‹ Histoire générale de la littérature du moyen age en occident; (volume 5)Chapitre 10 sur 353 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Nous venons de voir que Sfinucius Félix ouvre une voie à la littérature chrétienne, dans son Octavius, et qu'il s'y pose en représentant d'une tendance qui tend à assimiler au génie chrétien la culture antique, grecque et romaine. Or, chez l'écrivain qui vienl immédiatement après lui el qui a été son contemporain, dans sa jeunesse, nous trouvons le représentant le plus décidé et le plus remarquable d'une direction diamétralement opposée. La littérature chrétienne a eu, avec Tertullien, dans cette première période de son développement, dans cette période de lulle et d'assaut, une phase des plus mouvementées. Celle seconde tendance, influencée par la culture anliromaine, sémitique et orientale, ne fait aucun

cas de la beauté et du fini de la forme ; et comme elle manque elle-même de sens et de goût pour la beauté classique, elle ne lui accorde aucune valeur spéciale. Ses écrivains appartiennent généralement à L'Afrique. La base juive de l'Ancien Testament des chrétiens, aussi étrangère à l'antique culture de l'Occident quo voisine de l'esprit punique, se montre chez eux dans toute sa force et crée pour la première fois un style d'une couleur vraiment chrétienne. A une époque de luttes, où la littérature était l'arme unique du christianisme, cette tendance devait se développer très facilement et avoir plus de succès que toute autre ; le contraste, voilà quelle était la devise. Le vrai représentant de cette période (et même un représentative man, au sens le plus élevé du mot d'Emerson), non seulement par la quantité et la variété de ces écrits, mais plutôt par l'originalité de son caractère et de son génie, est celui-là même qui se trouve à la tête du revirement, Quintus Septimius Flohens Tertulliani.s (1).

Fils d'un centurion du proconsul romain, Tertullien naquit à Carthage, vers l'an 160. Ses parents étaient païens. Tertullien reçut, comme en témoignent ses ouvrages, toute l'éducation savante dont sa ville natale, centre principal des études dans l'empire romain, à cette époque, offrait abondamment les ressources. Il apprit si bien la langue d'Athènes, que, plus tard, une fois devenu chrétien, il composa en grec plusieurs ouvrages, malheureusement perdus aujourd'hui. Son genre d'éloquence montre fréquemment avec quels succès il avait suivi les leçons des rhéteurs. Il se livra à l'étude de la jurispru-

1. Quinti septimii Florentis Tertulliani guœ supersunt omnia, éd. Fr. OEhler., 3 fom., Leipzig, 1 851 (le 3e volume contient d'anciennes dissertations sur Tertullien) ; Neander, Antignosticus, Esprit de Tertullien et introduction à ses ouvrages, Berlin, 1825; Schwegler, Le Montanisme et l'Eglise chrétienne du ne siècle, Tubingue, 1841; Hauck, Vie et écrits de Tertullien, Erlangen, 1877 ; Hauschild, Psychologie rationnelle et théorie de l'entendement dans Tertullien, Leipzig, 1880; Uhlhorn, Fundamenta chronologies Tertidlianœ , Gottingen, t852 ; Grotemayer, Sur la vie et les écrits de Tertullien, I, avec un traité supplémentaire sur l'ouvrage Ad nationes, Kempten, 1863, in-4 ; Bonwetsch, Les écrits de Tertullien étudiés d'après V époque de leur composition, Bonn, 1878; Ebert, Rapports de Tertullien avec M. Félix (v. Remarque 4à la page 35).

[32.] INMVIhl W.ITÉ 43

ilcnce.dontil voulait faire sa carrière; non seulement quelquesuns de ses écrits, mais, en général, son style, ses expressionfl et ses tournures en sont une preuve. Busèbe L'appelle d'ailleurs, dans son Histoire ecc/<:</'/s//</i<r (|), un cun/i'/issetar habile des lois romaines. Je regarde, pour ma part, comme très probable qu'il fut avocat. Converti jeune encore au christianisme qui avait l'ait sur lui une grande impression par la fermeté de ses martyrs et parle pouvoir des chrétiens sur Les démons, il fut, à Carthage même, sans aucun doute, élevé au sacerdoce. Il déploya aussitôt, en faveur de la nouvelle croyance, une grande activité d'écrivain, qui atteignit, sous Sévère et Caracalla(2), son plus haut degré de gloire. Vers le milieu de sa carrière, il s'attacha ouvertement à la secte d^ monlanistes, dont les opinions religieuses avaient dû, dès le principe, attirer sa nature. C'est en se plaçant à ce point de vue qu'il composa plusieurs de ses écrits, où il attaque, en partie, L'Église catholique avec autant de violence qu'il en avait montré d'abord pour combattre le paganisme. D'après saint Jérôme, il sérail arrivé à la vieillesse ; ce qui porterait à croire qu'il vécut jusque vers la quarantième année du troisième siècle.

Parmi les autres chrétiens-latins, Tertullienestun desmieux doués, des plus originaux el des plus féconds. Nous n'avons »le lui que des ouvrages en prose, mais il sont écrits, en maints endroits, avec un élan et un feu vraiment poétiques. L'imagination joue assez souvent dans la narration un rôle actif. Parfois vient se joindre à elle un remarquable esprit de saillie qui donne alors à la satire un trait incisif et sanglant. A envisager chez lui le talent d'écrivain et le caractère, on peut dire queTertullien était un homme original, et que l'originalité du caractère exerça sur l'écrivain une influence décisive, car jamais auteur n'a, plus que lui, parlé avec le cœur. Aussi sa narration est-elle partout subjective. Schwegler (3), en appelant notre l'ère de l'Eglise « une âme pleine de contradictions

Page 1