CHAPITRE PREMIER
La plus ancienne et la plus importante, parmi les écoles monastiques de TAllemagne, fi7.t celle de Fulda; c'est là qu'enseignait cet élève d'Alcuin, qui nous a transmis, en les continuant avec le plus de succès, la science et la méthode de son maître. J'ai nommé Fallemand Hraban, lequel latinisa son nom en celui de Rabanus. Dans ce premier précepteur de la Germanie, comme on l'appela plus tard, se révèle tout d'abord l'universalité scientifique qui distingue le génie allemand, de même que les grandes aptitudes de ce génie et la ténacité du savant allemand, deux qualités que suppose cette universalité. Ce savant a exercé la plus grande influence sur le mouvement littéraire, en Allemagne.
Descendant d'une race illustre, à ce qu'il semble, Raban (1) naquit à Mayence, vers l'an 776, et c'est là sans doute le motif qui lui a fait se donner à lui-même le surnom de Mag7ientiiis[2).
\. Rabani Mauri Opera omnia jiixta edit. Colvenerii anno 1617 Coloniae datam.., expurgatam etc., accur. Migne, Paris, 1851-52, 6 tom. [Patrol. lat.j tom, 107-H2) ; — Kuiistmann, Hrabamis Magneniius Maurus , einehistor. Monographie. Mainz, 1841 ; — Bœhmer, Regesten zur Geschichte der Mainzer Erzbischœfe bearbeitet von Will. Frankfurt, 1877, in-4, p. xix sq. et p. 64 sq. ; — Bach, Hrabanus Maurus der Schœpfer des deutschen Schulwesens. Progr. Fulda, 1835, in-4; — Kœhler, Hrabanus Maurus und die Schule zuFulda, Leipzig. Dissert. 1870; Dümmler, N. A., p. 286 sq.
2. Par exemple, dans la préface, en distiques, d'une pièce de vers sur la vraie croix; on y trouve son nom complet, exprimé par l'élévation de certames lettres en ditïérenLs endroits du poème, de sorte que chaque lettre est sûrement déterminée. On y lit donc : « Magnentius Hrabanus Maurus. » Magnentius dérive, à mon avis, de l'ancien allemand J/«(/e?zze et n'est pomt une corruption de Moguiitinus. Raban prononçait *peut-être le gn latin comme on le fait en italien et en français, et le g de Magenze comme on prononce; en allemand, ce qui explique l'orthographe de gn. La supposition de Kunstmann (p. 12 sq.), disant que Raban descendait de la famille de l'empereur Magnentius, me paraît bien singulière. Que Raban soit né à ^ayence, c'est ce qui résulte de sa propre épitaphe composée par lui-même.
Fort jeune encore, il se rendit au monastère de Fulda, sous la direction de Baugulf, abbé de ce monastère, de 780 à 802. C'est là qu'il reçut les premiers cléments de la science, car déjà, à l'époque de Sturm, on y cultivait les études scientifiques (1), bien que ce monastère n'eut pas, à sa fondation, une tendance littéraire. Dès 801, Raban reçut le diaconat. Le successeur de Baugulf, Ratgar, l'envoya, en compagnie deHatto, à l'école d'Alcuin, à Tours, où il avait dû se trouver auparavant (2). n eut là, pour condisciple, Samuel, plus tard évèque de Worms, avec lequel il fut aussi intimement lié qu'avec Hatto, appelé Bonose. Ce dernier, qui excellait également dans l'art de la peinture, succéda plus tard à Raban, en qualité d'abbé de Fulda. L'école d'Alcuin exerça sur Raban une influence décisive. Outre la théologie, c'est-à-dire l'explication de la Bible, il y étudia, sous ce maître, les « arts libéraux » ; c'est assurément dans ce but que Ratgar l'avait envoyé à Tours, ainsi que le dit expressément une tradition antique, un catalogue des abbés de Fulda (3). Raban nous parle lui-même dans son ouvrage De sancta cruceii), lequel est un fruit de ces études qu'il fit à Tours, des leçons qu'Alcuin lui donna sur la morale, la philosophie en général et, ce qui a un intérêt tout spécial, sur la métrique. Alcuin le prit en affection et lui appliqua par suite le surnom de Maurus (que porte souvent Raban comme écrivain), nom d'un disciple favori de
1. Déjà à celte époque, Eigil fut envoyé dans ce monastère pour y étudier les belles-lettres, causa Utterarum, ainsi que le rapporte son biographe Candidus [Vita Eig., c. 3). Cf. également plus haut, p. 119.
2. Voy. mes Bcitraege zur Karol. Litteratw, dans Sitzungsber, der K. seachs. Gesellsch. 0. W/55. 1878, p. 98 sq., et cf. plus haut, p. 93 sq.
3. <( Tertius abhas Ratgar... Hrabanum et Hatton Turonis diiexit ad albinum magistrum //6er«/es d:sceiidi gratin artei^. » Voy. Schannat, Historia Fuldensis. Frankfurt, 1729. Cod. probat, p. 1.
4. Et spécialement dans Vlntcrcessio Alhlni (v. plus loin). Alcuin y dit à saint Martin, en parlant de Raban :
Hune puerum docui divini famine verbi, Ethicae monitis et sophiae studiis.
Et plus loin
Abbas namque suus, Fuldensis rector ovilis, Illum hue direxit ad tua tecta, pater,
Quo mecum legeret metri scholasticus artem, Scripturam et sacram rite pararet ovans.