) sous Valerien ; bien plus, Gallien, son associé à l'empire, crut prudent de faire la paix avec l'Eglise chrétienne en publiant en sa faveur les premiers édits de tolérance. Il restituait aux chrétiens leurs églises et leurs cimetières, etil les protégeait contre les tracasseries des païens. Par là se trouvait rétablie, en faveur de l'Eglise chrétienne, celle tolérance qui avait existé depuis le commencement du siècle jusqu'à Dèce ; de plus, l'Eglise recevait une consécration d'existence directe et officielle. Aussi vit-on le christianisme prendre, dans les quarante années qui suivirent et jusqu'au commencement du ive siècle, une extension des plus rapides : ce résultat se fit sentir surtout dans les hautes classes, par suite de la victoire progressive du monothéisme en général sur le polvthéisme, et le christianisme s'affermit de plus en plus. Dioelétien, après avoir achevé et consolidé sa réorganisation de l'Etat romain, devait nécessairement arriver à tenter d'anéantir à nouveau celte puissance étrangère, celte puissance ennemie de l'Etat païen, qui était obligé de la porter dans son sein, sans pouvoir parvenir à se l'assimiler; il était d'aulant plus facile de prévoir cette tentative, que la religion avait pris une plus grande extension dans ces derniers temps : alors seulement l'œuvre de Dioclétien pouvait paraître assurée même pour l'avenir.

C'est ainsi que, en 303, eut lieu la dernière, mais la plus grande et la plus terrible persécution du christianisme, celle de Dioclétien. Elle avait son point de départ dans l'Etat, et éclatait à l'instigation de Galère, qui, lui surtout, la continua énergiquement. Aussi serait-il plus exact de l'appeler persécution de Galère que persécution de Dioclétien. Son résultat devait décider de la souveraineté entre le christianisme et le paganisme. Elle n'eut aucun succès. Son inspirateur, Galère, dut déjà, en 311, reconnaître la victoire morale du christianisme par l'édit de tolérance qu'il lança de son lit de mort: par cet édit, on replaçait le christianisme dans son état antérieur et l'on y obligeait même les chrétiens à prier pour la conservation de l'empire et de l'empereur. Mais Constantin et

[23.] AU LIS m: PRBMU B .'l.'l

Licinius, dans leurs guerres contre [es autres Imperators l'un contre Maxence 312), L'autre contre Maximin (.'Il recherchèrcnl déjà l'alliance du christianisme. Avant la dernière guerre même, ils publièrent eh commun (janv. 313), l'important édil de Milan, qui proclamait une Liberté de cons cience générale el absolue el < j u i \isaii Burtoul les chrétiens. Chacun était libre d'adorer ce qu'il voulait; chacun pouvait, sans être molesté, se convertir au christianisme. Tons les biens confisqués devaient être restitués à l'Eglise el à la corn* munauté chrétiennes.

Cel édil avait décidé de la victoire en Faveur <ln christianisme ; 1rs empereurs s'étaieul placés eux-mêmes au poinl de vue de La tolérance religieuse que les chrétiens n'avaient cessé «le réclamer des païens, comme conséquence de l'essence même de La religion: ils reconnaissaient donc Le principe chrétien. La religion y fut considérée com nie une chose de conviction intérieure : c'était L'esprit du monothéisme devenu prépondérant, qui lit adopter aux empereurs ce point de vue; au reste ledit était plein de ce1 esprit. .Mais la victoire no fut définitive que Lorsque Constantin, après avoir vaincu Licinius, fut seul maître de L'empire (323). Constantin, dans ses efforts ambitieux pour s'emparer du pouvoir, avait cherché de pins en pins a se servir du christianisme, et pour cela, il avait Favorisé toujours davantage L'Église et le clergé; Licinius, an contraire, cherchait un appui dans le paganisme en s'efforçanl d'opprimer, autant que possible, le christianisme qu'il soupçonnait de sympathiser avec son rival. Il commença de nouveau par où avait commencé Dioclétien : mais sa défaite consomma du même coup celle du paganisme (1).

1. FriedJœnder, Peintures de l'histoire morale de Rome du temps £ Auguste jusqu'à la fin des Antonius, i> part., Leipzig, 1862-71 (crt ouvrage a été traduit en français); Boissier, La Religion romaine d'Auguste aux Antonins, 2" éd., 2 vol., Paris, 1878; Burckbardt, L'époque de Constantin le Grand, Bile, 18515 ; Zeller, La "Philosophie des Grecs dans son développement historique, vol. III, 2e éd., Leipzig, 1865-68; F. Ch.Baur, Histoire ecclésiastique des trois premiers siècles, '■■" éd., Tübingue, 1863; ('. . Schmidt, Essai historique sur la société civile dans le monde romain et sur la transformation par le christianisme, Strasbourg, I8.*>.'!; Aube, Histoire des persécutions de l'Eglise jusqu'à la fin des Antonins, 2e éd., Paris, 1875.

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