‹ Histoire générale de la littérature du moyen age en occident; (volume 5)Chapitre 9 sur 353 · Octav. c · texte numérisé non relu

Octav. c

4. J'ai démontré, dans ma dissertation, que Tertullien a utilisé l'Octaoiuspoar son Apologeticum; mais celui-ci a été écrit vers la fin du m1 siècle. Déplus, la manière dont \' Octavius fait mention de Fronton (c. 9 et 31 1 ne laisse pas supposer que cet écrivain, morl vers 168, fût encore vivant (car noster, c. 9, ne le désigne que comme païen, ainsi que le montre tuus. c. 31); il le présente plutôt comme un personnage généralement connu et d'une grande autorité. Cette supposition ne pouvait pas avoir heu longtemps après sa mort. L' Octav tus révèle, en outre, non seulement par la matière qu'il traite, mais dans l'art de manier l'apologie et dans le ton du discours, une telle parenté avec la St'pplicatio pro Christianis d'Athénagore, qu'ils paraissent avoir été écrits tous deux à une seule et même époque. Cette dernière a été écrite en 177 (v. Prolegg. LXXIV, éilit. Otto). Il est enfin très probable, pour moi du moins, que M. Fé ix a mis à profit .-\thenagore (Cf. Lœsche, Rapports de Min. Félix avec Atkénagore, dans le Jahrbmh pour la théologie protestante, 1882), ce qui nous conduit vers l'an 80 ou 85 du \f siècle.

3G MINI Mis FÉLIX 25,26.]

la narration, toutes les autres apologies, tant grecques que latines, mais il se distingue encore de la plupart d'entre elles, dans le fond, par une plus grande objectivité d'observation et une plus libre ingénuité de jugement: or ces qualités ne pouvaient mûrir que dans un esprit qui était parvenu aux sommets de la culture intellectuelle de son époque. Un souffle de pure humanité anime tout le livre et lui assure l'intérêt de tous les temps; d'autre part, il a un cachet vraiment romain : il résulte donc de tout cela que le premier ouvrage de la littérature chrétienne-latine est entièrement original, qu'il marque sa place en face de la littérature grecque, et qu'il possède un caractère national des plus prononcés. La circonstance de l'éducation juridique de Minucius ne parait point être sans importance ; il représente le cercle de ces jurisconsultes distingués, chez qui se trouvaient réunies l'éducation philosophique de la Grèce et la conscience morale de l'ancienne Rome, pour faire naître des sentiments humanitaires, et qui, semblables à un fruit précoce, devançaient leur saison. Eux seuls avaient encore conservé, à cette date, un sentiment délicat des beautés de la forme. Mais le christianisme n'avait nullement amené, chez Minucius, une rupture avec cette éducation polie du paganisme — et comme chrétien, il ne renonça pas non plus à sa vocation (1) ; — bien plus, il ne servit qu'à l'élever à un plus haut degré et à l'asseoir sur une base plus solide, en dépouillant, dans cet écrit, toutes les formes dogmatiques, pour ne laisser apparaître que la religion d'une humanité sincère et épurée. Pouvait-il donc trouver un meilleur défenseur devant le Forum des lettrés de l'Occident latin? — Dans la composition et dans le style, cet écrit fait suite à la littérature païenne et ne forme aucun contraste avec elle.

Yoici quelle est la disposition. Dès le début, l'auteur raconte qu'à l'occasion d'une visite de son meilleur ami Octavius, qui était chrétien avant lui, ils ont fait ensemble une excursion de Rome à Ostie. Là, se promenant au bord de la mer, un matin, avec un autre de ses amis, Ceecilius, quis'é-

t. Octav. c. 2 : c» Sane ad vindemiarn feriue judiciariam curam relaxaverant. »

26, 27. <>, i wii s :t7

tail joint à «'u\ et qui étail encore païen, ils viennent à passer devant nue statue de Sérapis, que Csecilius ne manque pas de vénérer. Octavius, indigné, fait <les reproches à Minucius do laisser ainsi Jans l'aveuglement du peuple ignorant, un homme avec lequel il ;i les (tins intimes relations. Ce discours

pique au Vif le païen. Il fait la proposition de discuter avec

Octavius. Minucius est choisi pour juge. Ils lo mettent au milieu deux et s'assoient sur le môle du port. Cscilius, voulant se justifier du reproche d'être resté fidèle à la croyance du peuple et de n'avoir pas embrassé le christianisme, prend le premier la parole (c. "> et s.) el représentant du scepticisme devant lequel s'inclinait alors la grande majorité des lettrés, il affirme l'impossibilité de reconnaître la vérité; il nie, en même temps, la providence et le gouverne ment de Dien, en se plaçant au point de vue épicurien, qu'il dit être aussi le sien. La science ne pouvant donc aboutir qu'à un résultat négatif, il reste attaché à la foi de ses [»ères, à qui Rome e>t redevable de sa grandeur. Après tout, comment donc les chrétiens ignorants posséderaient-ils la vérité?... Le fond de son discours consiste ensuite à exposer l'immoralité de celle secte secrète, son athéisme et l'absurdité de ses doctrines (c. 8 et s.). Alors Octavius dans une réplique deux fois plus longue (c. 16-38) et où il suit son adversaire pas à pas, réfuie en détail le discours de Caecums. Quand il a fini, le païen se déclare vaincu.

Celte composition de ['Octavius est, comme je l'ai démontré dans ma dissertation, imitée du De natu m deorum de Cicéron, mais avec adresse et d'une façon toute personnelle : la disposition du tout facilite donc la victoire du christianisme qui joue ici, dans la personne d'< klavius, le rôle que jouait le stoïcisme dans Cicéron (I). Tout d'abord, cette indication de parenté entre le stoïcisme et le christianisme ne pouvait échapper au lecteur païen, car quiconque s'intéressait à de telles questions religieuses, devait connaître le livre de Cicéron; elle était fortifiée en outre par des réminiscences nombreuses, empruntées aux écrits de Sénèque et montrant avec évidence que l'auteur chrétien a sacrifié autrefois à la philosophie stoïcienne; elle

t. V. Ebert, o.e., p. 331.

38 MiNucius félix [27, 28.]

devait donc contribuer puissamment à atteindre le but désiré, c'est-à-dire à gagner au christianisme les classes vraiment lettrées. Le christianisme se montrait ainsi de prime abord à la lumière d'une religion philosophique qui reposait essentiellement sur la morale pratique. Et ce fut précisément cette signification morale, dans la spéculation chrétienne, si analogue à la culture romaine, basée sur la philosophie grecque, qui détermina parmi les lettrés eux-mêmes, en Occident, la victoire du christianisme, et lui prépara si bien le terrain pour le développement des idées nouvelles et chrétiennes: on voit par là que ce fut de l'Occident et non de l'Orient que se continua le mouvement progressif de la civilisation.

Cette composition du livre imprime à la narration un singulier caractère de tolérance, quoique de part et d'autre on ne se fasse pas faute de s'attaquer violemment. Mais les deux adversaires ne sont pas des ennemis ; ils combattent pour ainsi dire sur le terrain de la société ; tous deux sont amis du troisième interlocuteur, Minucius, qui, ditiejenter in ittroque génère vivendi versatus, représente la tolérance et a, pour ce motif, été reconnu comme juge par le païen.

La conduite des détails répond à la disposition de l'ensemble. La foi en la Providence est ici la base du monothéisme chrétien et le christianisme est représenté comme presque identifié au monothéisme (1). L'essence d'une telle divinité qui gouverne le monde exige l'unité, et l'unité se trouve en contradiction avec le polythéisme : de là, la reconnaissance spontanée du monothéisme, par des païens, dans la langue du peuple, sans parler que les sentences de leurs poètes et de leurs philosophes concordent avec elle. Le monothéisme apparaît donc comme une religion innée dans le cœur de l'homme. Quant au polythéisme il est expliqué à la manière d'Evhémère : les dieux étaient, des hommes. Or, une telle mystification n'a été rendue possible que paries démons, ces esprits impurs et ennemis de Dieu (c. 26). Ce sont eux qui rendent, par la bouche des devins et des oracles, ces sentences où le mensonge se mêle à la vérité; ils diri-

1. V. c. 18, surtout le passage : « Deo, qui solus est, Dei vocabulum totum est. Quem si patrera dixero, carnalem opineris, » etc.

(28. 29. ocTAviis 39

geni los Auspices (il les \nmiiTs; ils donnent aux statues des dieux, derrière lesquelles ils se cachent, L'apparence de La présence de la divinité; ils haïssenl 1rs chrétiens qui leur font sentir la force du commandement; et, sous l'influence de cette haine, ce sont eux qui se sont emparés * I « - l'esprit «'i du cœur dea païens pour s'en faire des alliés contre les chrétiens. Ils ont eux-mêmes répandu les plus infâmes calomnies contre la moralité et contre le culte des chrétiens : par exemple, l'adoration d'une tète d'Ane, des genilalia du prêtre, du crucifié el de la croix: ou bien encore, le meurtre d'un enfant, pendant la consécration; l'immoralité el l'inceste, pendant les agi pes fraternelles; calomnies auxquelles les païens ne peuvent ajouter foi que parce qu'ils trouvent parmi eux de telles monstruosités. — On croyait d'autant plus facilement à ces horreurs (le discours de Csecilius en fait foi, c. 10) qu'on ne découvrait rien, chez les chrétiens, qui ressemblât au culte tel qu'on avait coutume de h' voir : point d'édifice dans le style d'un temple, point de sacrifices, aucune statue des dieux; tout cela ne manquait pourtant pas aux autres cérémonies secrètes, et les juifs, du moins, avaient les deux premières qualités requises. Ils furent donc tenus pour athées. L'auteur réfute alors celte accusation par la bouche d'Octavius, en montrant L'idéalité du monothéisme chrétien qui exige, dans l'es] rit et le cœur, un culte tout aussi idéal (c. 32). Gela sert de transition à la justification des doctrines qui forment en partie le noyau de la foi chrétienne et qui semblaient précisément les plus absurdes aux païens de ce temps. Et cependant, si Ton considère en elle-même celle qui y occupe la première place, la destruction du monde par le feu, il y avait d'autant moins lieu de la taxer d'absurde, que les stoïciens l'enseignaient expressément; la seconde, la résurrection de l'homme, leur semblait particulièrement déraisonnable et aussi incompatible avec la première que celle-ci avec la troisième, le jugement, la récompense éternelle des justes et le châtiment sans fin des méchants. Si la récompense est destinée aux chrétiens et le chAtimcnt aux païens, une telle différence de la vie future (que Dieu a résolue pour chacun dans la seule prévision de ses mérites el. de ses qualités) est justifiée non seulement, comme le dit

40 minucius Félix, — Octavius. 30.

Minucius (c. 3">), par la connaissance de Dieu, mais aussi par la morale plus élevée et la conduite plus réservée des chrétiens. Chez eux, penser mal est déjà une faute. Avec cette éloquence vraie qui vient du cœur, notre apologiste montre, vers la fin (c. 3G et s.), comment les chrétiens, appuyés sur la connaissance de Dieu, qui est le plus grand des biens, et sur l'espoir d'une récompense éternelle, sont vraiment heureux, même en cette vie mondaine, malgré la pauvreté, le renoncement et les persécutions.

Tel est le contenu de cette Apologie. Il est facile de voir qu'elle s'adresse aux païens lettrés, quoiqu'elle attribue aussi à leur représentant les préjugés de la foule; c'est qu'il n'était pas rare de les leur voir partager, sans trop se soucier de leur absurdité. A l'art délicat de la composition, dont l'intérêt était encore rehaussé par la comparaison avec le modèle antique, venait se joindre le charme du style pour recommander cet ouvrage au public, dans un temps surtout très pauvre de ces compositions littéraires qui rappelaient un passé plein de grandeur. Le style de Minucius soutient la comparaison avec celui des meilleurs auteurs de l'âge d'argent de la littérature latine. Comme il se distingue avantageusement de celui d'un Fronton, d'un Aulu-Gelle, d'un Apulée ! Il n'y a rien ici de la manie prétentieuse du premier à imiter l'antiquité, de la pesante obscurité du second, et très peu des raffinements et de l'affectation du troisième. En général, la narration a une élégance admirable pour cette époque. Pleine d'esprit et de vie, elle marche rapidement vers son but avec des mouvements gracieux. Sans passion, elle est cependant pleine partout d'une chaleur qui, à certains endroits, produit une belle flamme d'inspiration. Le style a un caractère personnel qui se trouve ici parfaitement à sa place : l'auteur a un intérêt immédiat et subjectif au sujet qu'il traite, et c'est un intérêt du cœur; l'âme s'exprime ici dans un langage qui parfois annonce déjà le génie de la littérature chrétienne. D'autre part, la subjectivité du style se maintient dans les limites nécessaires de la beauté de la forme et de la correction : ce sont là des qualités qu'un esprit bien cultivé et nourri de l'étude des classiques ne saurait ni mépriser, ni laisser volontairement de côté, bien

[31 .] 1 1 1: 1 1 1 1 1 1 n . - Individualité. \ l

que ftfinucius so permette certaines libertés, Burtoul par rapporl au vocabulaire qu'avail agrandi, à bon droit, la latinité d'argent. Toutefois liinucius fait preuve, même <-u ce détail, d'un goût bien meilleur el d'une bien plus grande réserve • | u<> les trois auteurs du temps dos Antonius, mentionnés ci-dessus. Ainsi, dans ce premier début, la littérature chrétienne latine n'offre, sous le rapport de la forme, aucun contraste avec la littérature païenne, mais elle revêt ses pensées d'une forme aussi choisie et aussi pleine de goût que le permettait celle époque. Elle ne prend pas, pour cela, des libertés particulières. Elle conserve, en même temps, dans ce livre, le caractère national et romain, que n'obscurcit ni l'influence sémitique-orientale, ni celle de la Grèce, el elle l'accuse avec un relief plus saisissant qu'aucun autre ouvrage contemporain. Notons que la philosophie populaire romaine, où la spéculai ion ne se montre qu'ail service de la morale, esl surtout ce qui imprime à cel ouvrage chrétien-latin, le plus ancien de tous, un cachet si manifestement romain.

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