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CHAPITRE SEIZIÈME EULOGIUS. ALVARUS

C'est l'Espagne qui devait prendre le moins de part au mouvement littéraire de cette époque en général; exclue d'abord de l'empire de Charlemagne, elle ne fut plus tard réunie h lui que par ses frontières du nord-est. La majeure partie de la presqu'île, le noyau du pays, resta sous la domination des Maures. La lutte contre l'Islam remplit, ou détermina complètement, la vie du peuple chrétien; je parle ici de sa vie matérielle comme de sa vie intellectuelle, mais de cette dernière surtout, parce que c'est précisément en ce pays que l'Islam porta à son apogée de gloire la culture à lui spéciale. La culture chrétienne-latine, celle de la tradition, devait donc, pour se conserver au milieu de ces tourments de la guerre et sous le poids de l'oppression, se rattacher d'autant plus étroitement à l'Eglise, et l'élément classico-antique se retirer à l'arrièreplan ; beaucoup de matériaux^littéraires s'étaient en effet perdus et la poésie arabe faisait concurrence à une poésie profane latine chez ceux qui avaient de Tattrait pour cette dernière, car les lettrés comprenaient plus ou moins l'arabe. La situation isolée de l'Église espagnole, de môme que l'influence de

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l'Islam et celle du judaïsme, si fortement représenté sur la péninsule pyrénéenne, permirent à plusieurs doctrines opposées au catholicisme de naître et de se développer; citons, par exemple, Vadoptianisme d'Elipand de Tolède, doctrine qui était issue elle-même de la lutte engagée contre une autre doctrine hérétique sur la Trinité, mise au jour également par un Espagnol. C'est donc ainsi que les plus anciens ouvrages que nous connaissions depuis la conquête sont polémicodogmatiques, et restent en dehors du cercle de notre étude, quoique nous y ayons fait allusion à l'occasion. C'est seulement dans cette période que nous voyons deux écrivains d'un intérêt littéraire général faire leur apparition; ils s'adressent aussi au public, en général, et leurs écrits renferment en même temps maints témoignages pleins de valeur pour l'histoire de la civilisation. Certes, leurs écrits sont eux aussi, en grande partie, polémico-apologétiques: l'Eglise espagnole était précisément alors à une époque de luttes intérieures et extérieures, et elle concentrait en elle tout lïntérêt national du peuple soumis à la domination des Maures.

Les deux représentants de la littérature de l'Espagne, à cette époque, sont Eulogius et Alvarus (1), tous deux de Cordoue, amis intimes depuis leur jeunesse, animés des mêmes aspirations et se soutenant même mutuellement dans leurs travaux littéraires. Alvarus, plus Agé, survécut pourtant à Eulogius dont il écrivit la Yie.

Eulogius descendait d'une noble famille sénatoriale de Cordoue. Destiné à l'état ecclésiastique, il fut élevé dans le collège de l'Eglise saint Zoyle. Il s'y distingua par son zèle pour l'étude de la littérature ecclésiastique. Sa soif de science le poussa à entendre les conférences de l'abbé Speraindeo, célèbre en Andalousie par son érudition théologique

1. S.Eulogiiopera, dans Migne, 'Patrol. lat. yi. 115. (On y trouve aussi sa vie.); — Alvari Cordubensis opéra, dans Florez, Espaûa sagrada, t. XI. (Madrid 1753); — Von Baudissin, Eulogius und Alvar, em Abschnitt span. Kirchengesch. aus der Zeit der Maurenherrschaft. Leipzig, 1872; — Amador de los Rios, Historia eritica de la] literatura espanola, t. II, Madrid, 1862; — Dozy, Histoire des Musulmans d'Espagne, t. II, Leyde, 1861; — Mgr. Bourret, Évêq. de Rodez, De Schola Cordubae christiana sub gentis Ommiaditonim imperio (Th. de Doct.), Paris, 1858, eh. iv et v.

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et par son éloquonce (1). C'est là quEiilogius fit la première connaissance d'Alvarus, connaissance que la communauté d'études, où ne manquaient ni les discussions savantes par lettre, ni les chants réciproques en vers rythmiques (2), cimenta en une amitié inaltérable. Eulogius devint ensuit«' prêtre de l'Église saint Zoyle; mais son penchant prononcé pour Fascétisme le fit séjourner fréquemment dans des monastères. Il ne cessa pas néanmoins d'être fidèle à ses études scientifiques. C'est ainsi que, dans un voyage qu'il lit sur le territoire de Pampelune (3), il visita plusieurs monastères, fouilla leurs bibliothèques (4) et en rapporta plusieurs livres dont personne ne se souciait dans ces mêmes monastères. Parmi eux se trouvaient non seulement la Cité de Dieu, de saint Augustin, et des hymnes rehgieuses, mais encore VEncide^ Juvénal, les satires d'Horace, les Fables d'Avien, les poèmes figuratifs de Porphyre (5) et les « Épigrammes » d'AIdhelme. Peu de temps après, à la suite du martyre du prêtr«' Perfectus, qui. eut lieu à Cordoue, en 830, la parlie de la population chrétienne de l'Andalousie qui se livrait à l'ascétisme et qui était encore sous le coup d'une grande émotion religieuse, se sentit comme fanatiquement poussée vers le martyre. Ce mouvement fut approuvé et encouragé par les ecclésiastiques de Cordoue ayant à leur tête Févêque et Eulogius, tandis que Févêque métropolitain, de concert avec les autorités de l'Etat, le combattit vivement et se vit enfin obligé de fay'e jeter en prison ces ecclésiastiques récalcitrants. Eulogius fut du nombre. Maisil n'en continua pas moins, dans son cachot, non seulement le livre qull avait commencé et qui était consacré à la glorification de ces martyrs, ainsi qu'un autre écrit

l.wNamet abbatem... Speraindum... Saepius invisebat auditorioque more ex illius ore disertissimo dependebat, qui ipso tempore totius Baeticae fines prudentiae rivulis dulcorabat, » Alvar. Vita Eiilog., c. i.

2. « ... Etrythmicis versibus nos laudibusmulcebamus. » VitaEulog., c. 1.

3. D'après Baudissin, p. 92, ce voyage eut lieu en 848. Eulogius, dans une lettre postérieure à févêque de Pampelune, nous donne des détails intéressants sur ce voyage.

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