CHAPITRE mX-SEPTIÉME
Nous avons déjà vu par les quelques poèmes isolés d'auteurs célèbres, d'un Raban, d'un Gottsçbalk, d'un Sédulius, que, dans celte période elle-même, on cultiva la poésie profane populaire et rythmique (1). Mais nous pouvons ajouter à ces poèmes, un bon nombre de compositions de poètes inconnus, que nous reproduisons, autant que possible, dans un ordre chronologique, afin de pouvoir ensuite nous élèvera une étude générale de cette versification qui, de plus en plus, prend un nouvel essor et revêt une grande importance pour la poésie qui s'en dégagea plus tard dans les langues populaires.
Tout à fait au début de la période nous rencontrons une plainte, P/ancfus, en trimètres iambiques, sur la mort de Charlemagne (2), et dont le texte varie dans différents manuscrits (3). Très vraisemblablement, cette élégie est l'œuvre d'un moine du couvent de Bobbio(4).
Depuis le soleil levant jusqu'aux rivages de la mer où il se couche, dit le poète en débutant, la plahite frappe la poi-
le montre judicieusement Florez dans une remarque, ce à quoi de los Rios n'a pas fait attention ; ils ne semblent pas même appartenir à Alvare et peuvent avoir été composés postérieurement.
1. Nous comprenons par là des poèmes, même religieux, mais en dehors du service ecclésiastique. Quand nous parlons de mètre, il faut toujours, cela va sans dire, entendre dans ce chapitre un mètre rythmique.
2. Du Méril, Poésies populaires latines antérieures au xu® siècle. Paris, 1843, p. 245 sq. ; — dans EinhardI vita Karoli magni in mum scholar. , cd. Feriz. Hanovre, 1845, p. 40 sq.; — dans Poe^. lat.,\., p. 425 sq. ; — Dümmler,iN\ A., p. 151 sq.
3. Sous la forme élargie, dans Pertz, se trouvent évidemment de longues interpolations; ce chant apparaît comme l'œuvre d'un Franc, à l'époque des guerres civiles sous Louis le Débonnaire. Voy. la strophe : « Francia diras perpessa injurias, » qui, elle aussi, est certainement interpolée.
4. Gomme le montrent l'allocution à saint Columban et la plainte sur ritahe.
[312.] MORT DE CnARLKMAONF: 3'^^
trine(l). Francs, Romains, el tous les fidèles sont plon-i'îs dans le chagrin ; les fleuves de larmes ne savent [)as tarir : l'univers entier déplore la mort de Charles. Malheur à toi, Rome, et à toi, peuple romain, qui as perdu le gTand,h'«ih)rieu\' Charles! malheur à toi, orpheline et belle Italie! Le Christ donnera à Charles le repos éternel ; saint Columban prit'ra pour lui. Le poète exprime en même temps sa douleur personnelle et fait suivre chaque strophe du refrain : Malheur à moi. Il dit même à un endroit : la nuit me raconta(yW///z7)des songes effrayants et le jour lucide ne m'apporta nulle lumière ! Ce côté personnel renforce essentiellement l'impiession que produit ce poème, lequel ne manque point d'une certaine simplicité grandiose.
Viennent ensuite des poèmes rythmiques qu'on ne saurait faire remonter au delà de la cinquième décade de ce siècle. Le premier, en vers tétramèlres trochaïques (2), chante la bataille de Fontanetinn, en 841, la plus sanglante de la guerre civile entre les fils de Louis, et dans laquelle Lothaire et Pépin combattirent contre Charles le Chauve et Louis le Germanique : la victoire y resta à ces derniers. Le poème a pour auteur un homme qui prit lui-même part à la lutte; il s'y donne le nom d'Angelberjt (3) et avait embrassé le parti de Lothaire. Il y fait montre d'une éducation lettrée : c'était peut-être un ecclésias-
1. A solis orluusque ad occidua Littora maris planctus puisât pectora.
Heu mihi rais ero !
2. Du Méril, op. c.,p. 249 sq.; — Dans Nithardi histor . libri IV inuntm scholar, éd. Pertz, Ed. II. Hanovre, 1870, p. 56 sq. ; - Angilberts Rythmus auf die Schlacht von Fontanetum naeh den Fajneren von Vcrtz henmsyeg^eben von Bummler. Aus den zu Eliren Mommsens herausge^. Abliandl. t«' ' ; — Dümmler, IS.A., p. 267; - Meyer v. Knonau, Veher die Schlacht vonF<mtanetiim, dans son : Ueber Nithards vier Bücher Geschichten, bxcurs M, p. 136 sq.
3. Hoc autem scelus pcractum Quod describi rithmice, Angelbertus ego vidi Pugnansque cum aliis ; Solus de multis remansi Prima fronlis acie.
Ed, Pertz. Dans le mss. de Posen, édit^ par Ddmmler, le nom a la forme Engelbert us.
tique. Le combat est représenté, avec raison, comme une tuerie entre parents et chrétiens, tueries dont l'enfer se réjouit, mais Lothaire comme un héros protégé par la main de Dieu; il était personnellement victorieux, mais il fut trahi par ses ducs, comme le Sauveur par Judas. Le poème ne manque pas de traits poétiques. C'est ainsi qu'on y compare le champ de bataille^ auquel les vêtements de laine des guerriers tombés dans les rangs de Charles et de Louis, donnent une blancheur éclatante, aux champs couverts d'oiseaux en automne. La bataille ne mérite pas d'être louée; nul hymne ne la chantera. Maudit soit ce jour; puisse-t-il disparaître de toutes les mémoires! Le soleil doit lui refuser sa lumière, l'aurore ne pas chasser son crépuscule. Et quelle nuit suivit cette journée : les plaintes se mêlaient à la douleur I Ojour de deuil, jour de malheur! Les morts, dépouillés, deviennent la proie des vautours, des corbeaux et des loups. Le poète ne peut dépeindre davantage cette infortune ; que chacun sèche ses larmes de son mieux et prie le Seigneur pour l'àme de ceux qui sont tombés. — Ce poème est un Abécédaire , mais s'arrête à la lettre P (1). C'est l'expression d'une douleur profonde et morale ressentie pour les combattants des deux partis, et cette douleur était celle de tout le monde. Il est bon de remarquer avec quelle franchise le poète fait vibrer la corde personnelle dans le récit de ce poème.
Un autre fruit des guerres civiles est une complainte, en trimètres iambiques (2), sur la mort d"Hugo, abbé de Saint- Quentin, lequel tomba dans une bataiHe^ près de Toulouse, en 844. C'était un fils naturel de Charlemagne, que le méfiant Louis le Débonnaire avait forcé de se faire prêtre, mais qui, étant rentré en grâce dans la suite, était devenu son archichancelier. Pendant la guerre civile^ il avait embrassé le parti de Charles le Chauve ; il accourait avec d'autres personnages de qualité, notamment des ecclésiastiques, au secours de son neveu qui assiégeait Toulouse, quand il tomba dansnne sortie que fit Pépin; ce fut précisément celle oi^i Loup fut fait prison-
1. Et encore dans deux manuscrits seulement, parmi lesquels se trouve le plus ancien, tandis qu'un autre mss. s'arrête à la lettre IS. Les mss. offrent de fréquentes et considérables variantes.
2. Du Méril, oj3. r., p. 2rl sq. : — Dümmler, -Y. A., p. 267.
[314.] HUGO. AOTIILÉJA. OLONNA W'^",
nier. Ce poème, rempli de sentiment, semble bien ^)lvo Wvnvre d'un allemand, ce que confirment en outre les formes peu latines des noms tels que Ilug, KarrolV, Karli, « IIu-, doux nom, est-il dit au début , Ilug-, noble rejeton d'un nobbet illustre prince, innocent sous les armes, tu as succombé si vite à tes blessures ! » Mais aussi pourquoi as-tu osé aller au secours de Charles, ce fils que l'empereur Louis avait pris tant de plaisir à faire roi? continue le poète, en conservant dans ce chant tout entier ce ton poétique et puissant d'allocution au défunt. — Mais il ne fallait pas néanmoins, pour cela, percer et mettre en pièces Hugo^ qui, en tout et partout, cherchait plutôt à être utile qu'à nuire — phrase qui se répèle sous forme de refrain à la fin des deux dernières strophes, et qui est, pour ainsi dire, le thème de son éloge. Son adversaire hii-même, Pépin, le pleura lorsqu'il le vit ainsi couché, nu, dans la poussière du champ de bataille, et il eût voulu à tout prix pouvoir le rappeler à la vie. Il sera enseveli, avec tous les honneurs, àKarrofr(l), selonses désirs. Quels dehors charmants en comparaison de tous les autres; il n'avait commis nul crime, nul pillage — à la guerre naturellement — lui qui était si doux et qui, en tout occurrence, cherchait plutôt à être utile qu'à nuire (2).
A la même époque, c'est-à-dire entre 844 et 849, vient se placer un poème polémique (on pourrait dire un pamphlet) en tétramètres trochaïques(3), contre Aquilée, en particulier contre sa souveraineté spirituelle sur l'église de Venise, ou, plus exactement, contre le rétablissement de cette souveraineté. Il fut adressé, apparemment, par un ecclésiastique cb« Venise, aux « augustales Principes » (v. 6), c'est-à-dire, comme le montre la fin du poème, à l'empereur Lothaire et à son fils Louis, couronné roi des Lombards en 844. Le sort
1 . «Karroff honeste collocetur tumulo.» Ce passage montre que le poème fut composé encore avant les funérailles, par conséquent peu de temps après la mort, en 844. Karroff est l'abbaye de Charroux, dans le Poitou.
2. Non crimen ullum, non rapinam quamlibet Tu perpétrasses, cum fores mitissimus.
Cum plus prodesse quam nocere cuique
Semper amares,