Iste quasi pro justitia ferventior
270 RADBERT [243.]
caractère un peu différent. A la demande d'Adéodat, la conversation continue, afin de terminer cette cpitaphe ; mais les deux autres interlocuteurs étant morts, nous voyons mtervenir un troisième moine, Théophraste. Le sujet de ce livre est la vie de Wala, racontée d'après les souvenirs de Paschase, depuis l'année 828 (deux ans restent donc hors de compte), jusqu'à la mort du héros. C'est la période de sa grande activité politique et de sa participation à la révolte des fils de Louis le Débonnaire contre leur père, mais aussi des essais de réforme qui précédèrent cette révolte. Wala était pour Lothaire. C'est donc de ce point de vue que les événements survenus de 830 à 836 (époque où Wala mourut au monastère de Bobbio, dont il était devenu l'abbé) sont envisagés et décrits. Ce récit reflète encore toute la fureur des partis de cette époque, et nous voyons l'apologiste mettre de côté toute crainte de blesser, et passer de la défense aux attaques les plus violentes. Il cache, il est vrai, sous le voile de l'anonyme, les noms des hauts personnages, comme Louis^ ses fils, son épouse et le duc Bernhard; mais grâce au contexte, ce voile est facile à soulever (1). En certains endroits, la colère rend l'auteur éloquent; mais, à part cela, il faut encore déplorer ici une grande prolixité. Radbert lance contre Bernhard les invectives les plus violentes, en le stigmatisant déjà de la dénomination de Ainisarius . C'est ce scélérat qui a causé tout le mal, après avoir été appelé à la cour (c. 7) ; il a semé la désunion entre le père et le fils, et, par ses adultères avec l'impératrice, il a fait de la résidence impériale le théâtre de toutes les hontes. Selon l'appréciation impolitique de Radbert, c'est l'immoralité qui a donné lieu aux guerres civiles, et ainsi se trouve justifiée la révolte à laquelle son héros prit une si grande part.
Enfin, à la prière de quelques autres personnes, Radbert
1. Le pseudonyme du- héros pouvait amener déjà l'auteur à appliquer ce procédé aux autres personnages. Louis le Débonnaire est appelé ici Justinien, par rapport, sans doute, à sa femme dissolue, Théodora, bien que de plus la piété affectée de Justinien convînt à Louis-. Judith s'appelle Justma, calque de Justinien; Lothaire, Honorius. de honor; Pépin, Melanins; Louis le Germanique, Gratianus; Bernhard, Naso, à cause des rapports d'Ovide et de Julie.
[244.] PASSIO RUFIM ET VALiOIUI O7 j
retoucha la Passion dos martyrs Rufinus et Valorius, mis à mort sur le territoire de Soissons, vers l'an 287. (ùet ouvrage lui-môme est de nature à caractériser notre auteur. On y voit bien quels moyens il sait employer pour faire ressortir et pour embellir les matériaux qu'il a entre les mains et pour satisfaire son penchant à la loquacité. Il donne, dès le début, libre cours à son enthousiasme pour le culte des saints; et de même que l'on conserve leurs reliques dans des châsses d'or, de même veut-il voir l'histoire de leui* vie et de leurs miracles conservée dans un vêtement précieux, (rest ainsi qu'il emploie les paraphrases les plus longues pour exprimer les choses les plus simples(l), et qu'il agrémente son style de métaphores et de comparaisons; les citations favorites de la Bible et même des poètes anciens ne sauraient manquer d'y trouver place.
L'adversaire le plus remarquable de Radbert, sous le rapport théologique, fut, chose curieuse, un moine de son couvent, Ratra3inus (2) : c'était une des intelligences les plus lucides de son temps, un homme d'une grande culture intellectuelle, comme Radbert, mais un esprit façonné par la logique et doué du sens critique. Ce qui prouve déjà ce dernier point, c'est de le voir rejeter, comme n'étant pas authentiques, deux écritsqu'Hincmar attribuait à saint Jérôme (3). Il était intimement uni à Loup, comme aussi à Gottschalk, qui révère en lui un maître. Il a sacrifié aux Muses, quoique rien ne nous ait été conservé de ses poésies. Il semble qu'il ait été professeur à l'école claustrale (4). Il est aisé de comprendre qu'un tel
1. Un exemple entre mille : « Dum ergo athletae régis aeterni, in penelralibus secretae telluris degentes, turbarum tumultus, clamores aulicos devitant, dum solitudinis incolunt secretum, dum quietem supernae contemplationis amplectuntur, dum volatu mentis temporalia negligunt et ad aeterna contendunt » etc.
2. RcUramni, Corbeiensis monachi, Aeneae etc. opéra omniaacciir.Mïgne. Paris, 1852 {PatroL lat., tom. 121); — Chr. Baur, Vorlesungen über die christliche Dogmengeschichte. Vol. II, Leipzig, 1866, p. 107 sq.
3. On trouve aussi, à cette époque, ce sens critique dans d'autres auteurs, parmi les plus remarquables, comme Florus, Prudentius, etc. Voy. là-dessus Weizœcker, Hincmar und Pseudoisidor dans Niedners ZeUschrf. d. histor. Theologie, 1858, p. 334 sq.
4. Ces trois dernières données sont d'après le poème de Gottschalk, adressr à Ratram; nous l'avons étudié plus haut, p. 188.
272 RATRAMNUS [245.]
homme ait pris une part des plus actives aux discussions théologiques qui passionnaient celte époque.
C'est d'abord la doctrine sur l'Eucharistie qui le fit entrer en lice, quoique ce ne soit qu'à la demande impérieuse de Charles le Chauve qu'il ait composé, vers le milieu du siècle, son livre célèbre, De corpore et sanguine Domini, Le roi inquiet (ainsi que Ratram nous le dit lui-même) de remarquer que le peuple avait sur ce sujet une manière de voir diamétralement opposée, l'une figurée, l'autre substantielle, veut connaître ce que Ratram pense à ce sujet. Celui-ci procède donc à l'examen de cette controverse, et il le fait d'une manière méthodique, vraiment étonnante pour cette époque. La demande du roi, dit-il, a pour but de savoir si ce que les fidèles reçoivent à l'église dans la bouche est, en réalité, ou bien d'une manière mystique, le corps et le sang de Jésus-Christ; si cela ne se manifeste qu'aux yeux de la foi, ou bien si, sous le voile d'un mystère, les yeux du corps saisissent extérieurement ce que le regard de l'esprit contemple intérieurement (1) et, en second lieu, si c'est là le même corps qui est né de Marie, qui est mort, qui est ressuscité et qui est monté au ciel. Afin de répondre à ces questions, l'auteur commence par déterminer le sens des mots figure (figura) et réalité (y évitas). Là-dessus il assit cette conclusion, qu'un mystère s'accomplit constamment sous une figure, c'est-à-dire sous un voile, car c'est ainsi qu'il appelait la figure (2). Le voile est-il obscur, le mystère l'est aussi. Mais, dans l'Eucharistie, nous nous trouvons en présence d'un mystère, vu que le pain et le vin restent.
{. (( Quodinecclesia orefidelium sumitur, corpus et sanguis Christi, quaerit vestrae magnitudinis excellentia, in mysterio fiai an in veritate : id est, utrum aliquid secreti contineat, quod oculis solumraodo fidei pateat, an sine cujuscumque relatione mysterii hoc aspectus intueatur corporis exterius quod mentis visus aspiciat interius, ut totum quod agitur in manifestationis luce clarescat, •» etc. (C. 5.)
2. « Figura est obumhratio qiiaedam quihusdam velaminibus quod intendit, ostendens ; Y erh'i gralia, Verhum volentes dicere, pr/Tîem nuncupamus : sicut in oratione doniinica, panem quotidianum dari nobis expostulamus : vel cum Christus in Evangeho loquitur : Ego sum panis vivus qui de coelo descendi 'Joann. VI, 41); vel cum se ipsum vitem, discipulos autem palmites appellat, etc.Haec enim omnia aliud dicunt et ahud innuunt. » (C. 7.)
[2^6-] DI'^ PRAEDESTINATIONE DEI 27.'^
après la consécration, exlérieuremcnt du pain el du vin. Cda justifie déjà Fexplication figurée. Go n'est (pie par son admission que l'opération de la foi dans la manducalion d.' l'Eucharislie devient nécessaires Si le corps et le; san^- étaient réellement présents, la foi n'y aurait rien à faire. L'auteur développe cette manière de voir dans une polémique dirigée contre l'opinion de Radbert, dont il tait le nom, ainsi que par une comparaison avec le baptême et la manne du désert, et en faisant appel à la Bible et aux Pères de l'Église. C'est aussi en se rattachant à ces derniers qu'il répond ensuite à la deuxième question (c. 50 sq.). Ce livre tout entier, de la marche duquel nous avons seulement voulu donner une idée, se distingue avantageusement de celui de Radbert par la lucidité, par la concision de la pensée, et par la simplicité et la clarté du style.
Dans un autre écrit encore, Ratram se montre Tadversaire de Radbert, en combattant la croyance au merveilleux qui était poussée si loin à cette époque. C'est le livre : De eo qiwd Christus ex Virgine natiis est. Il ne paraît pas que ce soit une réponse à l'écrit ci-dessus mentionné de Radbert; celui-ci semble plutôt lui être postérieur en date. Ce qui l'a engagé à composer son livre, dit l'auteur, dès le début, c'est la réapparition, dans plusieurs contrées de l'Allemagne, de l'ancienne hérésie touchant la naissance surnaturelle du Christ. Ici encore nous retrouvons le procédé méthodique et les qualités du style de Ratram. Il montre d'abord comment cette opinion hérétique est contraire à l'idée de naissance, et il fait voir la faiblesse de ses raisons; il montre ensuite comment elle répugne aux paroles de la Bible et au jugement des Pères de l'Eglise.
Ratram donna encore, et cette fois également à la demande de Charles le Chauve, son avis sur une autre question de polémique très importante à cette époque, la Prédestination, Il le fit dans ses deux livres intitulés : De pmedestinatione Dei. où il professe et démontre la manière de voir de Gottschalk, sans toutefois faire mention de cet auteur. Lui aussi, il accepte une double prédestination, par conséquent aussi celle des mauvais à un châtiment éternel, et cette prédestination est déterminée par la prescience de Uieu. Le deuxième livre au-
274 • HINC3IAR [247.]
quelle premier n'a fait que servir d'introduction, est consacré à ce point en litige. Enfin, dans un ouvrage de quatre livres(l), Ratram défendit encore l'Eglise latine des vives attaques dirigées contre elle par l'empereur Photius dans une lettre circulaire adressée, en 867, aux évêques d'Orient. Néander vante, dans ce livre, la modération chrétienne et la liberté d'esprit avec lesquelles Ratram juge du poids des divergences qui ne se rapportent qu'aux usages ecclésiastiques (2). Et c'est ainsi que cet ouvrage, écrit dans un style facile, et qui témoigne en même temps, chez l'auteur, d'une connaissance étendue des Pères de l'Eglise, confirme l'éloge que nous avons accordé à Ratram. Après cette époque, il ne donna plus le moindre signe de vie.