‹ Histoire générale de la musique religieuseChapitre 22 sur 122 · DEC GRATIAS · texte numérisé non relu

DEC GRATIAS

Virgo gemma virginum, slella maris fulgida, Lucem solis superans, margarita splendida, Filia Jberasalem, prudens et castissima,

Sponsa mater que régis qui gubernat omnia. Pâtre Deo geniti ante cuncta secuja, Cujus Tera bonitas Nostras mundet maculas, Ave Dei genitriz, nostra spes et gloria, Per quam nobis aditos datur ad celestia, Perdita que fuerant vite reddens gaudia, Nostra fuga scelera, per te data gratia, 0 inestimabilis sanctitatis pietas, Tuo sacro germine Eve lapsum repara.

Te chorus aogelicus laudat super etbera;

Omnes sancti jubilant tibi dantes cantica.

Namque tui fliii astas in presentia,

Qui, te terris elevans, transveiit ad sapera.

Ergo, Virgo, poscimus

Nos precanles audias, »

Atque nostras precibus

Munda mentes sordidas,

Ut, intrantes celicas

Emundati januas,

Per te Deo débitas

Referamus gratias.

Les avertissements donnés par Pierre de Corbeil à l'occasion du renouvellement de Tannée reviennent encore pour démontrer le véritable but de son œuvre,

Conducttis (id Ludarium.

Novus annus bodle Débet laborare,

Honet nos letitie Ut sic Deum colère

Laudes inchoare. Possit et placare.

Félix est principium Dignus est memoria

Finem cujus gaudium Finem cvgus gaudia

Solet terminare. Soient terminare ;

Celebremus igitur Dignus est preconiis

Festum annuale, Quem tôt benefidis

Quo peccati solvitur Scimus habundare.

Vinculum mortale, Gui creare placuit

Et infirmis propinatur Gelum, terram, mare,

Poculum vitale. Sic in verbo voluit

Adhuc sanat egrotantes Mundum ordinare.

Hoc médicinale, Et sic foit ei cure

Hune psallimus letantes Hominem ditare

Ad memoriale. Ha ha he! Ut subjecte créature

Qui vult vere psallere, Possit imperare,

Trino psallat munere, Et si vellet immortalis

Corde, ore, opère Potuisset stare. Ha ha he I

Conduclus ad Poculum.

Kalendas janoarias SollempDes, christe, facias.

Et nos ad tuas nuptias Vocatos, rei , suscipias.

Suscipe tuum populum Ad nuptiarum epulum Qui multiplex et ferculum, Cigus sanguis est poculum.

Poculum tui sanguinis Suropti quecarnem hominis, Ad laudem tui nomiois, Da nobis, proies virginis.

Virginis quidem proprius Et Creator et filius, Extra quem dod est alius, Etquidhoc mirabilius!

Miranda res per secula, Qnod sine Yîri copula Te concepit juTencuia In virginali dausula.

Clausa mater condpiens Giausa fuit et pariens Et tu Deus ingrediens Ingressus et egrediens.

Egrcssus autem, ardua Mortis fregisticomua; Quin ipsa mors est mortua»

Occisa vite janua.

Janua vite congrua, Immo vita perpétua, Nos, Christe, per hec omnia Duc ad festa continua.

Continua festa Syon, Quo repertum topazion Tulisti homo in Syon Patri presentans Elyon.

Ely patri sit gloria Tibi Christe, Victoria, Neupmati sunt equalia Per seculorum secula.

Le dernier mot de chaque strophe commence la strophe suivante. Cette particularité avait sans doute dans Tesprit de l'auteur Tavantage de lier les strophes les unes aux autres et d'en graver facilement la suite dans la mémoire. Lorsque les mots ne sont pas les mêmes, ils appartiennent au même primitif et au même verbe. Mirabilius est suivi de miranda^ dausula de clausa^ egrediens de egressus.

Versus ad prandium.

0 crndfer, bone luds salor omniparens, pie verbigena, édite corpore virgineo^ sed prius in genitore potens, astra, solum, mare qnam fièrent, hue nitido, precor, intttitu, flecte salutis feram faciem, ttonie serenus et irradia, nominis ut sub honore tui bas epulas liceat capere. Te sine dulce nicbil, Domine, nec Juvat ore quid appeterepocula, ni prius ante dbos, Christe, tuus favor Imbuerit, omoia sanctificante fide. Fercula nostra Deum sapiant, Christe, et influât in pateras séria ludicra verba, jocos; denique quod sumus aut agimus trina supema regat pietas, ipse homini quia cuncta dédit que capimus dominante manu, que polusaut humus aut pelagus aère, gurgite» rare créant, hec michi subdidit et aibi me.

La prière pour le repas sur laquelle nous appelons de nouveau l'attention du lecteur, proscrit tout excès de table et de langage. L'ensemble de l'ouvrage est incompatible avec l'idée du plus léger désordre , et nous sommes convaincu qne l'étude attentive de ce document intéressant dont le sens a donné lieu à tant de controverses^ prouvera surabondamment que cette composition sérieuse pour le fond^ gracieuse dans la forme, est fort remarquable sous le double rapport de la poésie et de la musique.

Suivent les trois épltres : De beato Stephano^ de S. Johanne^ de InnocentibuSy qui terminent le manuscrit et forment les buit dernières pages.

La Prose de l'&ne, qui se trouve sur le premier folio du manuscrit de Pierre de Corbeil que nous venons de reproduire, renferme un éloge complet et mérité de l'àne au point de vue des qualités de l'animal et abstraction faite du sens symbolique que nous allons lui donner plus loin. L'àne est beau et plein de courage : a pulcher et fortissimus; n c'est la meilleure béte de somme : « sarcinis aptissimus; » ses bonds surpassent ceux des mulets, des daims, des cbevreuils : « saltu vincit hinnulos, dagmas et capreolos; D sa marche est plus rapide que celle des dromadaires de Hadian : « super dromedarios velox Hadianeos ; r> il traîne des chariots pesamment chargés: « dum trahit véhicula multa cum sarcinula ; » et cependant sa nourriture est grossière : k illius mandibula dura terit pabula ; )> il mange tout ce qu'on lui donne, les barbes des épis, de l'orge, des herbes inutiles ou nuisibles, le chardon si redouté des agriculteurs: «cum aristis hordeum oomedit et carduum ; » il remplit dans l'aire l'office du vanneur pour séparer le bon grain de l'ivraie : « triticum a palea segregat in area. »

Passons à l'explication symbolique. « Orientis partibus. » C'est de l'Orient que nous vient la lumière, l'Orient est le berceau de l'humanité; c'est aussi de l'Orient que sont venus les Mages avec les présents dont l'àne était chargé ; c'est du côté de l'Orient que parut l'étoile qui les guida. Saint Bernard, dans le «Patrem parit filia, » autre pièce du même manuscrit, appelle Jésus-Christ, « Oriensin vespere. d Dans la liturgie, une des grandes Antiennes

chantées pendant TÂvent lui donne le même nom : ce 0 Oriens, spendor lucis deternae, et sol justitiae : veni et illumina sedentes in tenebris et umbra mortis. )> Diaprés la prophétie de Zacharie ; un homme viendra et son nom est Orient : a Ecce vir, Oriens nomen ejus. » ( Zach. vi, 12. )

« Adventavit » vient d' <c adventus , » mot qui s'applique au temps qui précéda l'avènement du Sauveur. « Asinus » ne peut ici être pris qu'en bonne part, d'après tout ce que nous avons établi plus haut au sujet de l'àne. La suite de la Prose prouvera avec évidence que cet àne est le symbole de Jésus-Christ, comme l'agneau, la licorne, la colombe emprisonnée, le phénix, le péUcan, le lion, etc.; et ce ne sont pas seulement les peintres et les sculpteurs qui ont employé ces images,#maisles plus grands docteurs, à toutes les époques : « Pie pellicane, Jesu Domine ! » s'écrie saint Thomas d'Aquin dans l'hymne a Adoro te supplex. » Abailard compare Jésus au lionceau :

Ut leonis catulus Resurrcxit Dominas. Quem rugitus patrius

Die tertift Suscitât vivificus,

Teste physica (i).

Jésus-Christ est le plus beau des enfants des hommes : le mot <( pulcher » doit donc lui être appliqué , et peut d'ailleurs s'entendre des qualités morales, «c Fortissimus ; » Jésus dit de luimême qu'il est venu pour vaincre le prince de ce monde et le jeter dehors; il a vaincu la mort, il est notre force et notre salut. Cette épithète se trouve commentée dans cette belle strophe de Prudence.

At DOS subactos jugiter Errons imperio gravi, Dux noster, hoste saucio, Môrtis tenebris libérât.

(1) On peut consulter pour Texplication de cette strophe, Touvrage du R. P. Cahier : Sur quelques pointe de ioologie mystique dans les anciens vitraux peints , n® H, p. 79 ; et notre \olume : Carmina e poetis christianis excwrpta, p. 4â3.

« Sarcinis aptissimus; x> Jésus-Christ n^est descendu sur la terre que pour se charger des iniquités du monde. Il n^est pas venu, dit-il, pour commander, mais pour obéir, et jusqu^à la mort de la croix ; de cette croix^ à la fois instrument de son supplice «t image du fardeau de nos péchés, sous laquelle son divin corps s'est affaissé trois fois dans le trajet de la voie douloureuse.

QuoiquUl ne soit pas nécessaire de faire un grand effort d'imagination pour appliquer au Sauveur les vers de cette première strophe, toutefois nous ne serions pas éloigné de proposer une seconde interprétation à cause de la strophe suivante qui marque la transition de la loi ancienne à la loi nouvelle, de la synagogue à l'Eglise , de la circoncision au baptême dans les eaux du Jourdain.

Si on exige une suite rigoureuse et chronologique en quelque ^orte dans l'ordre des idées comme dans celui des strophes, nous pourrons voir dans cet âne qui vient de l'Orient plein de force et -de bravoure, qui doit supporter tant de fatigues et de travaux, et que surtout on semble encourager à fournir sa carrière par le refrain français a hez, sir asne, hez, » nous pourrons voir le type de la nation juive dépositaire* de la foi au vrai Dieu, peuple unique entre tous les peuples, persécuté par tous et qui n'a pu parvenir à remplir sa mission qu'au prix .des plus grands sacrifices et par une lutte acharnée. Le mot « hic » qui commence la deuxième strophe, pourra faire préférer le dernier sens.

Sichem fut la première capitale du royaume d'Israël. Son territoire était fort renommé pour ses p&turages. (Flavius Josèphe, Histoire des antiquités judaïques^ liv. II, ch. 2. folio 27, traduction de Genebrad, 1604. ) Les enfants de Jacob avaient fait paître leurs troupeaux dans ces plaines fertiles, sous la direction de Ruben, l'ainé d'entre eux. a Hic in collibus Sichem enutritus sub Ruben » se rapporte donc bien à l'àne juif. Lorsque les Juifs ac- <;rurent leur puissance, ils s'étendirent au delà du Jourdain : <( transiit per Jordanem, » et la tribu de Juda s'établit dans un pays nouvellement conquis. Bethléhem semble être le but de la pérégrination de cet àne ; «c saliit in Bethléem. » En effet nous ne

trouvons plus dans le reste de la Prose aucun nom de lieu ni de ville. C'est que là devait naître le Sauveur. <x Et vous^ Bethléhem Ephrata, vous êtes regardée comme un lieu trop peu considéra- ))le pour donner des princes à Juda; mais c'est de vous, dit leSeigneur, que sortira mon Fils pour être le dominateur dans Israël.» (Hichée, v. 2.) Il nous semble, dès maintenant, que le refrain <t Hez, sir asne, hez ne peut guère être considéré comme un cri burlesque de la populace que Dulaure, M. Hichelet et d'autres ont voulu réjouir à tout prix ; nous pensons que désormais nos lecteurs lui donneront simplement, comme nous, le sens de ce Noël si connu :

Venez, divin Messie, Sauvez nos jours infortunés; Venez, source de vie, Venez, venez, venez.

Ah ! descendez, hatez vos pas :

Sauvez les hommes du trépas.

Secourez-nous, ne tardez pas.

La métaphore continue dans la troisième strophe, et le poète liturgiste donne à l'âne une telle supériorité sur les mulets, les daims et les chevreuils, « saltu vincit hinnulos, dagmas et ca-preolos, D qu'elle doit s'entendre évidemment au moral. L'âne est donc ici le symbole de la valeur que les Hébreux déployèrent contre les peuples ennemis qu'ils eurent à combattre et qu'ils soumirent. Les Hadianites, dont il est fait mention dans ce dernier vers <c super dromedarios velox Madianeos , » furent un des peuples qu'ils assujettirent -à leur domination.

Dans la quatrième strophe, l'âne juif a rempli sa destinée. Plus de doute possible. L'interprétation littérale est elle-même un symbole admis par tous les Pères et enseigné par le catéchisme. Que ce soit un âne et non des chameaux qui ait apporté au Roi des rois, dans l'étable de Bethléhem, les présents des rois Mages, peu importe. L'âne chrétien a fait â l'Église des présents impérissables : l'or , l'encens , la myrrhe, c'est-à-dire la royauté du Christ, sa divinité, son tombeau ; telle est la rançon du monde l

Aarttin de Arabia, ThQs et myrrfaam de Saba Tulit in Ecclesia Virtus aiinaria.

Jésus-Christ est roi, et cependant il est méprisé pendant sa vie. Il porte sa croix : a dum trahit véhicula. » Il se charge volontairement du fardeau de nos péchés : a multa cum sarcinula;» U veut les expier et nous réconcilier avec Dieu. Les difficultés, les obstacles, les résistances que rencontre sa prédication sont exprimés par les mots <c dura terit pabula. » Les affreux tourments de sa passion ne convertissent pas les juifs dont Tincrédulité leur attire cette apostrophe de saint Jean : « duri et incircumcisi cordibus.» Les gentils eux-mêmes sont longtemps rebelles à la doctrine de la croix qu'ils considèrent comme une folie ignominieuse.

Dans la sixième strophe, Jésus-Christ prêche sa doctrine à tous, aux bons comme aux méchants : ucum aristis hordeum comedit et carduum. » Il sème sa parole partout, le long des chemins, dans des endroits pierreux, dans les épines et aussi dans la bonne terre. (S. Matthieu, xiii, 4-8.) Nous ne serions pas éloigné de voir <lans ce mélange d'épis, d'orge et de chardons appelés à devenir la nourriture de Jésus-Christ, les apôtres, les disciples et les gentils; car il est dit aussi : «celui qui sème le bon grain, c'est le fils de l'homme. Le champ est le monde; le bon grain, ce sont les enfants du royaume ; et l'ivraie, ce sont les enfants du malin esprit. » (S. Matthieu, xui, 38.) Après avoir, dans les deux premiers vers, fait allusion aux diverses paraboles relatives à la parole de Dieu, l'auteur de la Prose arrive dans le troisième à la même conclusion qui termine ces paraboles elles-mêmes; ce qui ajoute ime preuve de plus à notre interprétation: citriticum ex palea segregat in area. » Certainement l'âne en Orient remplit, comme nous l'avons dit plus haut, l'office du vanneur; mais la connaissance de ce fait ne nous suffit plus. Nous y voyons la séparation du bon grain et de l'ivraie mentionnée dans l'Évangile : « il a son van à la main, et il nettoiera parfaitement son aire; il amassera son froment dans le grenier, mais il brûlera la paille dans un feu

qui ne s'éteindra jamais. » (Saint Matthieu ^ ni , 12; et xiii , 40.)

La dernière strophe enfin nous fait assister au triomphe de la foi, à la prédiction d'un nouvel ordre de choses. Jésus-Christ a racheté le monde; il a fondé son Église, et il a fait entrer dans son sein tous ses élus. Il rend grâces à Dieu son père : « Amen dicas, asine, jam satur ex gramine. » Cette Église se confondant avec son chef, marche dans la voie nouvelle du progrès chrétien; elle a dépouillé le vieil homme et s'est débarrassée de la servitude de la loi ancienne comme d'un vêtement qui ne peut plus lui servir : « Amen, amen itéra, aspernare vetera. » Ces deux derniers mots établissent victorieusement le rapport entre les deux parties de la Prose dont les objets principaux, la synagogue et l'Église, se retrouvent en présence. L'Église, reine couronnée, recueille le sang vivifiant qui sort du côté de Jésus crucifié ^t entonne des cantiques de triomphe, tandis que la synagogue, reine déchue et méprisée, est dépossédée de tous ses privilèges.

Pour nous résumer, l'unité la plus remarquable règne dans toute cette pièce. Les destinées del'àne juif commencent à se révéler sur les collines de Sichem, se poursuivent avec gloire au delà du Jourdain, et viennent se réunir dans Bethléhem à celles del'àne chrétien, qui fait triompher la loi nouvelle et dont l'histoire va se perdre dans la gloire de Dieu.

Maintenant que nous avons fait l'histoire de la véritable Prose de l'âne d'après le manuscrit de Sens, nous allons reproduire la Prose que Hillin, Dulaure et Hichelet ont empruntée aux manuscrits de Sens et de Beauvais , en donnant naturellement la préférence à ce dernier , et nous ferons l'histoire de cette parodie qui a eu jusqu'à ce jour plus de succès que la pièce originale.

Voici une copie du manuscrit de Beauvais qui, d'après nos renseignements, ne renferme pas un office, mais une sorte demystère postérieur d'un siècle au moins à l'office de Sens, et n'ayant aucune autorité historique et encore bien moins religieuse.

Orientis partibus Hez, sir asnes, car chantez,

Adventavit asinus Belle bouche rechignez,

Pulcher et fortissimus ' Vous aurez du foin assez

Sarcinis aptissimus. Et de Tavoine a plantez.

Lentas erat pedibus Nisi foret baculus Et eum in clunibus Pungeret aculeus.

Hez, sir asnes, car chantez, Belle bouche rechignez, Vous aurez du foin assez Et de l'avoine a plantez.

Hic in coUibus Sichen Jam nutritus sub Ruben Transiit per Jordanem, Saliit in Bethléem.

Hez, sir asnes, car chantez. Belle bouche rechignez, Vous aurez du foin assez Et de Tavoine a plantez.

Ecce magnis auribus Subjugalis filius Asinus egregius Asinorum Dominons.

Hez, sir asnes, car chantez, Belle bouche rechignez.

Vous aurez du foin assez Et de Vavoine a plantez.

Saltn Tincit hinnulos Damas et capreolos Super dromedarios Veioz madianeos.

Hez, sir asnes, car chantez.

Belle bouche rechignez.

Vous aurez du foin assez Et de Tavoine a plantez.

Aurum de Arabia

Thus et myrrham de Saba

Tulit in ecdesia

Virtus asinaria.

jflez, sir asnes, car chantez.

Belle bouche rechignez,

Vous aurez du foin assez

Et de l'avoine a plantez.

Dum trahit véhicula Multa cum sarcinula lUius mandibula Dura terit pabula. Hez, sir asnes, car chantez.

Belle bouche rechignez.

Vous aurez du foin assez Et de Tavoine a plantez.

Cum aristis hordeum Comedit et carduum Triticum a palea Segregat in area.

Hez, sir asnes, car chantez.

Belle bouche rechignez.

Vous aurez du foin assez Et de l'avoine a plantez.

Amen dicas asine Jam satur de gramine Amen amen itéra Aspemare cetera.

Hez va ! hez va ! hez va I hez !

Bialx, sir asnes, car chantez.

Vous aurez du foin assez Et de Tavoine a plantez.

Gomme Dulaure est de tous les auteurs celui qui a le plus contribué à populariser ce prétendu office de Pane, nous allons mettre ses assertions sous les yeux de nos lecteurs qui pourront en vérifier l'exactitude non-seulement d'après le texte original de la Prose que nous avons donné plus haut, mais encore d'après l'ensemble du manuscrit même de Pierre de Gorbeil.

€( On imagina à Vérone y dit cet antiquaire dans son chapitre sur Beauvais , que l'àne qui porta Jésus-Christ dans Jérusalem ,

après avoir voyagé quelque temps en Palestine, tra^versa la mer à pied sec, prit le chemin de Chypre, de Rhodes, de Candie, de Halte et de Sicile, séjourna quelque temps & Aquilée, et vint enfin s^ établir aux environs de Vérone où il mourut. On lui fit de magnifiques funérailles; on enferma ses os dans un àne artificiel, qui fut déposé dans Téglise de Notre-Dame des Orgues, sous la garde de quatre chanoines, qui, deux fois l'année, dans une procession solennelle, portèrent cet àne comme une relique.

» De là les fêtes célébrées, au moyen âge, en T honneur de Fane dans un grand nombre de cathédrales de France , et entre autres dans celle de Beauvais.

» Le 1<^ janvier de chaque année, un àne portant sur son dos une jeune fille couverte d'une belle chape, représentant la sainte Vierge allant en Egypte, et tenant dans ses bras l'Enfant Jésus , s'avançait en tète d'une longue procession qui partait de la cathédrale et se terminait à Saint-Étienne. Là, on faisait entrer l'àne et la jeune fille dans le sanctuaire et on les plaçait du côté de l'Évangile. On commençait ensuite la fameuse Prose de l'àne qui variait dans chaque église. » Suit la traduction de cette Prose que nous avons citée plus haut. Elle est augmentée, comme on a pu le voir, d'une deuxième strophe qui contredit la cinquième, troisième du manuscrit de Sens : « Saltu vincit hinnulos , etc. ; » d'une quatrième strophe et d'un refrain dont il n'est fait nullement mention dans la Prose du xiii' siècle.

Dulaure ajoute : « L'Introït, le Kyrie eleison, le Gloria in excelsis, le Credo^ etc., étaient toujours terminés parle cri: «Hin, han, hin, han ; » et à la fin de la Messe, le prêtre, se tournant vers le peuple, au lieu de dire, « Ite, missa est, » commençait à braire de toutes ses forces, à quoi le peuple répondait de la même manière, au lieu du « Deo gratias. » — « Les cultes de l'ancien polythéisme n'avaient rien de plus extravagant, de plus ridicule, de plus bon* teux. Il est surtout remarquable de voir des prêtres avouer que ce isont des àneries qm ont enrichi l'Église.

» On célébrait encore à Beauvais d'autres cérémonies qui, pour être moins fameuses, n'en sont pas moins remarquables. Le jour de l'Epiphanie, trois valets représentaient les trois liages ; le jour

de Pâques, à Matines, trois enfants de chœur contrefaisaient les trois Marie ; le jour des Innocents les enfants de chœur occupaient les hautes stalles, et les chanoines les basses. Nous pourrions signaler quelques autres coutumes plus ou moins bizarres, qui tendent toutes à prouver que la religion dealers avait besoin de spectacle pour se maintenir. »

Voici maintenant les affirmations de Dulaure, au sujet du manuscrit de Sens : a On conserve, dans le muséum du collège, le célèbre diptyque qui contient l'office des fous et la prose de Tàne, comme une preuve de la bizarre fête des fous, et F un des plus curieux monuments de la folie humaine. Cette fête, qui parait une grossière imitation des saturnales , est évidemment un reste du paganisme, mêlé avec les premières cérémonies du christianisme naissant : elle se célébrait aux fêtes de Noël. L'àne était le héros de la fête : vêtu d'une belle chape, on le conduisait en cérémonie à Tautel en chantant : <x Orientis partibus , adventavit asinus , pulcher et fortissimus, sarcinis aptissimus ; » le cri de Véne était le refrain , et tous les assistants finissaient par braire en chœur. Tous les dieux de la fable , Bacchus , Pan , les Satyres , les Triions, Vénus, etc., contribuaient de la manière la plus confuse à la cérémonie représentée dans le diptyque. L'auteur de l'office est Pierre de Corbeil, archevêque de Sens, mort en 1222. Tantôt défendue, tantôt permise, cette fêtet^e cessa tout à fait qu'à la fin du XVI* siècle. »

L'auteur d'un livre très-bizarre, pensé et publié au commencement de ce siècle , s'exprime ainsi au sujet de la fête de l'àne : 4x On ne plaît point à Dieu si on ne l'aime véritablement. Toutes vos grimaces jésuitiques ou de vaches à Colas sont percées à jour. Ce sont des moyens bas, honteux , un faux christianisme. Platon chérissant les vrais biens , quoiqu'il n'en connût pas l'auteur, valait mille fois mieux que vous et vos momeries. Voulez-vous nous ramener à la fête de l'âne de Vérone et aux quarante moines qui en gardaient les reliques ? Voulez-vous que nous chantions à la messe :

Orientis partibus

Adventâbit {sic) asinus

Pulcher et fortissimus.

Voulez-vous qu'au lieu de dire : « Ite, missa est, » le prêtre se mette à braire trois fois de toute sa force, et que le peuple réponde en chœur, comme je Tai vu faire en 1788 , dans l'église de Bellaigues, en Périgord? Sont-ce là les petites pratiques qiïe, selon vous-mêmes, l'Église n'ordonne pas, mais qui plaisent aux fidèles, et que vous protégez?... Dussé-je vous siffler tout seul, je vous sifflerai (1). »

Il y a dans le persifflage de ce platonicien de nouvelle espèce deux choses à remarquer : premièrement, la mention qu'il fait de l'àne de Vérone, et ensuite celle du a hi han , )> traditionnel chez les historiens de l'école de Voltaire. Il porte de quatre à quarante le nombre des chanoines, « conservateurs de l'àne, » dans l'église de Vérone ; il n'indique, pas plus que Dulaure,la source à laquelle il a puisé ses renseignements, a Le hi han » ne se trouve ni dans la pièce originale qu'on connaît, ni même dans la parodie qu'on en a faite, et qui ne remonte qu'au xv* siècle, comme il est facile de s^en assurer en comparant le manuscrit de Beauvais avec celui de Sens. Le dyptique en ivoire, qui est depuis longtemps placé dans la bibliothèque de Sens, représente une sculpture antique, probablement antérieure au christianisme. L'ancienne capitale de la Gaule sénonaise est très-riche en antiquités romaines : elle ne sait qu'en faire en quelque sorte ; elle en a décoré ses cours, sa bibliothèque, sa mairie, même ses églises, comme on a placé dans la cathédrale de Reims le tombeau monumental d'un consul romain. On s'est servi de ce diptyque précieux en lui-même pour envelopper le manuscrit de Pierre de Corbeil, peut-être même pour le préserver de l'indignation qu'aurait causée aux philoisophes la vue de ce a curieux monument de la folie humaine. » Mais voir dans ce bas-relief, qui représente les quatre éléments isous la figure des dieux et des déesses de la fable , tels que Bac^ chus ou Apollon, Gérés ou Diane, Amphitrite, Tritons, etc., un «pécimen de l'office de la Girconcision écrit et noté dans les

(1) Tabkau fnorcU et philosophique , par M. Fournier^Verneuil , aateur de CuriosiU et indiscrétion et do Huron de Montrouge, }n^9», Paris , 1826 » page 822-523.

soixante-quatre pages du manuscrit, c'est le fait d'une mauvaise foi grossière ou d'une ignorance plus grossière encore. Dulaure n'hésite pas cependant à déclarer qu'il existe un rapport frappant entre la couverture et le texte. II voit là a un reste du pagani^m^ mêlé avec les premières cérémonies du christianisme naissant. » Quoiqu'il y ait sur le premier folio c( Officium Circumeîsionis ad usum urbis Senonensis , » il confond cette fête chrétienne avec je ne sais quelle fête instituée en Provence par le roi René, et dans laquelle on se livrait à des gaietés qui rappelaient plus ou moins les antiques saturnales , et qui préludèrent ^à celles de la renaissance. Voyant dans les rubriques : « Conductus ad tabulam, conductusad subdiaconum, conductus ad diaconum, conductus ad evangelium , conductus ad prandium , conductus ad presbyterium ; » il s'est avisé de sous-entendre partout le mot « asinus. » Dès lors le rôle de l'àne devenait réellement important : il <c était conduit à l'autel ; » il accompagnait le diacre à l'Évangile'; le sous-diacre ne pouvait lire l'Épltre sans avoir cet animal à ses côtés; on le conduisait après l'office à un banquet. Si Dulaure et d'autres après lui, avaient regardé de plus près^ ils auraient vu que «c conductus » n'est pas adjectif et ne se rapporte en rien à l'àne dont il n'est fait mention nulle part en rubrique dans le manuscrit, mais qu'il est substantif et exprime une partie de Foffice qui se chantait en marchant, en formant un cortège, soit que le sous-diacre allât lire l'Épltre sur les marches du jubé, soit que le diacre s'y rendit en portant le livre des Évangiles, soit enfin que les chantres et le clergé allassent prendre leur repas. Le « conductus » est un morceau de musique religieuse, comme « antiphona, versiculus, introltus , psalmus, processio , capitulum » et autres. Les traités de musique du moyen âge sont explicites à cet égard : « Et nota quod bis omnibus est idem modus operandi, excepte in conductis. » « Qui vult facere conductum^ primum cantum invenire débet pulchriorem quam potest (1). )> M. Bourquelot, professeur à l'école des Chartes, et membre de

(i) Francon, texte de Jérôme de Moravie. Vovoz Vlh'sloirc de Vharmonic au moyen àge^ par M. de Conssemaker, page Îi8.

la Société des antiquaires de France, a publié V office de la Circoncision à Pusage de la ville de Sens, sous le titre d^ office de la la fête des Fous ; et il a joint à sa publication une préface et des notes dans lesquelles il s'efforce de justifier Dulaure et ses copistes du reproche d'infidélité et d'ignorance qui lui a été adressé au sujet de cette curieuse pièce liturgique. M. Bourquelot/faisant allusion à ce que nous avons écrit dans ce sens, souffre de voir Vigno-rance passionnée émettre avec tant d^ aplomb de semblables propositions. Nous empruntons à son mémoire la note suivante. Comme elle traite précisément de l'objet qui a valu à Dulaure un démenti sévère , elle devra , pour éclairer notre ignorance et calmer notre passion , offrir un modèle de savante critique et d'impartiale modération. « D'après les traditions du paganisme, Jupiter voyant Bacchus combattre avec ardeur les géants en révolte contre le ciel, lui cria eS Ote, « courage, mon fils. » De là se forma Ifi moi Évohé, qui est resté comme un signe d'appel et d'encouragement. Evan,6on^/5, était un surnom de Bacchus. Dans un morceau intitulé : Bacchus , Lucien racontant la conquête des Indes par le demi-dieu , fils de Jupiter , et décrivant le cortège du conquérant, dit de Pan : Bouillant de colère, il court par tout le camp en sautant et dansant; il épouvante les femmes qui, à son approche , agitent leur chevelure éparse et crient de toutes leurs forces : Évohé, mot par lequel elles semblent appeler leur général'.

» Le mot euouae, evoue, evovœ se répète fréquemment dans les offices de la Circoncision et des Fous. Est-il, ainsi que l'ont avancé quelques personnes, un souvenir de la célèbre exclamation poussée par Jupiter , et peut-il entrer parmi les éléments païens de la fête des Fous? On a soutenu longtemps l'opinion affirmative; mais il faut, pour être dans le vrai, répondre négativement. Du reste , en admettant même l'origine païenne du mot Evovae, sa présence dans les Missels des Fous y serait sans signification particulière , car on le trouve dans plusieurs offices, se rapportant à d'autres fêtes ecclésiastiques.

» Ainsi, àsLnsVOfficium ad judicium aquœ, qui fait partie d'un Rituel de l'évêché de Soissons, composé en 1205 , et cité par

D. Grenier dans sa collection manuscrite (Bibl. Imp., 20* paquet, n"" 1), on lit : a Justus es, Domine , et rectum judicium tuum : fac cum servotuo, secundum misericordiam tuam. — Beati immaculati in via ! Euouae. » — Dans un manuscrit de prières^ sur vélin, qui se trouve à la Bibliothèque de la ville de Provins, les premiers mots de chaque prière sont suivis du Euouae.

)) M. Francisque Michel, dans un rapport au ministre de l'instruction publique, qui fait partie de la coUection des monuments inédits relatifs à l'histoire de France (1839), cite, page 51, plusieurs manuscrits existant en Angleterre, où se rencontre Vexclorclamaiion (sic) Euouae. Tel est le manuscrit Harléien , 9908, à Londres, fol. 41, r°, où sont copiées plusieurs antiennes sur sainte Mildrette qui se terminent par Euouae. rt

Suivent d'autres citations analogues.

Il semble donc résulter de ce qui précède que si Vetwuae n'est pas précisément le refrain bacchique, il est tout au moins une exclamaiion , et on conviendra qu'il est une chose bien plus surprenante que la présence de V euouae dans ces divers Missels, c'est qu'un professeur de l'école des Chartes soit assez peu au courant des habitudes de la liturgie pour ignorer que les antiennes sont toujours suivies d'un Psaume, que le ton sur lequel se chante ce psaume est indiqué par la terminaison , que cette terminaison est désignée par les mots sœculorum ametij dont les voyelles seules sont notées sur cinq, six, sept ou huit notes, selon les règles de la psalmodie; qu'enfin il n'y a pas un seul antiphonaire, depuis saint Grégoire jusqu'au dernier vespéral imprimé en 1860, qui n'offre quatre ou cinq cents fois cet euouae indispensable au chantre pour entonner le Psaume. Si c'est ainsi que le professeur venge Dulaure de V ignorance passionnée de ses contradicteurs, c'est un imprudent ami ; mieux vaudrait un sage ennemi.

Mais ce n'est pas tout. M. Bourquelot est forcé d'admettre l'explication que nous avons été obligé de lui donner de ces lettres mystérieuses, dont il a laborieusement constaté la présence dans quelques Missels. Mais il ne comprend pas encore très-bien. Il se défie encore de notre ignorance passionnée ^ et veut à toute force prendre le Pirée pour un nom d'homme.

« Il est aujourd'hui bien reconnu, ajoute-t-il, que le moi etioiuief souvent placé à la fin des antiennes dans les Missels du moyen &ge, n'est autre chose que Pensemble des voyelles dont se composent les mots sœctilorum amen. (Voyez Frédéric Wolf , Uber die LaiSy Heidelberg, 184i>l, pag. 189, note 22.) »

De quoi l'érudition n'esi-elle pas capable ?

« Ce mot, formé d'une série de signes bien connus, finit par devenir un refrain , qui s'employa dans les chants religieux et dans les antiennes ecclésiastiques, d On le voit ; il faut renoncer à éclairer la science modérée du professeur à l'école des Chartes. « Dans la chanson de Roland, ajoute-t-il encore, le mot aoi, qui termine les strophes ou couplets, parait être, non pas l'^t^oA^ païen défiguré, mais un reste de Veuouae qu'on trouve à la fin des antiennes (sic). H. Génin (chanson de Roland, 1850, in-8'',pag. 3(^0), pense que l'exclamation aoi ou avoiy car on la trouve sous cette forme, était jetée comme un cri de guerre par le ménestrel qui ehantait les vers de Roland: avoi, dit saint Pierre y avoiî (De saint Pierre et du jongleur) ; elle serait devenue dans l'anglais moderne : away I »

Maintenant le lecteur peut juger et décidera de quel c6té est V ignorance passionnée.

Quant au cri de l'âne, à cet « hi han » vociféré par le prêtre à « l'ite, missa est, » après «l'Introït, » le « Kyrie eleison, y> le Glolia in excelsis, i» le « Credo, d etc., il n'en existe pas plus de trace dans le manuscrit de Sens que de l'hymne à Bacchus, de I'Évohé, TU par nos antiquaires dans les lettres euoua e , abréviation neumatique des mots « sœculorum amen, d pas plus que de la présence de l'àne dans la cathédrale, et que des bouffonneries dont cet animal était soi-disant l'objet. Si les chardons et les orties du voltairianisme n'eussent pas étouffé le bon grain chez les historiens de la prose de l'&ne, ils auraient vu, au contraire, que les saturnales auxquelles les païens se livraient , le premier jour de Tannée, ont été remplacées par une réunion religieuse et fraternelle animée par des chants, et dans laquelle les prières de l'Église, d^ordinaire renfermées dans les formules canoniques, ont reçu des développements poétiques et pleins d'une allégresse inno-

cente. Telle nous parait avoir été Tœuvre de Pierre de Corbeil. En supposant même qu^on trouve dans cet office de la Circoncision des détails qui répugnent à notre goût moderne , il faut admettre, en nous plaçant au point de vue des idées du moyen &ge que ces représentations, telles que l'Église les avait acceptées , étaient aux yeux de nos pères d'une parfaite convenance, contribuaient à augmenter la solennité des fêtes sacrées, et offraient un grand attrait au peuple, et même à toutes les classes.

Il serait bien téméraire de supposer que les saints Prélats, qui ont gouverné PÉglise avec tant de sagesse pendant le moyen âge, aient prêté leur concours à l'introduction de bouffonneries, d'absurdités telles que les ennemis de la religion n'en auraient pu imaginer de plus inconvenantes et de plus burlesques. Que ces institutions aient laissé s'altérer l'esprit de leur fondation ; que la licence s'y soit introduite ; qu'elles soient devenues des fêtes purement laïques et profanes, auxquelles l'esprit religieux ne présidait plus; que l'Église se soit vue contrainte de les abolir dans l'intérieur des temples , de protester contre les abus dont elles étaient devenues le prétexte, de demander aux autorités civiles leur proscription sur les places publiques, de formuler même des menaces d'excommunication ; tout cela est non-seulement possible, mais conforme à la marche ordinaire des choses de ce bas monde. Mais tout cela prouve qu'à une époque antérieure ces solennités n'offraient rien qui fût repréhensible, et qu'elles étaient pour les fidèles une source de plaisirs honnêtes et licites. Ne confondons pas le moyen âge avec la renaissance. Nous sommes entre Philippe-Auguste et saint Louis , et non pas entre Charles YIII et François 1".

On devrait combattre le moyen âge avec des armes courtoises , discuter, les pièces en main, ses titres à notre intérêt et à nos recherches. Loin de là, les adversaires de cette grande époque se passent de main en main les mêmes calomnies, les mêmes préjugés, les mêmes erreurs. Ainsi, la mauvaise foi et l'ignorance aidant , jamais le procès n'est gagné. Nous n'avons pas reculé dans la lutte. Tous les jours des écrivains courageux , affrontant l'impopularité qui résulte pour eux de la cause qu'ils défendent^

suivent au contraire leurs adversaires partout où ceux-ci veu* lent les conduire. Hais nous croyons que les hommes, en général, ne voient que ce qu'ils veulent voir, et que les faits ne parlent jamais assez haut pour que les sourds les puissent entendre.

Un historien philosophe , ou soi-disant tel , chargé officiellement d'enseigner la morale à la jeunesse française pendant de longues années , vient , nous l'espérons pour lui et pour les autres, de couronner sa carrière littéraire par un suprême et dernier effort. Les études sur le moyen &ge qui passent pour réelles et approfondies, ont abouti à une folie carnavalesque, qui serait ridicule si elle n'était odieuse et n'inspirait le dégoût. Le même homme qui, il y a plus de quinze ans, communiquait à notre àme naïve et crédule une affection mêlée de respect pour les grandes œuvres du moyen âge, et particulièrement pour les cathédrales qu'il appelait des épopées en pierre , des conceptions sublimes , ce même homme ne voit plus dans cette époque qu'un cloaque immonde d'iniquités et d'obscénités ; dans la théologie, que l'impiété et l'athéisme; dans son architecture, que le chef-d'œuvre de la maladresse et de l'impuissance; dans ses plus belles églises, que des infirmes soutenus par des béquilles, des insectes traînant péniblement leurs membres grêles sur le sol. Il s'en prend surtout à la cathédrale , et tout ce qui s'y dit, tout ce qui s'y fait, dénaturé par lui pour les besoins de sa cause, devieot le prétexte d'accusations déclamatoires. Il ne voit plus rien et ne comprend plus rien. Cet homme, qui a pâli sur les livres, est devenu aveugle; il a perdu le sens, et il ne craint pas d'outrager sans réserve la mémoire de ses aïeux, en les appelant ce un peuple de sots, y> par un abus étrange du sens du mot « sottise. » Mauvais calembourg indigne d'un érudit.

Nous laissons aux philosophes et aux historiens chrétiens la tâche pénible et facile â la fois de réfuter tant d'erreurs entassées dans un mince volume ; nous nous renfermons ici dans le domaine des arts, et nous continuerons â porter la lumière sur quelques points qui attirent le plus les railleries des détracteurs de l'Église au moyen âge , c'est-â-dire sur quelques détails des représentations liturgiques^

<tuoique nous ayons prouvé plusieurs fois que la véritable et primitive version de la « Prose de Tàne )> ne renferme rien qui puisse choquer le goût le plus délicat et la raison la plus exigeante ; que l'office de la Circoncision , dans lequel elle figure, est d'une gravité qui ne se dément jamais , et qu'on n'y trouve aucune trace des bouffonneries grossières qu'on lui a reprochées, néanmoins on a répété les mêmes erreurs et recopié les libelles des antiquaires voltairiens qui florissaient de 1750 à 1820. Ce n'est pas neuf, mais la « Prose de l'&ne » est plus vieille encore et surtout plus originale. Nous avons donc jugé nécessaire de traiter amplement ce sujet, que plusieurs personnes veulent bien trouver intéressant.

« La théologie mesme, dit Montaigne (1), nous ordonne quelque faveur en l'endroit des bestes ; et, considérant qu'un mesme maistre nous a logez en ce palais pour son service, et qu'eUes sont, £omme nous, de sa famille, elle a raison de nous enjoindre quelque respect et affection envers elles. » La grandeur de l'homme et de ses destinées peut parfaitement se concilier avec certains sentiments de bonté à l'égard des animaux , surtout envers ceux qui lui rendent des services , qui réjouissent ses yeux, qui charment ises oreilles , et qui , par la beauté de leurs formes , la variété de leurs attributs, le rôle qu'ils jouent dans la nature , excitent son admiration et concourent , sans le savoir^ au développement de ses idées, à l'essor de son imagination et à l'expression de sa pensée. Les barbares ont divinisé les bètes, dit Cicéron (2) , parce qu'ils en recevaient du bien. Virgile (3) établit un lien d'affection entre elles et le poète :

Stant et oves circum; nostri Dec pœnilet illas; Nec te pœniteat pecoris, divine poeta.

Si les Romains nourrissaient aux frais du trésor public les x>ies dont la vigilance avait sauvé le Capitole, si les Athéniens ont ordonné que les mules et mulets qui avaient servi à la construc-

(!) Basais^ livre II, ch. xi.

(3) De Nat. Deorum, I, 36.

(3) Egl. X, V. 16-17.

170 HISTOIRE GéNÉRALE DE LA MUSIQrS RELIGIEUSE.

tion du temple Hécatompédon fussent libres, et qu'on les laiss&t paître sans y mettre obstacle (1) ; si le général athénien Cimon fit faire une sépulture honorable aux juments avec lesquelles il avait gagné trois fois le prix de la course aux jeux olympiques; si Plutarque se faisait un scrupule de conscience de vendre à la boucherie un bœuf qui l'avait longtemps servi, il était permis à quelques-uns des disciples qui accompagnaient le Sauveur, le jour de son triomphe , de s'intéresser à l'animal qui avait porté ce divin fardeau, de le recueillir, de conserver ses restes, comme nous conservons un objet qui a appartenu à un ami, un de ses livres , une fleur de son jardin. Quoi de plus naturel que les premiers chrétiens se soient transmis, avec le dépôt plus précieux des vérités de la foi, certaines affections pour les objets qui avaient appartenu ou servi au Sauveur des hommes ?

Le bœuf, le lion, l'aigle, sont avec l'ange les attributs des Évangélistes, et souvent ils les remplacent dans les peintures et les sculptures du moyen âge. Les artistes ne se sont pas fait le moindre scrupule d'entourer leur tète du nimbe de sainteté et de gloire, suivant la vision d'Ezéchiel (2).

Nous nous inquiétons peu de ces esprits moroses et matérialistes, qui ne voient dans la nature qu'une vaste et continuelle destruction, et qui s'arrêtent à cette triste réalité sans en rechercher ou plutôt sans en admettre la cause. Car saint Paul l'explique admirablement dans son épltre aux Romains (3) : « Toutes les créatures attendent impatiemment la manifestation des enfants de Dieu; elles sont assujetties à la vanité de l'homme, et elles ne le sont pas volontairement, mais à cause de celui qui les y a assu- 'jetties; elles espèrent d'être aussi elles-mêmes délivrées de cet asservissement qui les corrompt, pour participer à la glorieuse Uberté des enfants de Dieu. Car nous savons que jusqu'à ce moment toute la nature gémira et souffrira les doideurs de l'enfantement. D Éclairés par cette doctrine nous comprendrons

(1) Plutarque. Vie de Caton le censeur, ch. m.

(2) Cb.x,14.

(3) Ad Rom. viii, 19-20.

DBAMES UTUBGIQUES DANS LES ÉGLISES. . 171

mieiixrempresseinentaveclequellesanimauxy et particulièrement les oiseaux se groupaient autour de saint François d'Assise qui ^ par un miracle spécial de la . bonté divine , les affranchissait par sa sainte présence de la dure loi à laquelle le péché a soumis le monde. Nous ne serons pas étonnés qu'à Bévagno il ait dit aux oiscjiaux rassemblés autour de lui : «c Mes frères les oiseaux, vous devez bien louer votre Créateur qui vous a revêtus de plumes, vous a donné des ailes pour voler, vous accorde la pureté de Tair et vous gouverne sans que vous ayez à prendre aucune sollici* tude. » Nous comprenons qu'il les ait congédiés en les bénissant; quUl ait obtenu le silence des hirondelles lorsqu'il prêcha dans le bourg d'Alviano; que les rossignols, les faucons, les agneaux, les loups et les abeilles aient eu leur part de dilection dans cette âme sereine et d'une angélique pureté. Ces faits reposent sur le témoignage d'un docteur éminent par sa sainteté et ses lumières, et sur celui de religieux très-savants, saint Bonaventure, Thomas de Gelano et Wadding.

n est tout-à-fait remarquable que la piété a volontiers employé le symbolisme des animaux pour exprimer la bonté du Rédempteur du monde. On voit à Rome , dans l'église de Sainte-Marie in Transtevere , une mosaïque absidale, représentant une croix accompagnée des sept chandeliers et des quatre animaux; à ses côtés sont IsaXe et Jérémie. Isale tient une banderole sur laquelle on lit cette inscription : a Ecce virgo concipiet et pariet filium » Jerémie a devant lui un oiseau blanc. C'est une colombe ou un pigeon prisonnier dans une cage ; on lit sur la banderole du prophète :

XPG DNS CAPTCS E IN PECCATIS NRIS • a Christus Dominas captns est in peccatis nostris. »

Cette mosaïque date d'Innocent II, c'es1r-à-dire de la seconde moitié du xii* siècle. Pieuse et touchante figure de la cruauté de l'oiseleur et de la douceur du prisonnier volontaire ! Nous désirerions recueillir plusieurs de ces représentations éloquentes dans leur simplicité et qui pourraient être reproduites par nos peintres

chrétiens. Peut-être existe-t-il quelque part des emblèmes équi- . valents. Nous serions étonné qu^on ne trouvât pas aussi un poisson pris dans un filet, et offrant le même symbole, surtout parmi les monuments des premiers siècles, alors qu'on recherchait les anagrammes et les acrostiches dans la poésie grecque et latine. Le mot grec lyfidç a dû être employé à cause de son interprétation : 'Ir^aoOç Xpiorbi; 6eou uïbq ctùrtip. Ce serait un nouvel emblème à ajouter à Tagneau, au pélican, au passereau, à la licorne. Jésus se compare lui-même à la poule qui rassemble ses petits sous ses ailes.

On peut trouver étrange que nous insistions sur ces symboles d'animaux, et Ton est en droit de nous demander où nous voulons en venir. Nous ne tarderons donc pas ^avantage à continuer notre examen approfondi delà ((Prose de Tâne. » Il nous a fourni la preuve que cet animal avait servi en cette circonstance à symboliser Jésus-Christ lui-même et es. doctrine. Si nous parvenons & faire partager à nos lecteurs la conviction que nous avons acquise, peut-être on ne verra plus aussi souvent s'étaler, dans les revues, les feuilletons, les dictionnaires et même dans certaines publications savantes, ces récits mensongers et burlesques qui réjouis* sent tant nos adversaires. En rétablissant la Séquence, (( Orientis partibus » à sa vraie place, c'est-à-dire dans l'œuvre inspirée d'un savant et pieux archevêque du xiii* siècle, nous vengerons le clergé de cette époque qu'on accuse de s'être rendu complice des folies superstitieuses qui ont pu avoir lieu plus tard, pendant les XV' et XVI* siècles, et nous rétablirons la vérité.

(( L'&ne, a écrit Buffon, n'est point un cheval dégénéré ; il n'est ni étranger, ni intrus, ni bâtard ; il a, comme tous les autres animaux, sa famille, son espèce et son rang ; son sang est aussi pur, et quoique sa noblesse soit moins illustre, elle est tout aussi bonne, tout aussi ancienne qae celle du cheval : pourcjuoi donc tant de mépris pour cet animal si bon, si patient, si sobre, si utile ? Les hommes mépriseraient-ils, juscjue dans les animaux, ceux qui les servent trop bien et à trop peu de frais? On donne au cheval de l'éducation; on le soigne, on l'instruit, on l'exerce; tandis que l'&ne, abandonné à la grossièreté du dernier des

liRAMES LITURGIQUES DANS LES EGLISES. 173

valetSy ou à la malice des enfants^ bien loin d'acquérir, ne peut que perdre par l'éducation ; et s'il n'avait pas un grand fonds de bonnes qualités, il les perdrait en effet par la manière dont on le traite; il est le jouet, le plastron, le bardeau des rustres qui le conduisent le b&ton à la madn, qui le frappent, le surchargent, l'excèdent sans précaution, sans ménagement. On ne fait pas , attention que l'&ne serait par lui-même, et pour nous, le premier, le plus beau^ le mieux fait, le plus distingué des animaux, si dans le monde il n'y avait point de cheval; il est le second au lieu d'être le premier, et par cela seul il semble n'être plus rien. C'est la comparaison qui le dégrade. On le- regarde, on le juge, non pas en lui-même, mais relativement au cheval; on oublie qu'il est &ne, qu'il a toutes les qualités de sa nature, tous les dons attachés à son espèce, et on ne pense qu'à la figure et aux qualités du cheval qui lui manquent et qu'il ne doit pas avoir.

» Il est de son naturel aussi humble, aussi patient, aussi tranquille que le cheval est fier, ardent, impétueux; il souffre avec constance et peut-être avec courage les châtiments et les coups ; il est sobre et sur la quantité et sur la qualité de la nourriture*; il se contente des herbes les plus dures, les plus désagréables que le cheval et les autres animaux lui laissent et dédaignent : il est fort délicat sur l'eau, il ne veut boire que de la plus claire et aux ruisseaux qui lui sont connus; il boit aussi sobrement qu'il mange. Il ne se vautre pas comme le cheval dans la fange et dans l'eau, il craint même de se mouiller les pieds et se détourne pour éviter la boue; aussi a-t-il la jambe plus sèche et plus nette que le cheval. — Dans la première jeunesse, il est gai et même assez joli; il a de la légèreté et de la gentillesse. Il s'attache à son maître, quoiqu'il en soit ordinairement maltraité; il le sent de loin et le distingue de tous les autres hommes; il reconnaît aussi les lieux qu'il a coutume d'habiter, les chemins qu'il a fréquentés ; il a les yeux bons, l'odorat admirable, l'oreille excellente. »

On voit que le portrait éloquent tracé par l'un des écrivains les plus distingués du xv!!!** siècle, justifie pleinement les éloges donnés à r&ne par le poète du xiu* siècle : c< Pulcher et fortissimus. »

Nous ne pouvons nous résigner à rapporter toutes les dissertations

auxquelles se sont livrés les grammairiens au sujet du mot àne. Les uns ont vu dans le mot grec Svoç, le primitif de <c Fonus d ou <t Yonus, » c^est-à-dire <c Bonus. » D^autres en ont tiré «juvandop) en raison des services qu^il rend ; «onus, y> à cause des fardeaux quUl porte. D'autres l'ont fait venir de à aivoç^ parce qu'il ne nuit à personne.

L'àne était chez les Hébreux un animal noble et estimé. C'était la monture ordinaire des personnages de condition. Débora, s'adressant aux puissants d'Israël, leur dit : « Vous qui montez sur des ânes luisants (1). i» Jair de Galaad avait treàte fils qui montaient autant d'ftnes et commandaient dans trente villes (2). Abdon, juge d'Israël, avait quarante fils et trente petits-fils qui montaient soixante-dix ânes (3). C'est de là sans doute qu'est venu ce proverbe oriental encore employé de nos jours : a on reconnaît l'homme à son ftne, » comme chez nous à son chien. Job reproche à l'homme insensé l'orgueil de se croire né libre comme le petit de Pftne sauvage (1). Dieu lui-même, parlant à Job, a peint Tindépendance de cet animal et assurément nous devons rappeler ici cette description : <c Qui a laissé aller libre l'àne sauvage, et qui l'a affranchi de tous ses liens ? Je lui ai donné le désert pour maison, et des lieux de retraite dans une terre stérile. Il se moque de la foule qui remplit les villes et n'entend point la voix d'un maître impitoyable. Il fait le tour des montagnes pour y trouver des pâturages; il cherche avec soin tout ce qui a de la verdure (5). » Les juifs appelaient les hommes courageux <c fortes asini ; d telle est l'origine du nom d'Issachar (6). Peu s'en est fallu qu'ils ne passassent pour adorer cet animal, comme les Egyptiens le faisaient du bœuf Âpis, de l'ichneumon et d'autres êtres de la création. Âppion, le grammairien, s'exprime nettement à ce sujet et prétend qu'Antiochus Epiphane, ayant pris le temple de Jéru-

(1) Cant. de Débora, Juges, v, iO.

(3) Juges, X, 14.

(3) Juges, xii, 14.

(4) Job, XI, 12.

(5) Job, XXXIX, 5-8.

(6) Genèse, xlix, 14-15.

DRAB^BS LITURGIQUES DANS LES ÉGLISES. 175

salem et étant entré dans le sanctuaire, y découvrit une tète d'àne. La haine que ce rhéteur nourrissait contre le peuple Hé* breuy qu'il alla solennement dénoncer à Galigula comme refusant d'honorer les images de Tempereur, le poussa sans doute à écrire cette calomnie. Mais il n'en est pas le seul auteur. Suidas a trouvé dans l'historien Democritus que, non content d'adorer l'âne, les Juifs immolaient un homme, tous les trois ou sept ans, à une tète d'àne en or. Plutarque et le grave Tacite ont cru à cette inven* tion (1). Tacite a dit : « Effigiem animalis, quo monstrante, errorem sitimque depulerant, penetrali sacravere (2). )> On attribuait donc à l'àne le privilège de découvrir les fontaines. Les païens renouvellent dans les premiers siècles cette accusation contre les chrétiens eux-mêmes : a Audis christianos turpissim® pecudis asini consecratum inepta nescio qua persuasione venerari (3). » Tertullien s'en émeut également : « Nam et quidam somniastis caput asininum esseDeum nostrum.» Il ajoute que, de son temps, des ennemis des chrétiens avaient exposé en public un tableau, où était représenté un personnage tenant un livre à la main et vêtu d'une robe longue, ayant des oreilles d'àne et un pied semblable à celui d'un âne avec cette inscription : « Le Dieu des chrétiensà l'ongle d'àne. » Saint Épiphane, parlant des gnostiques, dit qu'ils enseignaient que le dieu Sabaoth avait la figure d'un àne.

La source de cette calomnie singulière vient peut-être d'un temple d'Egypte nommé Onion. On a donné à ce mot l'étymologie de cvo^, tandis qu'il la tirait d'Onias, pontife des Juifis. Il est fort croyable que le bruit qui accusait les Juifs d'adorer un àne est venu originairement de l'Egypte, et l'on sait la haine que portaient aux Juifs les bourgeois d'Alexandrie si enclins à la raillerie. Le même fait se renouvelle aujourd'hui. Les Égyptiens^ les Appion de nos jours, les disciples de Voltaire cherchent à répandre leurs sarcasmes sur les temps de foi. La «( Prose de l'àne, »

(1) Plutarqae. Sympos. iv, 5.

(S) Tacite. Hittoriœ, liv. V.

(3} Gediias Félix dans le Dialogue de MinuUua Félix.

symbole très-innocent du xiii* siècle, est l'occasion de leurs atta-ques. Ils dénaturent tout^ paroles et musique, pour donner un air de vérité à leurs accusations.

Quoiqu'il en soit, Tàne était aussi estimé dans l'antiquité qu'on le méprise à tort aujourd'hui. Homère compare l'indomptable Ajax à un &ne, et, le croiraii-on, Paris à un cheval (!]. Chez les Grecs et les Romains, rencontrer un &ne ou le voir en songe était un heureux présage. C'était la croyance d'Alexandre, de Marins et d'Auguste.

Chez nous, l'àne est le cheval du peuple; car le pauvre peut se procurer cette monture pour une modique somme et il la nourrit à peu de frais. Nous comprendrions le mépris de cet animal dans le pays de l'aristocratie et de la richesse, en Angleterre, où on n'en voit pas. L'allée de Hyde-Park n'est fréquentée que par des gens heureux et oisifs ; aussi ne l'esi-elle point par les ânes. Dans les pays moins riches , où les mœurs sont plus simples et moins artificielles, en France, en Espagne, à Ypres, pays gothiques, l'àne est commun, et s'il est moins apprécié qu'en Orient^ c'est qu'il y est moins beau et que les propriétaires sont moins justes et surtout moins poètes.

Il serait possible de composer la légende de l'àne comme on a composé celle de la croix. On en trouve des traces dans les livres des Juifs qui prétendent que le patriarche Abraham a immolé un àne et non un bélier à la place de son fils ; ce même àne apparaît ailleurs comme une personnification mystérieuse dont quelque rabbin pourrait nous découvrir le sens , puisque la « cabale » en a composé le type de la sagesse. Il est fait mention dans les livres hébraïques d'un àne que Ruben attacha à la tige de la mandragore. Nous verrons plus loin le nom de Ruben dans la <c Prose de l'àne, Tf> mais nous donnerons à sa présence une autre explication (2). — Cet àne légendaire aurait servi à Moïse pour transpor-

(1) Homère. Iliade, II et VU.

(2) Cet &ne de Ruben nous a arrêté longtemps, et nous croyons avoir trouvé son origine qui n*a rien de commun avec celle de l'&ne symbolique dont nous décrivons les destinées. Ruben, encore enfant, apporta k Lia, sa mère, de^ pommes de mandragore. Rachelen eut envie et les obtint de sa rivale moyennant une condition

ter sa femme et ses fils lorsqu'il retourna en Egypte^ tenant à la main la verge de Dieu {Exode, iv. 20); Zacharie Thonora de sa prophétie ( ix, 9 ) ; ajoutez Tànesse de Balaam qui serait aussi Tancètre de Tàne de Bethléhem et de Tànesse qui entra à Jérusalem. G^est montée sur une ànesse, d'une beauté singulière^ que Débora chante son cantique {Juges, v. 10) ; elle l'appelle Zechorah ; ce mot a en hébreu le môme sens que Borak en arabe* Or^ l'animal qui servait de monture à Mahomet s'appelait Borak; mais nous ne laisserons pas T&ne des prophètes, des juges et de la sainte famille, transporter de la Mecque à Médine le fondateur barbare de la religion musulmane, fuyant le châtiment que son fanatisme avait mérité. A cette hégyre, prélude de tant de carnage, nous préférons la fuite en Egypte do ce doux enfant dans les bras de sa mère, que la sollicitude de saint Joseph et la protection de l'ange accompagnent. Notre &ne restera parmi nous; il deviendra latin, gothique; il sera spirituolisé par les liturgistes des xii' et xiii'' siècles et tel qu'ils l'auront traité, il vaudra mieux que les ânes d'Apulée et de Lucien et surtout que celui de Lucius de Patras, que Paul-Louis Courier aurait pu se dispenser de traduire en français.

Le récit du voyage de Balaam de la ville de Phétor aux plaines de Moab , c'esl^à-dire des rives de l'Euphrate à celles du Jourdain, offre quelques rapprochements avec celui de Jésus allant de Betphagé à Jérusalem. La marche de Balaam est triomphale comme celle du Christ ; il avait avec lui, au départ, deux serviteurs^ comme Jésus avait deux disciples. La résistance du prophète à Tesprit de Dieu est encouragée par les ambassadeurs > du roi de

qa*oa trouTera dans la Genèse (XXX, 14, 15, 18). Lia eut, U cette occasion, son cinquième fils qui fut appelé Issachar; ce nom signifie « fortis asinus. » Or, la mandragore est une plante qui produit des fleurs et des fruits, et dont la racine passait chez les anciens pour procurer Tamour, comme aussi pour guérir les femmes de la stérilité. On croyait que le bruit produit par la racine de cette plante se détachant du sol causait la mort de celui qui Tarrachait. On attachait donc à cette racine un chien ou tout autre animal qui, tirant la mandragore de terre, était U Tinstant frappé de mort. Ruben a pu, suivant une tradition hébraïque, faire remplir cet office k son ftne. (Voyez C. Agrippa, Lau^ asini, Lugd. 4029, page 179 ; M atlhiolus. Comment, sur

les six livres de Dioscoride, Lyon, 1820, IV, 71.)

178 HISTOIRE GKNiSALE DE LA MUSIQUE RELIGIEUSE.

Moabet par les envoyés deBalac; les pharisiens s'efforcent de faire taire les disciples. Mais ce qu'il y a de plus frappant, c'est le rapport qui existe entre la double prédiction que fait Balaam, les yeux tournés vers les tentes de Jacob, et celle de Notre-Seigneur sur la ville de Jérusalem; la conclusion est la même.

Au lieu de maudire Jacob et de détester Israël, Balaam les bénit et s'écrie : « Que tes pavillons sont beaux, 6 Jacob ! que tes tentes sont belles^ ô Israël ! — Une étoile sortira de Jacob et une verge s'élèvera d'Israël; elle frappera les chefs de Moab et renversera tous .les enfants de Seth. — Celui qui sera sorti de Jacob aura l'empire , et il perdra jusqu'au reste des villes ennemies. — Hélas ! qui pourra sauver sa vie lorsque Dieu fera toutes ces choses ? — Mais ensuite il viendra des navires du côté de Céthim ; ils affligeront l'Assyrien, ils affligeront les Hébreux qui seront eux-mêmes conduits à leur perte (1) . »

Lorsque Jésus fut arrivé près de Jérusalem^ regardant la ville, il pleura sur elle en disant : a Ah ! si au moins en ce jour qui t'est donné, tu connaissais aussi toi-même ce qui peut te procurer la paix ! Mais maintenant tout cela est caché à tes yeux. Aussi viendra-t-il un temps malheureux pour toi, où tes ennemis t'environneront de tranchées; ils t'enfermeront et te serreront de toutes parts. Qs te renverseront par terre ; ils extermineront tes enfants qui sont dans ton enceinte et ne te laisseront pas pierre sur pierre, parce que tu n'as pas connu le temps où tu as été visitée (2). »

Nous n'insisterons pas davantage sur cette comparaison que nous livrons aux commentateurs de la Bible.

Le symbolisme de l'&nesse et de l'&non qui ont servi au triomphe de Jésus, le jour des Rameaux, est plus marqué; et les autorités les plus graves se réunissent pour l'établir. D'abord saint Jérôme et saint Augustin (3) ont vu dans l'&nesse qui avait été déjà soumise au joug, la figure de la synagogue des Juifs vivant sous le joug de la loi ancienne^ et dans l'&non, au contraire, la figure de

(1) Nombre, XXIV, 5, 17, 34.

(2) S. Luc, XIX, 41-44. ^

(3) S.Âugustio, Contra Faust., xii, 42*

la gentilité qui avait vécu comme un animal sans joug et qui n'a point encore été dompté. Saint Jérôme va même jusqu'à dire que l'un des disciples que Jésus-Christ envoya chercher l'àne, représentait la prédication des Circoncis, et l'autre celle des Gentils. Puis vient saint Jean Chrysostome qui, dans une homélie sur l'é* Yangile de saint Matthieu, s'exprime ainsi sur l'entrée de Notre- Seigneur sur un âne :

c( Buphcem in hoc facto prophetiam, alteram opère, alteram verbis, Jésus adimplet : opère quidem, quod super asinam sederit ; verbis vero, quia scriptum est a Zacharia quod in asina sicut rex sedebit. Cum igitur id, veluti scriptum est, explesset, alterius ipse prophetiœ dabat initium, quœ futura erant ipsis factis significando. Immundarum enim vocationem gentium, et quod in ipsis requiescet, et venient et adorabunt eum , res ista significat. Hihi vero, non idcirco solum in asina sedisse videtur^ verum etiam ut Vivendi philosophia nos erudiret.

<K Haec faciebat ut figuris ventura sigxiificaret. Hic enim Ecclesia et novus populus olim immundus per pullum significatur ; qui postquam in eo Jésus quievit, ab omni sorde liberatus, mundus effectus est. Perpende autem adamussim imaginem esse conservatam. Biscipuli quippe jumenta solvunt ; quoniam et nos et illi per apostolos vocati et adducti ad Christum sumus : et nostra fides in zelum illos deducit. Barco asina pullum suum sequi perspicitur. Quoniam postquam in gentibus Christus sederit, tune et Israelit«e zelantes venient ; quod Paulus significans dicebat : quae cœcita» ex parte Israeli accidit, quousque plenitudo gentium intraret; et sic omnis Israël salvabitur. »

Dans la même homélie nous remarquons ce passage :

c( Sic igitur nos faciamus ; et laudes cantemus et vestimenta tradamus iis qui ipsum afferunt. Qua enim venia digni erimus, cum illorum alii asinam vestimentis suis, Christi in ea sessuri gratia , ornarent, alii indumenta sub pedibus asinae sternerent, si nos nudum ipsum videntes a reconditis pro eo quidquam impendere nolumus , et cum illorum alii praecedebant , ^lii subsequantur, nos advenientem repellamus atque çontemnamus (1). »

(1) s. Jean Chrysostome. Hotn, S, Matth., &7,

180 HISTOIBE GÉNÉRALE DE LA MUSIQUE BELIGIEU8E.

Il est établi par le saint orateur chrétien que Jésus accomplit le jour des Rameaux une double prophétie. Il choisit une ànesse pour monture, et il réalise la prédiôtion d^Isale, et surtout celle de Zacharie : « Or tout ceci s'est fait, afin que cette parole du prophète fut accomplie : Dites & la fille de Sion : Voici votre roi qui vient à. vous plein de douceur, monté sur une ànesse et sur r&non de celle qui est sous le joug (1). » Mais cet acte du Sauveur regarde principalement les Gentils , le séjour de Jésus au miUeu d'eux et Tadoration dont il est Tobjet de leur part. L'Église et le nouveau peuple sont représentés par le poulain de l'&nesse qui, devenu la monture de Jésus, est purifié de toute souillure. Saint Jean Chrysostome insiste sur le parallélisme de la comparaison. Les disciples délient les animaux; nous aussi nous avons été appelés par les apôtres et amenés au Christ. On voit Tànesse suivre son petit; de même, lorsque le Christ se sera assis au milieu des nations, les Juifs viendront se ranger sous la loi; c'est ce que Paul a annoncé lorsqu'il a dit qu'Israël serait frappé d'aveuglement jusqu'au temps où la totalité des nations serait entrée dans l'Église; que ce moment serait le signal du salut pour Israël. Saint Chrysostome voit, dans l'empressement des disciples à couvrir de leurs vêtements cette ànesse, à cause de son divin fardeau, à étendre des manteaux sur son passage, un exemple du dépouillement de nos âmes pour revêtir Jésus-Christ, et de l'accueil que nous devons lui faire lorsqu'il vient nous visiter (2).

Deux vers, charmants de grâce et offrant une belle image , ont aidé la tradition du symbolisme de l'àne à se perpétuer dans les âges suivants. Ils appartiennent à la pièce de vers que Théodulphe composa avec ce titre: ce Versus facti ut a pueris in die Palmarum cantarentur^ » et dont on a tiré le a Gloria laus, » célèbre dans toute l'Église. On a conservé l'usage de faire chanter cette Prose

(1) Isale, LXii , 11 ; — Zacharie, ix, 0; -- S. Jean , xiii, 15; — S. HatUiieo, XXI, 4-5.

2) Le peuple des campagnes aime k croire que l'ftne porte sur son dos la figure de la croix en mémoire de Jésus-Clirist qu'il porta en triomphe à Jérusalem ; tradition touchante et plus poétique que t^lle qui attribue la voie lactée k une goutte de lait tombée du sein de Junon!

le jour des Rameaux, alternativement par le clergé, en dehors de l'église, et par les chantres renfermés dans l'église.

Tii plus ascensor, tims et dos simus asellus; Necnon nos capiat iirbs veneranda Dei.

Ce distique explique l'entrée de Jésus dans Jérusalem sur l'ânon, représentant les disciples de la loi nouvelle appelés & partager son triomphe. Remarquons que Théodulphe dit « Asellus, » et non « Asina. » Ce fait prouve qu'au ix* siècle, comme au IV', on prenait l'ànon pour le symbole de la gentilité. La Jérusalem terrestre est l'image de la cité de Dieu, de la Jérusalem céleste, dont l'entrée n'est ouverte qu'à ceux qui suivent les traces de Jésus-Christ, qui le portent dans le fond de leur cœur et lui préparent au dedans d'eux-mêmes une demeure digne de lui.

Nous touchons au moyen &ge. Nous allons voir l'àne si honoré du jour des Rameaux faire place à celui de la crèche et de la fuite en Egypte^ et devenir le symbole de Jésus-Christ luimême.

Il serait intéressant de suivre en France et ailleurs les destinées de cet àne symbolique dont le souvenir parait avoir laissé des traces profondes dans les usages d'un assez grand nombre de communes et même de villes. Ainsi, le 17 janvier (1], dans la capitale des Espagnes, dans la rue de la Hortaleza, une des plus belles de Madrid, on conduit processionnellement un àne vivant, orné de rubans de mi^e couleurs et de panaches ondoyants, au milieu d'une longue file d'hommes et de femmes chantant des hymnes en latin. Après sa tournée, l'animal est conduit à une auge magnifiquement décorée , où est déposée une ample ration d'orge bénite par un prêtre. Pendant ce temps un chœur de chantres entonne plusieurs antiennes, dans lesquelles l'histoire de r&Bcsse de Balaam est rappelée. Nous désirerions bien connaître

(I) Plus loto, nous aurons Toccasion de faire remarquer que la Prose de TAne était cbântée en France dans le même mois de janvier.

les textes et les chants qui accompagnent cette cérémonie, afin -d'en vérifier les détails. Nous croyons que le voyageur de qui nous tenons ce récit aura commis une erreur au sujet de Tànesse de Balaam, qui n'a rien à faire ici. Dans une fête de ce genre, il nous serait difficile de ne pas voir un reste défiguré de •celle qui avait lieu au xiii* siècle. Dans certaines contrées du midi, notamment dans la Gironde , on promène aussi un àne empanaché, mais c'est pendant le carnaval, et il ne reste plus dans les détails qui accompagnent ce plaisir populaire aucune trace 'qui décèle une origine religieuse. A Yarennes, près DouUens, dans le département de la Somme , ce n'est plus un àne vivant •qu'on promène à certaines fêtes de l'année dans la commune, mais une sculpture en bois représentant la c< Fuite de la sainte Famille en Egypte. » Cette sculpture provient de l'abbaye de ■Clairfay.

n existe dans l'église de Saint-Esprit, faubourg de Bayonne, un àne, dit de Saint-Bernard, sculpté avec soin, et portant la Vierge ^t l'enfant Jésus. Avant la révolution , il ornait la chapelle de la Vierge du couvent des Jacobins, à Bayonne. Préservé des atteintes des iconoclastes, disciples de Voltaire, il fut transporté dans la chapelle du couvent de Saint-Bernard, à Saint-Esprit. Ce monastère avait été autrefois le but de nombreux pèlerinages, à cause des reliques de saint Bernard qu'on y venait vénérer. Les pèlerins continuèrent à fréquenter ce lieu bien après que l'ancien couvent ^ut cessé d'exister, et contractèrent l'habitude de s'arrêter devant <5elte gracieuse sculpture qui représentait un des premiers épisodes de la vie du Sauveur, sa fuite en Egypte dans les bras de sa mère. M. le curé de Saint-Esprit, déjà possesseur d'une partie des reliques de saint Bernard, acheta l'autel de la chapelle et l'àne qu'il plaça d'abord à la porte de son église , et ensuite dans la isacristie. L'ensemble de cette sculpture est fort harmonieux. L'àne chemine réellement, et son allure est pleine de naturel. La Vierge est bien assise et tient avec précaution le divin Enfant sur «es genoux. La physionomie de Jésus est des plus sévères; elle a vraiment quelque chose de fier et d'espagnol. Le groupe qui n'a pas moins de 1 mètre 70 centimètres de hauteur , sur 1 mètre 30

de longueur, a été taillé dans un seul bloc de chêne, sauf la tète et le cou de Tanimal qui sont d'une pièce rapportée. Cette représentation a de grands rapports avec celle de la <( Fuite en Egypte » de Varennes. Seulement tout porte & croire que cette sculpture était destinée à rester immobile dans la chapelle de la sainte Vierge des Jacobins d'où Ton dit qu'elle a été tirée.

Avant d'en finir avec les ânes représentés par la sculpture, nous devons mentionner ceux qu'on voit dans un grand nombre d'églises. A la cathédrale de Reims, au-dessus de la petite crèche que tient un prophète, à Notre-Dame de Paris, dans les sculptures qui entourent le chœur, on voit aussi l'&ne du triomphe de Jésus. La présence de ce modeste et laborieux animal dans l'intérieur des églises et si près de l'Homme-Dieu qu'on y vient adorer, a empêché sans doute qu'on s'en servit pour représenter les vicieux et malfaisants esprits qui peuplent l'air. Ainsi, on ne voit aucune tète d'àne dans les gargouilles des cathédrales; bien au contraire, on voit cet animal jouant d'un instrument, et la pensée qui a fait placer à Chartres l'&ne qui vielle ne nous parait pas devoir être assimilée à celle qui a dirigé le ciseau des malicieux ornemanistes des xv" et xvi* siècles, qui ont multiplié à l'envie sous les stalles de chœur des églises, des têtes d'ànes et de pourceaux sur des corps de musiciens, d'organistes, voire même de prédicateurs. Gran ville n'est pas l'inventeur de ce procédé grotesque, et on peut en voir des spécimens assez peu aimables au musée de Cluny, et sous la première stalle du côté gauche, dans la basilique de Saint-Sernin, à Toulouse.

Au temps de saint François d'Assise, l'&ne figura comme acteur dans une représentation que le saint religieux organisa pour exciter la piété des fidèles. Cette légende, qui mérite d'être rapportée, a donné lieu à une coutume qui se renouvelle chaque année à la fête de Noël, dans l'église d'Ara-Cœli. « Chaque année, dit Ozanam (l), au jour de Noël, on dresse dans TégUse un simulacre de l'étable de Bethléhem. Là, à la clarté de mille cierges, on voit

(1) Les poètes franciscains en Italie.

sur la paille de la crèche Timage d'un nouveau-né. Un enfant ,à qui Tusage permet ce jour-là de prendre la parole dans le lieu saint, prêche la foule et la convie à aimer, à imiter FEnfant-Dieu. On trouve dans l'histoire de saint François par saint Bonaventure Torigine de la crèche d'Ara-Cœli.

D II arriva que, la troisième année avant sa mort, saint Fran* cois, pour réveiller la piété publique, voulut célébrer la nativité de Tenfant Jésus avec toute la solennité possible, dans le bourg de Grecio. Ayant donc obtenu du souverain pontife la licence ordinaire, il fit préparer une crèche, apporter de la paille, amener un bœuf et un ane. Les frères sont convoqués, le peuple accourt ; la forêt retentit de cantiques et cette nuit vénérable devient mélodieuse de chants et toute resplendissante de lumières. L'homme de Dieu se tenait devant la crèche, pénétré de piété, baigné de larmes, inondé de joie. La messe est célébrée, et François comme diacre, y chante le saint Évangile. Il prêche ensuite au peuple assemblé et lui annonce la naissance de ce roi pauvre que, dans la tendresse de son cœur, il aimait à nommer le petit enfant de Bethléhem. Or, un vertueux chevalier, sire Jean de Grecio qui, pour r amour du Christ, abandonna plus tard les armes séculières, attesta qu'il avait vu un petit enfant d'une extrême beauté dor» mant dans la crèche et que le bienheureux père François pressait dans ses bras comme pour le réveiller. »

a 0 vere beata nox I » serions-nous tentés de nous écrier. Combien plus belle, combien plus délicieuse cette nuit passée dans cette modeste église de Grecio, dont la pauvreté sans doute rappelait celle de Tétable de Bethléhem, que nos veilles fatigantes passées dans des compartiments étroits, où l'on est suffoqué par l'odeur des becs de gaz, & regarder des forêts de carton et des glaciers de toile peinte ! Où courent-ils ces religieux, ces paysans, ces ouvriers, ces hommes, ces femmes de tout &ge, de toute condition, qui quittent leur demeure, renoncent au repos de la nuit, arrivent de tous les points de la contrée et sillonnent les bois et les prés de leurs falots et de torches ? Une crèche, un peu de paille, un enfant nouvéau-né, un bœuf, un àne, voilà le spectacle qu'ils vont contempler et dont ils veu-

DRAMES UTUBGIQUE8 DANS LBS ÉGLISES. ' 185

lent rassasier leurs yeux. Saint François d'Assise savait bien qu^il y avait dans cette représentation réelle et vivante du mystérieux avènement du Messie de quoi émouvoir jusqu'au fond de Tàme ceux qui devaient en être les témoins.

Nous allons clore ce chapitre sur Toffice de la Circoncision par la comparaison efficace et concluante de deux hymnes des premières Vêpres de cette fête : l'une appartient au xvii* siècle, l'autre au xiii'. Quoique cette dernière occupe une place modeste dans le manuscrit de Sens, comme on a pu le voir par la reproduction intégrale que nous en avons faite dans les pages précédentes, la poésie et la musique sont, à notre avis, des chefsd'œuvre. Nous allons la citer et mettre en regard l'hymne qui occupe exactement la même place dans les antiphonaires modernes, c'est-à-dire qui se chante avant le a Magnificat. » Nous n'hésitons pas à. reproduire ici cette hymne du xiii* siècle, que nous avons déjà donnée plus haut, parce qu'il âous importe, pour l'évidence de notre démonstration, de la mettre en regard de celle du xvii". C'est Notre-Dame de Paris en face de Saint-Sulpice. Comparez donc :

HYMNE DU XIII* SlÈCtE.

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