CHAPITRE DEUXIÈME
Coniidérations g^énérales sur les drames litvrfrl^ves*
Pendant le moyen âge, les compositeurs n'avaient pas à lutter, comme àe nos jours^ contre tant d'obstacles et d'ingrates difficultés. Quand notre plume a griffonné quelques mélodies sur de fades paroles, sur des pensées sans intérêt, il nous faut sillonner la ville en tous sens ; voir éditeurs, chanteurs et instrumentistes ; pénétrer dans vingt salons, dans l'espoir de réveiller pour un moment l'oreille blasée de quelques auditeurs écoutant machinalement, applaudissant par ton et par habitude. S'il nous urrive d'entendre fredonner nos motifs par quelque dilettante sur les dalles de nos boulevards, voilà pour nous un bonheur, un succès. Si, élevant nos prétentions jusqu'à vouloir exciter les émotions de la multitude, nous obtenons une scène de quarante pieds carrés, c'est une fortune inespérée. Parler au peuple, l'émouvoir, l'entraîner dans les régions que notre génie a explorées, est-il un sort plus beau ? Dans notre crédulité, nous voyons la multitude sur les banquettes si chèrement payées, où s'endorment, dans un rôle passif, quelques hommes amenés là, non
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par un besoin impérieux de salutaires émotions, mais, le plus souvent, par le désoeuvrement et l'ennui. Ce n'est pas là le peuple. A la multitude, il faut l'air libre, la place publique ou le temple, grand comme la rue, plus grand que la rue même. C'est dans ces conditions que doit se déployer le véritable spectacle et qu'il produit des impressions fortes .et durables.
Aux plus belles époques du moyen ûge, au xii' et au xiii* siècle, il n'en était pas ainsi. Les compositeurs étaient proportionnellement aussi nombreux et aussi féconds que ceux de nos jours. Leurs poèmes, c'étaient la parole de Dieu, les sublimes révélations des prophètes, ou les magnifiques psaumes de David. Les campagnes, les routes, les places publiques, les cathédrales étaient les vastes scènes où se déroulait le drame; un peuple immense formait l'auditoire, auditoire intéressé et prenant part à l'action, acteur lui-même. Enfin l'émotion puisait son principe dans cette foi profonde, dans cette ferveur religieuse, si féconde en merveilles de tout genre.
En racontant à l'appui de ce qui précède quelques-uns de ces drames religieux des xii* et xiu" siècles, on sera peut-être porté à les confondre avec les déplorables comédies des clercs de la Basoche, comme, il y a vingt ans, on confondait l'architecture purement ogivale avec celle de la Renaissance. Une histoire véritable du moyen âge est encore à faire, et elle aura bien des préjugés à déraciner, et bien des erreurs à combattre. L'influence des théâtres sur les esprits, surtout celle des opéras et de ce qvCon SL^peUe les pièces moyen âge y a été imnxense. MM. Scribe, de Saint-Georges, Mélesville, Casimir et Germain Delavigne, Alexandre Dumas ont été les historiens les plus instructifs et les plus populaires de ce siècle. Combien de gens du monde ne connaissent l'histoire du moyen âge que par Robert le diable^ la JuivCy Charles F/, les Vêpres sicilienneSy comme ils ne connaissent la Saint-Barthéle mi que par les Huguenots y et les anabaptistes que par le Prophète ? Autant les représentations des xv' et XVI* siècles étaient ignorantes et grossières, autant les autres respiraient la gravité et une majestueuse profondeur. Nous allons passer en revue la plupart des solennités de ce genre qui se rat-
tachent ordinairement aux fêtes. Nous commencerons par FA vent et Noël; puis nous traiterons successivement de la Circoncision , de l'Epiphanie, du .Carême y du dimanche des Rameaux, de la Semaine sainte, de P&ques, de TAscension, de la Pentecôte, etc.
Ce travail nous fournira des documents sur les usages liturgiques et sur la musique pendant la période la plus intéressante du moyen ^e. Par la même raison que , en étudiant les monuments eux-mêmes , nous n'avons pas de système préconçu , vu que les idées nous viennent au fur et à mesure que les objets se présentent à notre étude, nous ne tenons aucun compte des systèmes qui, depuis le xvi* siècle, se sont succédé fort rapidement à l'égard du plain-chant. Qu'on ne nous oppose donc pas des auteurs et des systèmes faits après coup et, d'ailleurs, fort contestés. Palestrina est un fort grand musicien, mais il n^est pas, comme Dieu, de toute éternité. 11 n'a donc rien à faire avant le xvi* siècle. Ceci bien arrêté, nous entrons en matière.
L'un des manuscrits qui vont servir de base à nos recherches appartient à la seconde moitié du xiii* siècle. Mais cette époque n'est pas très-significative pour la question qui nous occupe; Car l'action liturgique parait avoir conservé, jusque vers la fin du XIV* siècle, un grand caractère d'homogénéité et de continuité, même dans les inspirations poétiques et musicales qui rendent cette période la plus illustre de toutes , sous le double rapport de la liturgie et de l'art. Cet antiphonaire ou plutôt ce missel, renferme toute la partie chantée des offices du matin des dimanches et des fêtes^ c'est-à-dire les Répons des processions, les Introïts, les Graduels, les Offertoires, les Communions, ainsi qu'un trèsgrand nombre de Séquences et d'autres pièces se rapportant spécialement -à certaines solennités.
Nous l'avons choisi de préférence, parce qu'il renferme quelques rubriques qui jettent une lumière assez vive sur plusieurs usages d'ailleurs répandus dans la plupart des Églises de l'Occident. Le lecteur pourra ainsi reconstituer facilement l'année chrétienne sous son triple aspect liturgique, poétique et musical. Ab uno disce omnes.
k.mve:vt et ivoEii.
L'institution de TAvent, qui, selon le R. P. dom Guéranger, remonte à la fin. du v* siècle, a subi, sous le rapport liturgique, diverses modifications. Sans parler du jeûne prescrit trois fois la semaine depuis la Saint-Martin jusqu'à Noël, et qui, s'étant étendu à une quarantaine de jours consécutifs, prit le nom de Carême de Saint-Martin, nous examinerons pourquoi l'on retrouve encore dans les livres du xiii' siècle l'office de cinq dimanches servant de préparation à l'avénement de Jésus-Christ. Ce point ne nous a pas semblé bien éclairci jusqu'alors, puisqu'il parait constant que, dès les ix* et X* siècles, les dimanches étaient déjà réduits à quatre. Le manuscrit que nous avons sous les yeux contient les quatre dimanches dont les Introïts coïncident avec ceux de la liturgie romaine, et sont disposés dans l'ordre suivant. Pour le premier dimanche : a Ad te levavi; » pour le deuxième : « Populus Sion ; » pour le troisième : (( Gaudete in Domino ; » pour le quatrième enfin : <( Rorate, cœli, desuper. » Puis vient un cinquième dimanche précédé des Messes du vendredi et du samedi. La rubrique qui suit explique suffisamment, selon nous, sa présence à cette place. Si Noël tombait un lundi, le dimanche qui précédait n'était pas considéré comme la vigile de la fête, mais bien comme le cinquième de l'Avent, et .alors on chantait deux Messes : Duœ Missœ cantabuntur : Missœ matuti^ nalis de Vigilia^ cum memoria Beatœ Mariœ fiât ; major Missa
de Dominica et sine memoria. Ces deux Messes sont entièrement notées. Immédiatement après, suit Toffice de la nuit de Noël.
Cette division des offices nous parait plus raisonnable et plus dans l'esprit de l'Avent que celle usitée de nos jours. Si la veille de la Nativité se trouve un dimanche, ce dimanche est considéré maintenant comme la vigile de Noël. Ainsi la préparation à Tavénement du Sauveur des hommes n'a de fait que trois semaines au lieu de quatre, et l'Avent, ainsi tronqué, s'éloigne du sens symbolique qu'une tradition respectable semble lui avoir donné. En effet, cette attente de la fête de Noël, pendant quatre semaines, dans la chrétienté, ne représente-t-elle pas les quatre mille ans qui ont précédé la rédemption au genre humain ?
Au second feuillet du manuscrit, s'offre à nos yeux une belle Séquence ; elle appartient au premier dimanche de l'Avent.
Salus sctcrna, Fercos mundo gaudia,
IndeGcicDS mundi vita, Tu animas et corpora
Lux sempiterna Noslra, Christe, cipia.
Et redemptio vere nostra Ut possideas lucida
CondolcBS bumana Nosmet habitacula.
Perire secla Adventu primo justifica,
Per templantis numina. In secundo nosque libcra.
Non relinquens eicelsa, Et cum facta
Adisti ima, Luce magna.
Propria cicmentia. Judicabis omnia.
Hox tua Compti stola
Spontanea Incorrupta
Gratia assumens hnmana, Nosmet tua
Qux fuerant perdita, Subsequamur mox vestigia,
Omnia salvasti terrea. Quocumque visa. Amen.
La musique n'est ni trop gaie ni trop lugubre; ce sont des phrases d'une mélancolie forte et sévère, si je puis m'exprimer ainsi. Des parties d'accompagnement se placent tout naturellement sur le chant, qui est constamment et absolument en sol. Nous rencontrerons plus loin cette Séquence à la page 13 du manuscrit de l'office de la Circoncision, qui appartient à la bibho-
thèque de Sens. Placée au premier Nocturne, elle porte le titre d'hymne. On peut acquérir par là une nouvelle preuve que la Prose de l'Ane, Orientis partibus^ n'est point une bouffonnerie faite à plaisir, et qu'elle se trouve en fort bonne compagnie.
Le second dimanche de l'Âvent présent eune Séquence bien supérieure, sous le rapport musical, à celle du premier. Quoique n'ayant que le si bémol à la clef, suivant les usages du plainchant, elle est évidemment écrite en sol mineur avec une modu* lation en si bémol majeur ^ ce qui lui donne un cachet de tristesse interrompue par des élans de ferme espérance.
Dans l'intention où nous sommes de traiter ultérieurement de la poésie* latine du moyen âge, et en particulier de celle des Séquences, nous donnons ici cette pièce qui, avec d'autres monuments, nous aidera à prouver le merveilleux parti que les poètes de cette époque ont tiré d'une langue réputée barbare par nos classiques dédaigneux. Au lieu de ramper sur les traces des anciens, et de pratiquer à leur endroit l'adulation outrée et sans bornes des hommes du xviii' siècle, ils trouvèrent moyen de composer avec le latin une langue plus claire, plus conforme aux idées qu'amenait la civilisation chrétienne. Disons, en passant, que cette langue était complètement assujettie à la pensée; qu'elle la servait en esclave docile et avec une sobriété et une concision qu'on chercherait vainement dans le latin du siècle d'Auguste et dans aucune langue moderne. La plupart de ses détracteurs semblent avoir peur des vieux livres qui la recèlent. Voilà peutêtre pourquoi ils en disent tant de mal. Plût à Dieu que nos orateurs parlassent le latin du moyen âge ! Nous saurions mieux ce qu'ils veulent dire; eux-mêmes le sauraient peut-être mieux aussi.
Regnantem sempiterna Districtum ad judicia,
Per secta susceptura Glementem in potentia,
Goncio dévote concrepa Tua nos salva,
Actori reddendo débita. Christe, clementia
Quem jubilant agmina cœlica Propter quos passus es dira.
Ejus Yultu exhilarata. Àd poli astra
Quem expectant omnia terrea Subleva nitida
Ejus Yultu examinanda. Qui sorde tergis secula.
Influa salus vera ' Salvi miserioordia.
Es. Fuga pericula. Leti régna
Omnia ut sint munda Post adeamus supera.
Tri bue pacifica. Quo régnas secula
Ut hic tua Per infinita. Amen.
Quelque impatience que nous éprouvions d'arriver à la belle fête de Noël , nous ne pouvons passer sous silence la courte et charmante Séquence du troisième dimanche. Ce petit morceau est d^une facture originale; chaque phrase est suivie d'un neume qui en est comme l'écho. Cette vocalise, qui se fait sur la dernière syllabe du vers, est composée du même nombre de notes que la phrase musicale eUe-même, et elle reproduit le même chant. Cette particularité est d'autant plus remarquable, que la mélodie est une véritable fanfare, un appel de trompe de chasse, d'un caractère un peu agreste et qui se prête merveilleusement à une répétition , à un écho reproduit probablement par un chœur éloigné. Quels poètes que les musiciens du moyen âge! Cette cantilène n'était-elle pas un prélude de ces fanfares célestes qui accompagnaient le « Gloria in excelsis )) des anges annonçant aux bergers, vers le milieu de la nuit, la naissance du Dieu ami des pauvres? mais le temps n'était pas encore venu. Le poète était obligé de voiler sa pensée, de renfermer dans son cœur son espérance. Aussi les paroles appartiennent encore au temps de l'Âvent.
Qui régis sceptra Illi salutarîa
Fort! dextra Quem praedixerunt propiietica
Solus cuncta. Vaticinia.
Tu plebi tuam A clara poli regia
Ostcnde raagnam In nostra,
Excitando potenUam. Jesu, venl. Domine, arva.
Praesta dona
L'Introït du quatrième dimanche commence par ces magnifiques paroles : a Rorate, cœli, desuper, et nubes pluant Justum. Aperiatur terra, et germinet Salvatorem. » On touche au moment suprême. Les esprits et les cœurs sont plus recueillis. La Séquence
même est supprimée, comme s'il était ^ craindre qu'une mélodie trop accentuée ne détournât l'attention du grand mystère qui allait s'opérer. Remarquons ici à quel degré, dans l'art religieux, la variété la plus diverse se trouve encadrée dans l'unité la plus compacte.
Le premier dimanche de l'Avent est consacré à l'invocation^ à l'élévation de l'àme vers Dieu ; c'est un premier mouvement clairement exprimé dans l'Introït : « Ad le levavi animam meam , Deus meus. » Le second , par ces paroles : « Populus Sion , ecce Dominus veniet ad salvandas gentes, etc., » détermine l'objet de l'attente. Dans le troisième, un commencement d'allégresse se fait jour : « Gaudete in Domino semper ; iterum dico : Gaudete, etc.. Dominus prope est. » On trouve de plus le sentiment de la grandeur de Dieu dans la Séquence dont nous avons parlé plus haut : « Qui régis sceptra, forti dextra , solus cuncta, etc. » Enfin le quatrième commence par d'instantes prières ; « Rorate, cœli, desuper, et nubes pluant Justum. » On est dans une sainte impatience de la venue du Sauveur des hommes ; on ne chante pas de Séquences comme nous l'avons dit précédemment. Remarquons même qu'on consacre à la Vierge une large part de l'office, et que trois prêtres, représentant probablement les trois personnes divines de la Trinité, se placent devant l'autel après avoir revêtu des chapes blanches, et, à genoux, commencent l'Offertoire sur les paroles de la Salutation angélique. Hic très presbyteri albis capis inducti [induti] flectentes germa ante altare incipiant Offer^ torium Ave, Maria, etc. »
A mesure que l'on approche de la fête, les chants deviennent plus sérieux et les offices plus solennels. La messe de la Vigile de Nod arrive enfin. La rubrique dit : Officium incipiatur festive cum magna revere?itia. Après la Messe , un prêtre chante la Généalogie de Jésus-Christ, selon saint Matthieu. Elle se compose de trois phrases bien distinctes, qui forment un récitatif trèsmélodique et d'une grande gravité. Nous n'avons jamais rien entendu de si suave et de si bien modulé. Peut-être le chant seul de la Préface pourrait lutter avec ces modulations si originales et si hardies de la Généalogie. Cependant le compositeur trouvait de
grandes difficultés dans la série des noms, bien souvent rudes à Toreille , des aïeux du Christ. Cette pièce est notée d^un bout à Tautre. On attachait une telle importance au chant, qu'on ne le sacrifiait même pas aux paroles. Ainsi on notait tout, les litanies, les versets, etc., quand même la musique était invariable et que la strophe n'avait qu'un nombre limité de syllabes. Dans les siècles suivants, on s'est contenté de noter la première strophe de l'hymne, le premier verset de la litanie ou du psaume ; les autres étaient chantés comme on pouvait , à peu près avec le seul souvenir de la musique des premiers , sans observer les variations qu'amènent nécessairement le changement de place des syllabes, les mots plus courts et les mots plus longs. Avec cet inintelligent système, l'expression était toujours la même, et ne subissait aucune modification en harmonie avec le sens par le dépla cernent opportun d'une note. Ces variations, ces modifications, on les trouvait toutes dans la musique du moyen âge , et cependant on récrivait tout entière à la main, et d'une très-belle écriture.
Mais, tout à coup, du sein des tours et des clochers couverts de neige s'élance une voix au milieu des ténèbres. Les sons redoublent, se multiplient, et bientôt ce n'est plus qu'un concert général d'allégresse pour fêter l'anniversaire de la naissance du Messie dans l'humble étable de Bethléem. Nos aïeux , plus poètes que nous, ont ouvert leurs cœurs aux émotions que tant de souvenirs réveillent, et n'ont pas hésité, dans leur foi profonde , à s'en retracer les images fidèles. Nous allons mettre sous les yeux de nos , lecteurs le drame liturgique qui se déployait dans la nuit de Nod, et citer les rubriques qui accompagnaient les textes chantés par les différents personnages.
Après le chant solennel du « Te Deum laudamus , » au milieu du chœur de la cathédrale, un enfant, représentant un ange, annonce que le Christ est né : In sancta nocte Nativitaiis Domini^ posl Te Deum, angélus annunciet Christum esse^ et hoc dicat : a Nolite timerCy ecce enim evangelizo vobis gaudium magnum quod erit omni populo, quia natus est vobis hodie Salvator mundi iu civitate David^ethoc vobis signum, invenietisinfantem pannis involutum et positum in prœsepio. » a Ne craignez point, car je
viens vous apporter une nouvelle qui sera pour tout le peuple le sujet d'une grande joie. C'est qu'aujourd'hui , dans la ville de David, le Sauveur du monde vous est né. Voici la marque à laquelle vous le reconnaîtrez y vous trouverez un enfant enveloppé de langes et couché dans une crèche. »
Lorsque cette pièce a été chantée, sept enfants placés, dit la rubrique, dans un lieu élevé, soit dans une des galeries du chœur, s'écrient : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. » Hoc audienteSy septem pueristantes in alto loco dicant : « Gloria in excelsis Deo et in terra pax hominibus bonas voluntatis. »
Alors des prêtres représentant les bergers se dirigent de l'entrée de l'église vers la crèche placée au fond du chœur, dans l'abside. Pendant leur marche, ils chantent sur un ton élevé une sorte de Séquence très accentuée et interrompue par des exclamations telles que celle-ci : Eia ! Eia !
Audientes pastores eant versus prœsepe , contantes hoc responsorium :
Pax in terris nunciatur, In excelsis gloria.
Terra federatur, Mediante gratia.
Mediator homo Deus
Descendit in propria, TJt ascendat homo reus Ad admîsça gaudia
Eia! eial Transeamus, videamus Verbum hoc quod factum est.
Transeamus ut sdamus Quod nunciatum est.
In Judea puer vagit,
Puer salus populi, Quo bellandum se prssagit]
Yetus hospcs ssculi.
Accedamus, accedamus
Ad praesepe Domini Et dicamus :
Laus fecunde Virgini.
Les pasteurs sont arrivés aux portes du chœur ; ils en franchissent les degrés, portant en leurs mains des bft^tons, probablement la véritable houlette du berger. Pendant le trajet qui les sépare de la crèche, ils chantent encore : a Transeamus in Bethléem, et videamus hoc Verbum quod factum est, quod fecit Dominus et ostendit nobis. »
Tum pastores gradiantur per chorum in manibus baculos por^ tantes et cantantes usque ad Christi prœsepe : a Transeamus usque..., etc. »
Qu'on ne soit pas étonné de rencontrer dans cette représentation des détails dont les Évangélistes ne disent rien. N'oublions pas que nous sommes en plein moyen Âge , au milieu de traditions •et de légendes qui devaient y dans ces sortes de solennités ^ trouver leur place naturelle.
Deux clercs vont au devant des bergers et chantent ce verset : c< Qui venez-vous chercher dans cette étable, bergers, dites-le BOUS ? » Ceux-ci répondent : « Nous venons visiter le Christ enfant, enveloppé de langes, selon la parole angéiique que nous avons entendue. » .
mis venientibus duo clerici in prœsepe cantent : « Quem quseritis in prœsepe, pastores, dicite? » Pastores respondeant : « Salvatorem Christum Dominum, infantem pannisinvolutum secundum sermonem angelicum. )>
On trouve en Orient, dans les peintures byzantines, des accoucheuses assistant la Vierge dans Tétable; cette tradition, entachée de matérialisme, a existé également dans Fart byzantin et dans Tart roman. Ce fut plus tard que les artistes se conformèrent unanimement à la croyance générale de TÉglise, relativement à la perpétuelle et absolue virginité de Marie, et s'accordèrent à -croire que Jésus avait traversé le sein de sa mère comme un rayon de soleil passe au travers d'un « beau cristal. » Ici nous signalons encore la présence de femmes autour de la crèche. Elles ouvrent le lieu qui recèle la crèche, et montrent l'enfant en chantant ces paroles : ce Le voilà , cet enfant, avec Marie sa mère, ce Messie dont le prophète Isaïe a prédit jadis l'avènement. »
Item obstetrices (obstetrices) cortinam aperientes puerum rfemonstrent dicentes : a Adest hic[parvulus cum matre sua de quo dudum vaticinando Isalas dixerat propheta. »
Ensuite elles montrent aux bergers la mère de l'enfant, et con* tinuent à chanter : a Ecce virgo concipiet et pariet filium et euntes dicite quod natus est. » « Voici qu'une vierge concevra mettra au monde un fils. Allez et annoncez qu'il est né. y>
Quel mouvement d'éloquence et de poésie dans ce brusque rapprochement de la prédiction et de son accomplissement!
Les bergers saluent la Vierge et chantent une mélodie naïve, exprimant d'une manière saisissante Je recueillement et le respect que sa vue leur inspire. Ils sont déjà initiés au mystère qu'il leur est donné de contempler, et ils prient même la mère de Dieu d'intercéder auprès de son Fils en leur faveur. Ce passage est, à notre avis, le plus charmant de tout le dialogue. Tutic salutent pastores Virginem ita dicentes :
Salve, Virgo singularis ; Nos Maria tua prece
Virgo manensDeum paris; A peccati purga fece;
Ante secla geoeralum Nostri cursum iocolatus
Corde patris; Sic dispone
Adoremus nunc creatum Ut det «ua frui Nains
Carne matris. . Visione.
On voit que cette pièce est du genre des Séquences et d'une facture harmonieuse. La musique est à la hauteur des paroles, quant à la simplicité et aux sentiments humbles et modestes qu'elles expriment.
Les bergers contemplent l'Enfant-Dieu dans sa crèche ; ils l'ado*rent en silence; puis, se tournant vers le chœur, ils s'écrient : <c Âlleluia, alléluia. Jam vere scimus Christum natum in terris de quo canite omnes cum prophetis dicentes. »
Tmwc, viso puer Oj pastores adorent eum y deinde vertant se ad chorurriy dicentes : « Âlleluia, alléluia. Jam vere scimus Christum natum in terris... »
Immédiatement après cette profession de foi, la Messe de la ûuit commence^ et les prêtres (ce sont des prêtres probablement), qui ont représenté les bergers, dirigent le chœur et chantent le « Gloria in excelsis, » ainsi que l'Épltre et les tropes. Pastores re^ gant chorum et cantenty etc.
Comme il n'y a que la Séquence a Nato canunt omnia » en dehors des parties ordinaires de la Messe, ce passage prouve clairement que les tropes ne sont autre chose que la Séquence ellemême. Pendant cet office , les bergers se partagent entre eux les
•honneurs du chant et attirent Fattention même du célébrant, qui se tourne souvent vers eux : Finita MissUy sacerdos, qui Missam cantavity vertat se versus pastores et dicat hanc antiphonam, etc.
Les uns chantent le Graduel; d'autres, plus élevés en dignité , entonnent V Alléluia et les versets du Psalmiste : « Dixit Dominus Domino meo : Sede à dextris meis, donec ponam inimicos tuos scabellum pedum tuorum. » Peut-être le texte, placé de préférence dans leur bouche , indique-t-il quHls représentent les Juifs versés dans les prophéties et reconnaissant leur accomplissement, Duo pastores cantent in pulpito Graduale. Duo de majori sede cantent in pulpito : « Alléluia. Dixit etc. »
Nous ne signalerons que les premiers vers de la Séquence de la Messe de minuit. Nous y trouvons un passage assez précis sur le <node d'accompagnement qu'employaient les organistes.
Nato canunt omnia In qua nova sint gaudia
Domino pie agmina Mundo plene dediU.
SyltalKiiim pneumata, Hac nocle praecelsa
Perstringendo organica. Intonuit et gloria Hac dies sacrau In voce angelica.
Le chant de cette pièce est entièrement syllabique , et le précepte du poëte s'appliquait à son œuvre elle-même. Ainsi, il devient plus que probable que, dans ces sortes de mélodies, Taccompagnement suivait rigoureusement le chant , et que l'harmonie qu'il comportait se réduisait en accords plaqués, si, du moins, la version que nous mettons sous les yeux de nos lecteurs est exacte : « Toutes les assemblées de fidèles chantent pieusement les louanges du Seigneur qui nous est né, en pressant à chaque syllabe les poumons de l'orgue. » Ce mot, syllabatim, paraîtrait à nos organistes une dure loi. Car elle les forcerait à renoncer à la multitude confuse de sons que la plupart d'entre eux intercalent entre chaque note du plain-chant , sous le prétexte , au moins puéril , de faire du contre-point. La plupart des pièces d'orgue des plus célèbres organistes du siècle dernier offrent cette particularité curieuse que chaque note de la mélodie est surchargée d'une succès-
102 HISTOIRE GÉiNÉRALE DE LA MUSIQUE RELIGIEUSE.
sion précipitée d'une vingtaine au moins de notes parasites. Telle est la conséquence des principes réformateurs du xyi*" siècle qu'on prétend toujours nous imposer, et que nous rejetons de toutes no& forces, au nom de la vérité, de la nature et du sentiment de Fart religieux. Si nos mélodies nationales ont résisté à Faction destructive du vandalisme et de l'ignorance; si elles s'efforcent de dépouiller ce suaire dans lequel elles dorment depuis trois siècles, c'est qu'il y a là un art vrai, sublime et d'une telle élévation qu'il échappera toujours aux atteintes orgueilleuses, peut-être jalouses^ des hommes médiocres.
La majeure partie des Séquences a pour objet principal d'exciter à Fenthousiasme et à la célébration de la fête; elles encouragent les chrétiens à exhaler dans leurs chants les sentiments qui les animent. Quelquefois même on y rencontre des exclamations d'une énergie singulière. Nous rapprochons de la citation faite plus haut ce fragment de la Séquence de la troisième férié de la Pentecôte. Il y est encore fait mention de Forgue : « Allons, ma muse, louez Dieu. Chantez, je vous prie, des chœurs magnifiques, et frappez à votre gré les orgues harmonieuses. Que notre assemblée, comprenant la solennité de ce jour, fasse entendre les modulations de la flûte, et fasse résonner sous l'archet de joyeux concerts de louanges. »
EU), Musa, alléluia.
Die, queso, preclara chorea Blandificaque libens perstrepe organa.
Sit modulans tibia ; Résulte! plectro laudum laeta carmina Nostraque caterva hujus diei euprepia.
La Messe de minuit se termine par une nouvelle allocution faite aux bergers par Féyêque ou le prêtre qui a célébré la Messe. La demande et la réponse se chantent pendant que le clergé retourne à la crèche saluer le nouveau né.
Finita Missa^ sacerdos vel episcopus, qui Missam cantavity ver toi se ad pastores et dicat hanc antiphonam usque ad Natum.
« Quem vidistiSy pastores^ dicite; anounciate nobis in terris qnid apparuit. — Natum vidimus et choros angelorum coUaudantes Dominum. Alléluia, AUeluia. »
Puis on chante les Laudes. Lorsqu'elles sont terminées , les bergers remplacent le « Benedicamus » ordinaire par une hymne dont la musique est simple et belle.
Finitis laudibus, pastores loco Benedicamus dicçnt :
Verbum Patris hodie Refulgens pastoribus
Processit ex Yirgine, NuDcia?it angélus
Yenit nos redimere. Pacem, pacis nuntius.
Et cœlesti patrie Tu Pastor eoclesie
Volait nos reddere. Pacem tumet dirige
Virtates angelice Filios et instrue,
Cum canoro jubilo Redemptori débitas
Benedicant Domino. Jubilando gratias.
Après cette paraphrase, dont la première partie répond au « Benedicamus Domino, » et la seconde au « Deo dicamus gra* tias, » les bergers se réunissent en un seul chœur pour chanter : <c Voici que toutes les paroles de Fange au sujet de la Vierge Marie sont accomplies. » C^est par cette courte antienne que se termine la première et la plus importante partie de Toffice de Noël.
Post Benedicamus amnes pastores cantent inpulpito hancAntiphonam : a Ecce compléta simt omnia quae dicta sunt per angelum de Virgine Maria. »
La Messe de TAurore et celle du jour n'offrent rien de particulier, sinon les versets de la procession, qui sont d'une grande har^ diesse d'images. Entre l'Antienne, chantée à la rentrée de la procession dans le chœur , et l'Introït « Puer natus est nobis » , on prêchait le peuple, ainsi que l'indique la rubrique : Postea fiât sermo ad poptdum. On remarquera ce sermon, ce prône ainsi fait au peuple avant même l'Introït du grand office.
Telle était au xiii* siècle, la fête de Noël. Quelle grandeur dans cette simple pensée de donner au peuple le spectacle pompeux et solennel des principaux événements de cette nuit si chère
aux croyances religieuses, de mettre en action l'Évangile le plus intéressant et par cela même le plus populaire. Qu'on s'imagine ces cérémonies, ces marches, ces dialogues, ces chants, représentés, parlés et exécutés avec l'onction et la gravité que devaient y mettre des évéques, des chanoines, des prêtres; avec le zèle, la foi et le recueillement qu'y apportaient les laïques à qui on confiait des rôles dans ces solennités et qui, pour la plupart, devaient être d'après les idées du temps , des personnages considérables déjà entourés d'un certain prestige.
On a dû être surpris de trouvera chaque instant, eu égard à la question qui nous occupe, des mots bien profanes, tels que ceuxci : drame, spectacle, rôles, personnages; c'est que, après l'étude que nous venons de faire , il nous semble que toutes les pompes humaines auxquelles nos yeux sont habitués s'amoindrissent, pâlissent et disparaissent devant ces fêtes magnifiques qui méritent à bien plus juste titre et dans un sens plus noble le nom de spectacle. En effet, faisons un moment abstraction du sens profond et mystique des fêtes du moyen âge ; mettons-nous à la place du curieux, du désœuvré avide d'impressions et de fêtes. La salle de l'Opéra vaut-elle une cathédrale ? Les gammes chromatiques ou les ritournelles de l'orchestre valent-elles ces chants larges, énergiques, hardis comme les arceaux sur lesquels ils rebondissent? Cette poignée de comparses, se promenant autour de décors chancelants et répétant pendant une demi-heure des litanies incompréhensibles de syllabes décousues, ce qu'on appelle un chœur, peut-elle se comparer à plusieurs milliers d'hommes enivrés de reconnaissance et d'amour, et chantant au milieu de la nuit, autant avec leur cœur qu'avec leur voix : « Te Deum laudamus?» Voyons, soyez sincères, et avouez que le théâtre, tel que nous l'ont fait la Renaissance, l'école classique et les dramaturges modernes, avec ses éléments pauvres et mesquins, avec les passions chétives et décolorées qu'il traite, est une misérable parodie des nombreuses et gigantesques fêtes du moyen &ge, dont rien depuis n'a égalé la magnificence et l'éclat.
EPIP0A1\TB.
La fête de PÉpiphanie nous arrêtera moins longtemps que celle de No^l. Le sujet est moins vaste , les Séquences et les chants moins fréquents. Cependant Tesprit qui a présidé à Tinterpréta* tion vivante et figurée du grand mystère de Tlncarnation est resté le même au jour de PÉpiphanie. Nous trouverons la même fidélité dans les détails de Faction et dans la représentation de la partie historique des textes sacrés. Nous verrons les personnages agir, parler et se mouvoir avec la même gravité, la même convenance. Nous ne remarquerons ni dans les rubriques, ni dans les textes, ni dans la musique elle-même^ aucune phrase, aucune note, pour ainsi dire , qui ne soit empreinte de la phis grande dignité, comme aussi de la plus complète intelligence du pèlerinage d'adoration, dont l'enfant Jésus a été l'objet. Qu'on ne s'y méprenne pas ; nous ne nous résignons nullement à être taxés ici de parti pris ou d'admiration erronée. Dans l'examen des monuments nous ne nous contentons pas de dire la vérité, nous disons toute la vérité. Ce n'est pas notre faute si nous taillons dans le vif certaines plaies intellectuelles ^ que des préjugés déplorables ont acclimatées en notre pays, si fécond et si heureux quand il vît sur son propre fonds ; si nous prouvons que sans les réminiscences de Sophocle, d'Euripide et d'Âristophanes, sans les imitations d'Eunius, de Plaute et de Térence, nous avons eu un théâtre et des fêtes dramatiques auxquelles la première des sanctions, l'assentiment de la foule n'a pas manqué ; si enfin , tirant de
"*\?vv/x-frv v;k\kr.\le de la musique religieuse. ,>^v^A ^>s\t^Uo$ mélodies nationales, et prenant pour juge de \;vvi: x^lv^At U imiltitude à laquelle le sentiment grossier du vrai <i^^ ^^^ t><N^u tt'î^ jamais failli , nous établissons leur supériorité sur Ivs î^\ m^xomes , odes-symplionies , cavatines et oratorios movWwi^s» même sur le contre-point du grand Palestrina , qui n'est, À u<^ yeux, qu'un compositeur moderne.
Nous voici arrivés au grand jour de TEpiphanie. On dirait que notre manuscrit prend aussi un air de fête ; car, dès lors, les rubriques en sont mieux écrites et les lettres plus pompeusement ornées. Nous remarquerons en passant, que l'Introït et la Séquence ont ordinairement seuls le privilège de la première lettre ornée. Ce détail indique la place importante qu'ils occupaient dans l'office. La Généalogie de Noël, l'Épitre de saint Etienne et la pièce dont nous allons parler se trouvent également dans ce cas. La paléographie elle-même fournit un ingénieux moyen de hiérarchiser les différentes pièces entre elles.
Après les Versets, les Leçons et les Répons des Matines de l'Epiphanie, le célébrant, revêtu de ses vêtements sacerdotaux, chante solennellement un Évangile, après avoir encensé l'autel.
In die ad Matutinum post. W, et RR.y sacerdos indutus sacèr-* dotalibus vestimentis cantet hoc evangelium . Sed primum incenset altare postea cantet alta voce : « Dominus vobiscum , etc . Sequentia "sancti Evangelii secundam Lucam , etc. » Suit l'Évangile qui se termine par la Généalogie de saint Joseph, dont le chant peut rivaliser avec celui de la Préface. Voici la seconde fois que nous prenons le chant de la Préface pour terme de comparaison. La cause en est dans notre embarras , et ce n'est pas celui du choix , tant le vandalisme liturgique nous a laissé peu de choses à admirer.
La première partie de l'Évangile rapporte le baptême de Jésus- Christ; la seconde donne la Généalogie de saint Joseph. Ré mineur, la mineur, telles sont les modulations positives que l'oreille saisit à la simple audition. Un repos sur ut majeur donne une grande originalité à ce récitatif, qui, du reste, est très-varié ; il ne ressemble en rien à celui que l'on chante dans nos églises , chant monotone et sans couleur, roulant perpétuellement sur
deux ou trois notes , à Tinstar du chant des Carmélites. La parole de Dieu ne devrait pourtant pas être annoncée aux fidèles sur le chant d'un Psaume de la Pénitence.
Le a Te Deum laudamus » termine cette Généalogie^ comme il a terminé celle de Jésus-Christ dans la nuit de Noél, avant Tapparition de l'ange aux bergers.' Il précède également une représentation solennelle , un nouveau drame liturgique entièrement chanté et composé, plus exclusivement que celui de Noël, de textes évangéliques. Avec un prologue tel que le « Te Deum laudamus^ » au chant duquel le peuple devait prendre , comme de nos jours , une large part , le drame ne pouvait manquer d'être dignement représenté et religieusement suivi par les spectateurs.
Dans la nuit de Noël, les bergers étaient représentés par des prêtres, ou, tout au moins, par dessous-diacres, puisqu'ils lisaient rÉpitre ; mais l'Epiphanie renfermant le symbole de la vocation des Gentils au christianisme dans la personne des rois Mages, il eût été inconvenant que des prêtres ou des diacres, qui doivent être des sanctuaires de foi et de piété , fussent , même provisoirement, transformés en rois païens. Admirons ici l'excessive délicatesse qui présidait à ces solennités : c'étaient des clercs qui remplissaient cet office. Ainsi , lorsque l'heure de Tierce avait été chantée , trois clercs , à la vérité , mais trois clercs de haut lieu , revêtus de chapes et le front ceint de couronnes, arrivaient de trois côtés différents , suivis de leurs serviteurs revêtus de tuniques et de manteaux ; ils se réunissaient devant l'autel. Le premier Mage se tenant derrière l'autel, comme s'il arrivait de l'Orient , montrait de son bâton une étoile' apparaissant à la voûte de l'église. Il commençait un dialogue chanté avec lés deux autres Mages qui arrivaient, l'un du côté droit, l'autre du côté gauche de l'autel, n signalait l'éclat extraordinaire de cette étoile. Le second Mage lui répondait que l'astre annonçait la naissance du.Roi des rois; et le troisième ajoutait, que l'avènement de ce Roi avait été prédit parles prophètes.
IndieEpiphanicBj Tercia cantataj très clericimajori sede cappis et coronis ornati , ex tribus partibus cum suis famulis tunici$ et amictibus indutis , ante altare conveniant ; primus stans
108 HISTOIIIE GÉNERALB- DE LA MUSIQUE RELIGIEUSE.
. rétro altare , qudsi ab Oriente veniens , stellam baculo ostendat et dicat simplici voce :
<( Stella fulgore nimio rutilât, »
Secundus aparté dextera veniens :
a Quae regum Regein natum demonstrat, »
Ternus a sinistra parte veniens dicat :
a Quem venturum olim prophétie signaverant. »
Les phrases musicales qui accompagnent cette conversation sont d'une grande simplicité : c'est une introduction à ce qui va suivre. Les trois rois retournaient et se groupaient devant Tautel, et , comme ravis de se voir réunis dans une croyance commune , ils s'embrassaient mutuellement et prenaient une détermination soudaine. « Allons donc, disaient-ils, et cherchons ce Dieu; oflfrons-lui pour présents de Tor, de l'encens et de la myrrhe. »
Tune regressiy ante altare aggregatiy osculentur simul dicentes
versum :
« Eamus ergoet inquiramus Eum offerentes Ei munera aurum, thus et myrrham. »
On pourrait appeler cette première partie le premier tableau de la représentation ; car la règle classique des unités de temps et de lieu n'existait pas pour les liturgistes du xiii"* siècle. En effet , tout l'historique du voyage des Mages était fidèlement retracé : leur départ du fond de l'Orient, leur arrivée à Jérusalem; enfin la présentation de leurs offrandes et l'adoration.
Le second tableau, qui devait représenter le voyage des rois, offrait de grandes difficultés. Une procession était le moyen ingénieux qui les levait toutes. Le chœur, pendant cette marche, suppléait à l'action en racontant l'arrivée des Mages à Jérusalem, au palais d'Hérode, et la question qu'ils adressèrent à ce roi. Singulier rapprochement ! les chœurs faisaient-ils autre chose dans les anciennes tragédies grecques ?
Hoc finitOy eat processio ut in dominiciSy cantore incipiente : « Magi veniunt ab Oriente lerosolimam querentes et dicentes : Ubi est qui natus est, cujus stellam vidimus et venimus adorare Dominum? — Quum natus esset Jésus in Bethléem JudsB, in diebus Hero-
DRAMES LITUBGIQUES DA.\S LES EGLISliS. 10^
dis régis, ecceHagi ab Oriente venerunt lerosolimam dicentes: Ubi est, etc. »
Cette procession amenait les Mages à Tentrée de la nef. Là, ils quittaient Jérusalem. Ils revoyaient avec joie Tétoile qui leur avait servi de guide; ils se la montraient de leurs bâtons de voyage en chantant et en se dirigeant vers l'autel.
Ad introitum navis ecclesie Magi ostendentes stellam cum haculis incipiant antiphonam et cantantes pergant ad altare :
« Ecce Stella in Oriente praevisa iterum precedit nos lucida. Hec, inquam^ stella Natum demonstrat de quo Balaam cecinerat dicens : f. Oritur stella ex Jacob et exurget homo de Israhel et confringet omnes duces alienigenarum et eritomnis terra possessio ejus. »
IjCS Mages, arrivés devant l'autel, c'est- à-dire à Bethléem, trouvaient là deux personnages d'un rang considérable et revêtus de dalmatiques ; ils figuraient probablemement deux anges en prières auprès de l'enfant Jésus. Ces personnages se demandaient à voix basse quels pouvaient être ces hommes qui, conduits par une étoile, parlaient une langue étrangère. Il était naturel que les rois Mages, comme Gentils, ne fussent pas reconnus par les anges.
Vous trouveriez encore volontiers, dans ce détail, une nouvelle preuve de l'exquise convenance que le xiir siècle ne sacrifiait jamais, même dans les circonstances qui autorisaient une certaine liberté.
Hoc finitOy duo de majori sede, dalmaticis induiij in utraque parte altaris stanteSy submissa voceinter se dicant:
a Qui sunt ii qui, stella duce, nos adeuntes inaudita ferunt (1)?»
a Nous sommes, comme vous le voyez, répondaient les -personnages, des rois deTharse, d'Arabie et de Saba. Nous apportons des présents au Christ roi, au Seigneur qui vient de naître et nous venons l'adorer, conduits par une étoile. »
Après cette profession de foi , les deux personnages revêtus de dalmatiques, n'ayant plus d'objection à faire à ces rois Gentils qui
(1) Le ferunt inaudita pourrail-il se traduire par : qui apporlenl des objets ou des présents extraordiDaires T
venaient adorer le Roi des rois, ouvraient le lieu sacré où se trouvait l'enfant et leur disaient : « Voici l'enfant que vous cherchez ; hàtez-vous de l'adorer ; car c'est le Rédempteur du genre humain. »
Tune Magi respondeant :
«Nos sumusquos cernitis reges Tharsis et Arabum et Saba, dona ferentesChristo, Régi nato, Domino, quem, stella deducente, adorare venimus. »
Tune duo dalmatiei aperientes eortinam dieant :
c< Ecce puer adest quem queritis ; jam properate adorare quia ipse est redempciomundi. »
Les rois Mages sont enfin arrivés au terme de leur pèlerinage. 11 leur est donné de contempler l'Enfant-Dieu et de lui ofiFrir leurs présents. Les trois clercs qui les représentaient se prosternaient donc à la fois en disant : « Salut, Prince des siècles, n Le premier ajoutait : « Recevez de l'or, 6 Roi ; » le second : « Prenez cet encens, ô vous qui êtes vraiment Dieu; » enfin, le troisième : <c Recevez cette myrrhe, signe de votre sépulture. » Ce symbolisme au moins n'est pas contestable.
Tune procidentes simul reges ita salutenl puerum et dieant :
<( Salve, Princeps saeculorum (ici la rubrique manque). Suscipe rex aiurum. » Seeundus offerens ita dieens : « Toile thus, tu vere Deus. » postea tertius offerat ita dieens : « Myrrham signum sépulture. »
On croirait la représentation terminée ; mais le consciencieux liturgiste du xiii* siècle se reprocherait de passer un détail historique de l'action . Hérode avait invité les Mages à revenir par Jérusalem (( afin d'allei* lui-même adorer le Seigneur, » disait-il dans son hypocrisie profonde. L'action dramatique aurait été incomplète, si l'esprit du spectateur était resté sous le coup de la perfidie d'un méchant. L'enseignement rehgieux, car ces solennités étaient un catéchisme pour le peuple, aurait été inexact, si les Mages n'avaient pris une autre route pour retourner en leur pays. En effet , les personnages simulaient le sommeil , non par des signes matériels et une imitation grossière, mais, dit la rubrique, profonde en sa simplicité «par la prière. ».Un enfant, tenant la
place de l'ange et revêtu d'une aube, leur disait : ce Tout ce que les prophètes ont prédit a été accompli; allez, et repassez par une autre route de peur que vous ne soyez punis en trahissant un si grand roi. »
Tune orantibus Magis et quasi somno sopitisy quidam puer^ albis indutus quasi angélus ante altarey illis dicat :
a Impleta sunt omnia que prophetice dicta sunt ; ite obviam remeantes aliam, ne delatores tanti régis puniendi eritis. »
Ainsi, nous venons d'assister à une représentation divisée en trois actes distincts. Six personnages se sont partagés l'action : trois rois Mages, deux anges et un enfant. En outre, le chœur a expliqué et éclairci les difficultés de temps et de lieu. La musique donnait un attrait puissant à cette solennité par la variété des chants et leur appropriation aux paroles et aux situations : ajoutons que ces fêtes avaient lieu le matin, avant la messe. Ces fêtes matinales devaient être vivifiantes et appeler après elles la vie pratique , l'action , tandis que nos soirées dramatiques et nos fêtes nocturnes ne produisent qu'une agitation fébrile, un délire artificiel suivi de la fatigue et du sommeil. Ce n'est pas ici le lieu d'établir un nouveau parallèle entre les représentations liturgiques du moyen âge et les solennités dramatiques modernes au point de vue de l'influence sociale.
Les personnages qui ont représenté les rois dirigent le chœur pendant la Hesse et chantent solennellement le Kyrie, l' Alléluia du Graduel, le Sanctus et l'Agnus Dei.
Sequitur Missa ad quant très reges regant chorum et cantent festive.
« Kyrie, fons bonitatis et Alléluia et Agnus et Sanctus. » Le Kyrie est une pièce d'autant plus curieuse que le chant en a été conservé en partie, tandis qu'il ne reste aucun vestige du texte. On l'appelle communément de nos jours le Kyrie des doubles-majeurs. Destinée étrange 1 cette pièce, chantée autrefois si solennellement & l'une des grandes fêtes de Tannée, est tombée dans un tel dédain qu'on ne l'entend plus qu'aux très-petites fêtes; elle est d'ailleurs exécutée dans un mouvement beaucoup trop précipité. Ce n'est pas tout encore. Le chant qui nous reste
112 HISTOIRE GÉXÉRALE DE LA MUSIQUE RELICUEUSE.
n'est qu'un neurae, qu'un refrain de l'ancien et véritable Kyrie. Ce refrain est, à très-peu de notes près, semblable au chant proprement dit, sauf que les paroles sont changées en vocalises sur les mots principaux : <c Kyrie. eleison, y*