‹ Histoire générale de la musique religieuseChapitre 23 sur 122 · HYMNE DU XTII* SIÈCLE · texte numérisé non relu

HYMNE DU XTII* SIÈCLE

Trinitas, Deilas, unitas

iEterna.

H^estas, potestas, pietas

Snperna.

Debilis cessent elementa legis :

Sat dîu meDtes timor occupa vit ; Fœdus sterai stabilire Jésus Gœpit amoris.

Sol, lumen et numen, cacumen,

Semita.

Lapis, poDs, petra, fons, fflumen, pons

Et Yîu.

Sole de Yero radius, paterni Luminis punis sine nube splendor, Probra peccati puer ecce tinctus Sanguine praefert.

Tu sator, creator, Amator, redemptor, salvator Laïque perpétua.

Stillat excises pueri per artus ElBcax noxas aboleresanguis :

Obligat mort! pretiosa totum Stilla cruorem.

Tu nitor et décor ;

Tu candor, tu splendor et odor

Qno YiTunt mortua.

Haec dies nomen tibi comparant, 0 puer, pronus quod adoret orbis :

Etsîmul dici, simul ipse Jésus Incipis esse.

HYMNE DU XII1« SIÈCLE (Suite). UYHNE DU XVlP SIÈCLE (Suito).

Tu vertex et apex ; Summa laus Patri, simul aequa nato,

Regum rex, legum lex et vindex; Qui suo mundum redlmit cruore;

Tu lux angelica. Par sit amborum tibi laus per omne,

Spiritus, xvum.

Quem clamant, adorant, Quem laudant, quem cautant, quem amant

Âgmina cœlica.

Tu Tlicos et beros, dives flos, vivens ros,

Rege nos, salva nos ; Perdue nos ad thronos supemos

Et vera gaudia.

Tu deus et virtus, tu justus et verus,

Tu Sauctus et bonus; Tu rectus et summus dominus

Tibi sit gloria.

Quelle grandeur ! quelle pompeuse énumération ! quelle sonorité ! La pensée du moyen âge apparaît tout entière dans cette poésie avec son originalité et sa hardiesse. L^ expression musicale s'élève ou se modère, suivant la force des images; elle arrive & son paroxysme lorsqu'elle exprime ces mots : a Tu theos et héros, dives flos, vivens ros, salva nos, perdue nos ad thronos superos et vera gaudia. » Ce n'est là qu'un exemple entre mille de la merveilleuse fécondité des poètes du xiii'' siècle. Le tour de force, la difficulté vaincue , étaient intelligents et se cachaient sous une forme harmonieuse et naturelle. .Tout le monde , les enfants , les hommes, les femmes même , étrangères pour la plupart au latin , seront frappés du rhythme , des articulations sonores de notre hymne du xiii" siècle ; tandis que celle qui l'a remplacée ne saurait tout au plus être goûtée que par le trèspetit nombre de professeurs de rhétorique, admirateurs de l'adresse que déployaient les Santeuil et les Coffin à tourner le vers latin. De quel côté était la vraie poésie, la véritable intelligence de l'art chrétien ? Était-ce dans cette noble, grandiose et féconde série d'épithètes toutes resplendissantes d'images , ou dans ce chétif quatrain , moitié poétique , moitié philosophique,

dont les mots, déplacés par Texigence du mètae , sont autant de ti*onçons de reptiles courant les uns après les autres ? Que sont revenus faire dans la liturgie chrétienne ces intrus, ces vers saphiques , adoniques , avec leurs pieds molosses, anapestes et bacchique^ ? Pourquoi ne pas nous ramener tout de suite à adorer Jupiter et Saturne ?

HEBCBBDl DBS CB^DBES. — CABÊHE.

Les dimanches après TEpiphanie, ceux de la Septuagésime, de lia Sexagésime et de la Quinquagésime n'offrent rien de particulier; nous lea passons sous silence, et nous reprenons l'examen du cycle liturgique au mercredi des Cendres.

L'office de ce jour contient deux morceaux remarquables, et d'autant plus intéressants qu'on peut en suivre facilement les transformations successives. Nous voulons parler du «Domine, non secundum » et de la « Litanie du carême. y> Nous reviendrons plus loin sur l'analyse de ces deux pièces.

L'absoute et la distribution des cendres avaient lieu de la même manière que de nos joui^; mais, lorsque Tévèque ou le célébrant les avait distribuées^ une procession se dirigeait vers l'entrée occidentale de l'église, c'est-à-dire vers les portes les plus éloignées du chœur et de l'autel. Dans le trajet on chantait une antienne qui avait pour objet d'implorer la miséricorde divine : « Exaudi nos, Domine, quoniam benigna est misericordia tua, etc. » Elle servait d'introduction au bannissement des pénitents. En effet, après la lecture d'une leçon, l'évêque, revêtu de sa chasuble et se

tenant à la porte àt Téglise , chassait de son bâton pastoral les pénitents publics, qui, les pieds nus^ se soumettaient à cette humiliation. •

Post lectionem hic episcopus revestitus sua casula jiLxta portant sedeat et pénitentes discaltiatos (discalceatos) cum baculb ab ecclesia procidat.

Le chœur, pendant cette exécution, intercédait pour les coupables. « Ne irascaris. Domine, super populum tuum ; ne avertas faciem tuam a nobis. Peccavimus, Domine, iniquitatem fecimus. Parce, parce, parce irae tuae, ineffabilis rek misericordiœ; non secundum peccata nostra facias nobis, etc. » Cette prière porte l'empreinte d'une grande tristesse. C'est un récitatif plutôt qu'un chant rhythmé. Écrite en clef de /a, elle embrasse une sixte d'étendue, d^ut en la ; la note finale est mi. Si nous consultons les règles de classification tonale^ auxquelles nos adversaires veulent sans cesse nous ramener, nous serions dans un cruel embarras. En effet, deux modes s'offrent immédiatement à notre choix : le second et le quatrième. Le second s'écrit à la clef de fa. Nommé par les anciens hypo-dorieny il était consacré par eux à la tristesse : « Secundus tristis. » Voilà, certes, bien des analogies auxquelles vient se joindre une plus puissante, la fréquence de la ut ré dans le courant de la pièce ; mais par malheur elle se termine, comme nous l'avons dit, par mt, tandis que le second ton a pour finale absolue ré. Il faut donc renoncer & ranger notre antienne dans le deuxième mode. Seronsnous plus heureux pour le quatrième ? Il offre, il est vrai, la même finale, sol mi; mais, disent les traités, il n'est jamais écrit sur la clef de fa. Si le « irascaris, Domine, » doit renoncer à trouver dans son analogie avec la constitution même du quatrième ton un titre d'adoption légitime, il ne saurait se rejeter sur l'expression générale et le sentiment attribué & ce quatrième ton ; car, disent toujours les traités, le quatrième ton était appelé par les anciens hypo^phrygieHj et il aidait à répandre des larmes de joie : « Quartus harmonicus. x> Le bannissement des pénitents devait certainement exciter plutôt des larmes de tristesse que des larmes de joie.

Ce qui nous arrive par rapport au « Ne irascaris » du mercredi des Cendres se renouvellera à Tégard d'autres pièces, et il faudra reconnaître que Tinspiration des compositeurs du chant liturgique les ont entraînés souvent hors du cercle des tonalités grégoriennes. C'est là tout ce que nous voulons démontrer.

Les portes se referment sut les pénitents chassés de Téglise. Le peuple, dans le Répons qu'il chante, compare l'expulsion de ses frères égarés au bannissement d'Adam du paradis terrestre.

L'Évèque représente l'Archange que Dieu envoie pour garder l'entrée deTEdeu; le bâton pastoral figure le glaive étincelant qui luisait aux yeux du premier homme. 11 est aussi fait mention de l'arbre de vie, symbole de l'arbre de la rédemption ; alors , au souvenir qu un tel mot rappelle, la procession s'achemine vers l'autel de la Sainte-Croix.

Ejectis penitentialibus (penitentibus) claudentur porte etdicatur hoc responsorium :

« Ecce Adam quasi unus ex nobis factus est, sciens bonum et malum. Videte ne forte sumat de ligno vite et vivat in eternum.

Vers. <c Cherubim et flammeum gladium atque versatilem ad custodiendum viam ligni vitœ. » — Resp. a Videte. » Post illud responsorium dicatur hoc resp. a processione éxeunte ad altare Sancte Crucis.

<c Derelinquat impius vitam suam, etc. »

La procession se terminait par la litanie :

Kyrie leyson, Christe leysoD, audi nos.

Pater de celis Deus, miserere nobis.

Fili redemptor mundi Deus, miserere nobis.

Spiritus Sanct»; Deus, miserere nobis.

Sancta trinitas, Unus Deus, miserere nobis.

Sancta Maria, ora pro nobis.

Sancta Virgo Virginum, ora pro nobis.

Sancte Michael, ora pro nobis.

Sancte Gabriel, ora pro nobis.

Sancte Raphaël, ora pro nobis.

ÎjSl procession terminée, la messe commence. Elle renferme le «Domine, non secundum, )> un des morceaux les plus admirables

de la liturgie. Quand on compare cette pièce de notre manuscrit avec celle qui occupe la même place dans les antiphonaires modernes, on peut se convaincre de Tabsence de goût, de sentiment et d^art qui a présidé à la réforme du plain-chant. La phrase ' musicale qui se chantait sur le mot a Domine » se composait de vingt-cinq notes formant une période plaintive et exprimant d'avance Tobjet de la prière. Elle a été réduite aux douze premières notes. On voit que le réformateur s'est borné à abréger. C'est une tâche facile. Le texte même n'a pas été respecté. Au lieu de a qua^ fecimus nos » on lit, dans les Uvres modernes, « facias nobis. y>

A mesure que nous avancerons dans le temps de pénitence et d'expiation, nous aurons à remarquer que les plus petits détails liturgiques et symboliques sont empreints d'une gravité soutenue; ils rappellent les dogmes les plus sévères du christianisme. Avant la messe du premier dimanche de Carême, au moment oii la procession allait rentrer au chœur, on rappelait à la mémoire des fidèles le terrible jour du Jugement dernier.

Quoique fort courte, la cérémonie dont nous allons citer les rubriques doit être classée parmi les drames religieux. Un prêtre revêtu de l'amîct, de l'aube et de l'étole, et tenant devant sa poitrine la croix portée à la procession, figurait le Sauveur des hommes venant juger le monde à la fin des siècles. 11 gravissait quelques degrés, et, tournant son visage vers le peuple, lui adressait ces mots d'une voix douce : « Venez, ô bénis de mon Père, venez posséder le royaume que je vous ai préparé depuis le commencement du monde. )> Lechœur reprenait : « Et les impies iront au feu étemel. »

Hic quidam sacerdos amictus alba et stola inductus (indutus), crucem processionalem ante pecttis suum tenens i7i similitudinem Domini salvatoris in fine seculi ad judicium venientis puplitum (pulpitum) ascendat et humili voce hoc verbum dicat verso ad populum vultu :

c( Venite benedicti patris mei possidete preparatum vobis regnum a constitutione mundi. ))

Chorus incipiat regressum :

a Et ibunt iropii in suplicium sempitemum. »

Alors la procession se mettait en marche, et son entrée dans le chœur simulait l'entrée des justes dans le royaume céleste.

Hic proveat (provehat) processio :

<c Justi autem in vitam eternam et regnahunt cum Deo in secula. »

Quel enseignement profond, dans quel moment et sous quelle forme ! Avec quelle délicatesse ces barbares du moyen âge interprétaient les impénétrables mystères de notre foi ! avec quelle suavité et quel charme ils les faisaient passer dans le cœur des peuples par l'esprit, les yeux et les oreilles !

Les offices des quatre dimanches de Carême n'offrent rien de particulier. La distribution des textes est restée la même. Ainsi, les dimanches portaient, comme de nos jours, les dénominations suivantes d'après le premier mot de l'Introït : « Invocabit me, )> pour le premier dimanche; (( Reminiscere, » pour le second; (( Oculi, » pour le troisième ; a Laetare, » pour le dernier. Si nous trouvons ce point de ressemblance avec les usages liturgiques modernes, en revanche, nous avons à constater que les églises devaient . être beaucoup plus fréquentées pendant le XIIP siècle que de nos jours. En effet, les offices de chaque jour du Carême sont, dans notre manuscrit, notés complètement, sans renvois et avec autant de soin que ceux des fêtes. Nous remarquons à la messe du dimanche de la Passion une allusion à. l'institution de l'Eucharistie et au sanglant sacrifice dont l'Église va nous retracer, le funèbre tableau. Dans nos offices modernes, le texte est sec et froid, dépouillé la plupart du temps du dialogue et de Taction qui en rehaussaient la portée. Ainsi, la communion du dimanche de la Passion se borne actuellement au chant de ces mots : <( Hoc corpus quod pro vobis traditur : Hic calix novi testamenti est in meo sanguine, dicit Dominus; hoc facite, quotiescumque sumitis in meam commemorationem . »

La liturgie du moyen âge a trouvé dans le texte une occasion toute naturelle de rappeler aux fidèles l'importance de ces paroles divines, surtout à l'approche du jour où elles ont été proférées pour la première fois. Elle insiste donc et permet au chœur de joindre sa voix à celle du célébrant, pour signaler le mystère qui

s^opère. Ainsi, après le baiser de paix, le prêtre tenant entre les mains le corps du Seigneur : a Voici, dit-il, le corps qui a été livré pour nous ; » le chœur répète de nouveau cette phrase. Après la communion, le prêtre élève le calice et dit : ce Dans mon sang est le calice de la nouvelle alliance, dit le Seigneur; » et, pendant qu'il communie sous la seconde espèce, le chœur répète comme il Ta précédemment fait , et ajoute : « Toutes les fois que vous ferez ces choses, faites-les en mémoire de moi. »

Finito pacis osculo sacerdos tenens corpus Domini dicat : — Co. — a Hoc corpus quod pro vobis tradetur. »

Et hoc idem respondeat chorus iterum corpus Domini dum sumatur a sacerdote. Qui sumpto calice sublevando dicat :

a Hic calix novi testamenti est in meo sanguine dicit Dominus. »

Et tune bibat et hoc idem chorus scilicet. Hic calix répétât et perducat usque ad finem.

(c Hoc facile quotiescumque sumitis in meam commemorationem. )>

En songeant à la disparition successive de toutes ces cérémonies liturgiques et & la monotonie qui est née de leur suppression, nous sommes tenté de croire qu'il existe une grande solidarité entre les destinées de la liturgie, dé la poésie et de la musique du moyen âge. Si Ton est convaincu, par les monuments qui ont été publiés, que la première a subi des altérations déplorables, que la seconde a été méconnue, dédaignée et indignement remplacée, comment admettre que les hommes qui ont fait toutes ces choses aient fait grâce au plain-chant? Non-seulement ils Tont mutilé et rendu presque méconnaissable, mais encore, ne le comprenant plus, ils ont inventé des systèmes absolus, basés sur des rapports imaginaires ou fortuits. En un mot, impuissants à comprendre Tancien plain-chant, ils en ont inventé un nouveau, et le* moindre mal qu'ils ont causé a été d'empêcher les compositeurs de rien écrire en plain-chant. Qui d'entre eux, en effet, s'assujettirait à ce fatras de règles que les monuments ne justifient pas ? Aucun ne l'a fait dans aucun temps et pas un ne le fera. Le chant du moyen êge , comme tout art, n'est rien moins qu'encyclopédique.

DRAMES LITt'RGIQUES DANS LES ÉGLISES.' 193

Certainement on trouve des analogies évidentes et nombreuses entre la plupart des pièces de plain-chant. Mais est-il à dire, pour cela , qu^elles étaient soumises à la classification grégorienne régulière et absolue, qui proscrivait toute inspiration musicale en dehors de ce cercle infranchissable ? Notre avis est que ces velléités de grouper, de classer, de systématiser ont été plutôt Tœuvre des écrivains et des savants que celle des compositeurs et des musiciens pratiques. Il est possible qu'au moyen &ge, •au XIII* siècle même , il se soit trouvé des hommes, amateurs des catégories, qui aient pris l'effet pour la cause, et aient conclu en faveur d'une division rigoureuse par modes, constituant une tonalité exclusive. De toute manière , la classification absolue , telle qu'elle existe actuellement, n'est ni rationnelle ni justifiable en ce qui concerne les chants composés aux xii* et xiii* siècles. Elle est impossible. En effet, sans tenir compte de l'absence de toute indication de modes dans plusieurs manuscrits du xiii* siècle que nous avons vus, nous trouvons contre elle une preuve évidente dans la présence d'une foule de prières complètement étrangères aux huit modes et à leurs subdivisions. Le «Regnantem sempiteroa» de r Avent et le « Pax in terris » de la nuit de Noël que nous avons déjà cités^ se trouvent dans ce cas. Nous espérons que la publication d'un assez grand nombre de monuments , intéressants par leur mélodie propre autant que par leur exception formelle des règles imposées à notre crédulité , rendront notre assertion concluante. D'ailleurs, le plain-chant, pour s'affranchir fort souvent de notre système de tonalité, l'a-t-ilignoré complètement? Non; seulement au xiii** siècle on ne resserrait pas les inspirations des compositeursdaus un cadre de règles fixes, hors desquelles il n'eût pas été permis de s'aventurer. D'abord on a chanté n'importe quel texte, n'importe quel air; ensuite on a composé d'avance et fait exécuter; puis çont venus les esprits méthodiques et philosophiques , qui avaient la manie, comme ceux de nos jours, d'expliquer les jeux de la nature^ de discuter à froid les inspirations des poètes et de leur trouver, comme l'ont fait La Harpe et Delille, des pensées , des intentions et des calculs auxquels ils n'avaient

nullement songé.

Et puis y plusieurs siècles ensuite , après Toubli et raltération des monuments, après la publication successive d^œuvres conçues dans un autre esprit et par des hommes médiocres, des savants, curieux de reconstituer un art perdu, ont pris ces méthodes, ces traités pour l'art lui-même, et se sont empressés de formuler comme système absolu ce qui n'était peut-être que le fruit de l'imagination d'un individu isolé. De nos jours, ne voyons-nous pas des médecins assujettir tous les actes de notre intelligence à l'organisme; des philosophes considérer les faits historiques comme autant d'anneaux d'une chaîne qu'eux-mêmes ont forgée; enfin , si nous nommons les mathématiciens , ne reconnaitronsnous pas que les applications nombreuses qu'ils ont faites et qu'ils font encore à toutes les branches des connaissances humaines, à. la musique en particulier, peuvent constituer des systèmes plus ou moins spécieux, mais non des axiomes à l'aide desquels on puisse vivre, parler, penser, écrire, et sans lesquels ces opérations seraient impossibles. Nous nous élevons avec d'autant plus de force contre la foi exclusive et aveugle dans les méthodes et dans les traités, que nous ignorons complètement l'influence de ces ouvrages sur les travaux des compositeurs contemporains. D'ailleurs, nous n'avons qu'à suivre l'échelle ascendante des arts depuis la mécanique, l'architecture, la sculpture, jusqu'aux opérations les moins plastiques , pour nous convaincre que la nature agit de plus en plus en dépit des règles. La poésie prend enfin -son essor et s'envole avec l'inspiration musicale, sa compagne de liberté , dans des régions où l'œil du méthodiste ne pénétrera jamais. Si nous voulons découvrir le secret des belles compositions du moyen âge , étudions-les en elles-mêmes ; laissons de côté la (nomenclature des règles à l'aide desquelles on n'a pu jusqu'alors rien édifier, ni même rien reconstruire, et nous reconnaîtrons, au «contraire, que la fécondité musicale des compositeurs prenait sa source dans l'aflfranchissement de ces entraves, comme celle des poètes dans l'indépendance de leur libre génie.

DIMAMCHB DBS RAMEAUX.

L^ Aspersion de l'eau bénite se faisant avant l'office, non-seulement le jour des Rameaux, mais même tous les dimanches de Tannée , ce n'était qu'après cette purification des assistants que l'Heure de Tierce était chantée, comme le prouve la rubrique que nous allons donner. Actuellement, il est d'un usage général, dans les Diocèses qui suivent les rites de Paris ou de Rome, de faire l'Aspersion entre Tierce et la Procession. On ne manquera pas d'objecter, en faveur de la coutume actuellement consacrée, que les Églises étant la plupart du temps vides lorsqu'on chante les Heures, l'eau bénite retomberait sur les dalles au lieu de purifier le front des fidèles^ tandis qu'en plaçant cette cérémonie immédiatement avant la Messe, un plus grand nombre d'assistants y participent. On comprendra que nous ne saurions entrer dans de tels détails et que nous devons nous contenter de signaler la place assignée à cet usage liturgique pendant le xiii* siècle, comme très-convenable et servant d'introduction au grand office.

Dominica in ramis palmanim aqua benedicalur sicut in aliis dominicis et « asperges me » cantetur. Postea cantetur tercia etpos^ tea processio ordinata cum cruce discooperta eat ad altare cruels ubi benedicendi sunt rami palmarum et cantetur liée antiphona : a Ante set dies, etc. »

Pendant la distribution des Rameaux, le chantre commençait l'Antienne suivante qui renferme le récit du triomphe de Jésus__ Christ entrant à Jérusalem :

« Pueri hebreorum tollentes ramos olivarum obviaverun Domino clamantes et diccntes « osanna in excelsis. » Pueri hebreorum vestimenta prosternebant in via et clamabant dicentes : K osanna filio David , benedictus qui venit in nomine Domini. »

Le chantre était ordinairement chargé de la partie historique de la liturgie qui expliquait aux assistants le sens des cérémonies. Comme Tantique Coryphée, tantôt il initiait les spectateurs aux mystérieux détails de Faction, tantôt il donnait l'impulsion au chœur en commençant lui-même le chant que tous continuaient; ce qui est clairement démontré par cette rubrique : Cantor incipiat hanc antiphonam. Aucune pause, aucun temps d'arrêt, aucun crochet, horrible invention du xvii* siècle^ n'indiquent le moment où cessait l'intonation et où les voix réunies reprenaient. Nous trouvons dans un manuscrit du xiii* siècle, relatif aux usages de l'Église de Bayeux, les détails suivants qui peuvent donner une idée du rang qu'occupait le chantre dans la hiérarchie ecclésiastique. Nous transcrivons textuellement :

a Cantor vero baiocensis ob honorem dignitatis sue in quibus festis solemnibus, in vesperis, matutinis, processione et missa, alba et amictu et cappa serica inductus, mitra rotonda cum duobus dependentibus, cyrothecis et baculo sicut episcopus adornatur; propter est super in ecclesia fieri consuetudo. Jure etiam sue dignitatis confert et providet id quod percipiunt duo rectores chori. Item jure dignitatis sue confert vicaria ecclesie , etc. )>

On voit que le chantre portait à tous les offices l'aube , l'amict, la chape de soie, une mitre de forme ronde avec deux fanons, des gants et un b&ton comme Tévêque, d'après une coutume déjà, ancienne dansTÉglise. Quant au bâton cantoral, il est encore porté par les grands-chantres dans plusieurs diocèses de France.

Le chantre continuait à raconter tous les détails du triomphe, pendant que la Procession s'acheminait de la nef de l'église au lieu de sa destination.

Quibus finitis pergat processio de navi ecclesie ad locum destincUum et cantor incipiat hoc responsorium :

« Cum audisset turba quia venit Jesum lerosolimam, cum ramis palmarum processerunt ei obviam , etc. »

Suit, chanté, tout le récit évangélique.

La Procession des Rameaux, telle qu'eUe se fait actuellement, ne peut donner aucune idée de celle qui avait lieu au xiii* siècle. On pourra en juger par les rubriques qui vont suivre.

Lorsqu'elle était parvenue au lieu de la station, on prêchait le peuple. Le sermon terminé, cinq clercs de second ordre, debout devant un tombeau [feretrum)^ où le corps du Seigneur était déposé, chantaient : « Voici que ton roi vient à toi plein de douceur , ô Sion , fille mystique ! Dans son humilité il est monté sur une bète de somme,' ainsi quMI a été prédit dans une leçon du prophète : » Ce tombeau devait avoir été porté au reposoir avant le jour et en particulier; cependant il était accompagné de cierges, précédé de la croix et de Tencensoir.

Cum perventum fuent ad locum vbi statio débet fieri, fiât sermo ad populum. Quo finito quinque eUrici de secunda sede albis inducti content hos versus ante feretrum ubi est corpus Domini quod feretrum ante lucem débet illuc deferri privatim cum candelabris et cruce et turibulo : a En rex venit mansuetus tibi Syon filia mystica humilis sedens super animalia ut venturum jam predixit lectio prophetica. »

Ici, la mise en action du texte évangélique semble être douteuse. En effet, pourquoi ce tombeau à cette place et en ce jour? Pourquoi était-il l'objet d'une station ? La lumière inattendue que les textes et les rubriques viennent jeter sur cette circonstance mystérieuse, prouve au contraire le rapport intime et permanent de la liturgie du moyen âge avec les détails historiques les plus minutieux. Il y avait là une représentation véritable, un art dramatique réel, dont le principe était la foi; un enseignement rationnel et sensible en était le but.

C'était à Béthanie que Jésus avait ressuscité Lazare, quatre jours après qu'il eut été mis dans le tombeau. Il y revint six jours avant la fête de Pâques, et soupa dans sa maison. A l'occasion du parfum tlont Marie arrosa ses pieds, i| prédit sa sépulture. La station de la Procession a donc été , dans la pensée du liturgiste ^ le symbole du séjour de Jésus à Béthanie ; et le tombeau qu'on offrait aux regards et aux hommages du peuple était, non pas le tombeau de Lazare, comme un examen superficiel pourrait le faire supposer, mais une triste image, un tableau précurseur de la mort de celui qui va triompher à Jérusalem. Ainsi, aux yeux de l'homme instruit des détails de la vie de l'Homme-Dieu, se dé-

roule un drame profond^ philosophique, dont toutes les parties sont solidaires et rigoureusement enchaînées. Le voyage de Jésus, d'Éphraïm à Béthanie, le souvenir de la mort et de la résurrection de Lazare, Uallusion & ces deux gages donnés à notre rédemption par le Sauveur des hommes, tout a été exprimé dans cet épisode comme nous allons le prouver par les citations suivantes :

L'archevêque, le chantre, le diacre, le sous-diacre et le chœur, d'un côté, les cinq clercs de l'autre, chantaient tour à tour devant le tombeau plusieurs Versets, en faisant des génuflexions : Tune archiepiscopuSy cantoTy diaconuSy subdiaconus cum choro de sta~ tione sua flectando genua. Résp.

€c Salve, etc. »

La place qu'occupe ici le chantre, par rapport à la hiérarchie, est conforme aux détails que nous avons donnés plus haut sur sa dignité et ses prérogatives.

Item quinque clerici predicti cantent : « Hic est ille qui ut agnus insons morti traditur mors morti inferni morsus morte domans vivere ut quondam beati vates promiserunt prophetice. » — Item archiepiscopus cum suis dicat :

Salve nostra salus pax vera redemptio virtus Ultro qui mortis pro nobis jura subisti :

Quo finito archiepiscopus incensat feretrum et ipse cantor, etc.

On voit par ce qui précède que l'interprétation donnée par nous pour la présence du « feretrum » à la station est exacte. Au reste, la pièce qui est chantée lorsque la Procession se remet en marche vient encore la corroborer.

Hoc finito processio et cantores simul cantantes incipiant. Resp.

« Ceperunt omnes turbe descendentium gaudentes *laudare Deum voce magna super omnibus quos viderant virtutibus dicentes, benedictus qui venit in nomine Domini, pax in terra et gloria in excelsis. Dominus Ihesus ante sex dies pasche venit Bethaniam ubi fuerit Lazarus mortuus quem suscitavit Ihesus. »

La plupart de ces chants sont fort beaux. Nous ne les publions pas néanmoins; car, isolés de l'action, il serait difficile d'en acquérir une complète intelligence.

DRAMES LITURGIQtKS DAXS LES ÉGLISES. 19£>

Nous arrivons au moment le plus intéressant de cette belle Procession, et nos lecteurs pourront une fois de plus comparer les cérémonies du moyen âge avecrimage décolorée qui nous en est restée.

Lorsque la Procession arrivait aux portes de la ville, elle s'arrêtait. Cinq enfants montaient sur les tours et lançaient dans les airs des chants de gloire et de triomphe.

Cum autem Processio ad portam civitatis venerit fiât ibi statio et quinque pueri ascendant turres et vicissim cantent hos versus :

Gloria laus et honor tibi sit rex XrisU redemptor Coi puérile décos prompsit Osanna pium.

Le chœur répétait en fléchissant les genoux cette doxologie, et les enfants continuaient à chanter plusieurs autres Versets précédés et suivis de ce refrain populaire. « Vous êtes le Rd d'Israël, » vous êtes de la race illustre de David, ô vous , Roi béni , » qui venez au nom du Seigneur. Toute l'assemblée pro- » clame vos louanges dans les plus hautes régions; l'homme » même, tout mortel qu'il est, joint sa voix à celle de toutes les » créatures. » Ces Versets, dont le chant et le texte sont empreints de l'enthousiasme le plus ardent, se termine par un retour à l'histoire qui ramène les esprits à l'objet principal de la Fête , et par un enseignement aux fidèles, tiré de la comparaison des rameaux judaïques avec les rameaux chrétiens :

« C'est avec des palmes que le peuple juif est venu au-devant de » vous : c'est avec des hymnes, des vœux et des prières que nous » les imitons. » Ces voix pures descendant du haut des tours de la ville, comme d'une église céleste, ces chants d'adoration, répétés par le clergé et par le peuple, n'étaient-ils pas l'alliance entre le ciel et la terre que le divin médiateur est venu établir et dont il était proclamé, en cette circonstance, et la cause et L'objet?

Chorus reiteret flectando genua : « Gloria laus. » Item pueri predicti incipiant :

Israël es tu rex Davidisetinclita proies Nomine qui in Domini rex benedicte venis.

— Chorus sicutprius : « Gloria laus. » — It&npueri predicti :

CeUis in excelsis te laudat cœlicus onrnis Et mortalis homo et cuncta creata simul.

— Item chorus : <c Gloria laus. » — Item pueri predicti :

Plebs hebrea tibi cum palmis obvia venit Cum prece voto hymnis assumus (adsumus] eoee tibi.

— Chorus sicut prius : « Gloria laus. »

Alors, la Procession rentrait dans les murs de la ville ou de la commune d^où elle était sortie et se partageait en deux chœurs. L'un exprimait la pensée perfide que les princes des prêtres avaient conçue de faire mourir Lazare^ dont la résurrection était la cause du triomphe de Jésus ; Tautre, expression de la multitude, rendait & leurs oreilles témoignage du miracle opéré à Béthanie : — Tune processio intret civitatem vel villam. Respons. Incipiat : « Cogitaverunt autem principes sacerdotum ut et Lazarum interficerent propter quem multi veniebant et credebant in Jesum. j^. Testimonium perhibebat turba que erat cum eo quando Lazarum vocavit de monumento et suscitavit eum a mortuis. »

Dans un autre Répons, qui se chantait sous le portique même de Péglise, se remarque la même fidélité à conserver à la liturgie son caractère dramatique. En effet, dans la première partie^ les prêtres et les pharisiens, inquiets de Finfluence de Jésus sur le peuple, délibèrent sur son sort et se troublent à la seule pensée de la fureur des Romains. Dans la seconde, quatre prêtres, revêtus de chapes rouges et vertes, chantaient devant les portes de Téglise la prophétie du grand prêtre Caïphe, prophétie qui ne fut séparée que de quelques jours de son accomplissement au jardin des Oliviers et sur le Golgotha.

Ad introitum atrii cantor incipiat hanc antiphonam : « Collegerunt pontifices et pharisei concilium et dicebant quid faciamus , quia hic homo multa signa facit si dimittimus eum sic omnes credent et veniant Romani et toUentnostrum locum et gentem. )»

Tune quatuor presbyteri rubeis et viridibus cappis induti canr tent antejanuas ecclesie hune versum : ce Unus autem ex ipsis Cay-

DRAMES LrrURGIQVES DANS LES ÉGLISES. 301

phas nomine, cum esset pontifex anni illius prophetavit dicens expedit vobis ut unus moriatur bomo pro populo et non tota gens pereat ab illo, etc. »

Jusqu'ici^ rien n'est conforme aux usages liturgiques en vigueur dans nos églises le jour des Rameaux. Tout est plus complet qu'aujourd'hui et offre un sens plus profond. Actuellement il ne reste plus des anciennes cérémonies que le dialogue entre le célébrant et les enfants de chœur. Les trois coups qu'il frappe à la porte de l'église en chantant : <c AttoUite portas, principes, vestras, » sont un bien faible symbole, soit qu'on les compare à la station de la porte de la ville, soit qu'on les considère comme un vestige de l'importante cérémonie qui termine cette magnifique Procession du dimanche des Rameaux. Le rit romain s'éloigne dans cette circonstance beaucoup plus encore que le rit parisien des coutumes du moyen âge. Il parait certain, au reste, qu'à cette époque, les fêtes religieuses n'avaient pas de programme officiel rigoureusement arrêté. L'initiative des Églises et des populations y jouait le plus grand rôle et nous ne saurions nous en plaindre, car l'un des principes de notre admiration pour ces siècles si rapidement écoulés, est précisément cette manifestation, variée à l'infini, d'un sentiment général, universel.

Lorsque la Procession rentrait dans l'église, des prêtres portant le tombeau où reposait le corps du Seigneur, s'arrêtaient et pla^ çaient en travers de la porte leur précieux fardeau. Tout le cortège et le peuple passaient devant le tombeau, peut-être même dessous, et se rangeaient dans la nef de l'église, précédés du crucifix que l'on découvrait à ce moment. Pendant le défilé, l'archevêque, le chantre, le diacre et le sous-diacre faisaient, alternativement avec le chœur, une génuflexion et chantaient : c< Je vous salue, 6 notre Roi. )> Le sens de cette cérémonie est d'une telle clarté, que toute explication pourrait être considérée comme superflue. L'entrée de l'Église militante dans la Jérusalem céleste, le triomphe du juste franchissant les portes du ciel qu'a seule ouvertes la mort du Christ, et allant saluer le Roi des rois; toutes ces vérités dogmatiques étaient enseignées au peuple dans le langage le plus clair et le plus éloquent qu'on ait pu inventer. Foi, histoire, enseignement, poésie »

tels étaientles éléments qui composaient la liturgie au moyen âge.

Plût à Dieu qu^elle se fût maintenue à cette hauteur ! De nos jours, les offices divins n'ofifrent plus dans leur partie liturgique que des débris défigurés des grandes scènes dont nous donnons une imparfaite esquisse. Mal coordonnés, tronqués et dépourvus d^homogénéité, ils ne présentent plus qu^un symbolisme obscur, souvent inintelligible, et, conséquence funeste, le spectateur se moque souvent de ce qu'il ne comprend plus !

Nous citons la rubrique des détails qui précèdent : hoc facto intret processio ecclesiam sacerdotibus feretrum ubi corpus Domini est intranversum [in transversum) tenentibus antejanuas ecclesie et intret populus. Processione vero in navi ecclesie ordinata et crucifixo discooperto archiepiscopusy cantor et diaconus, subdiaconus flectentes genua incipiant hanc antiphonam « Ave Rex noster. » Respondcat chorus flectens genua « Ave Rex noster » Item archiepiscopus cum suis , a Ave Rex noster. » Chorus sicut prius, «Ave Rex noster, » etc., et sic usque ad finem.

L'office des Rameaux ne nous présente plus qu'une particularité remarquable, — c'est un Répons chanté dans le chœur par quatre diacres revêtus de chapes noires et tournant leurs visages les uns contre les autres. Le texte du Répons fait voir que ce dernier détail avait jpour but de rappeler le conciliabule tenu par les Juifs pour prendre Jésus : — Qua finita quatuor diaconi nigris cappis^ induti versis vultibus ad se ipsos cantent hoc responsorium : a Principes sacerdotum consilium fecerunt ut Ihesum occiderent* Dicebant non in die festo, ne forte tumultus fuerit in populo. »

L'archevêque alors bénit le peuple et la Messe commence : — Qua finita (Processione) archiepiscopus benedicat populum et missa incipiat.

Tel était, au xiii* siècle, l'office du dimanche des Rameaux. Dans cet admirable poëme, chacun avait son rôle assigné, depuis l'archevêque jusqu'au plus simple fidèle. L'action passait de l'intérieur du temple dans la rue, sur la place publique, au delà même des murailles de la ville. Quoi de plus beau que ce cortège harmonieux, célébrant le triomphe du Maître de l'univers par des chants de foi , d'enthousiasme, d'amour, et où les voix des grands

et des petits se mêlaient dans une sainte et réelle fraternité ! Philosophie ^ poésie^ musique, action : le drame liturgique ofi^^ait tous ces éléments dans une seule matinée à des milliers de personnages, tandis quUl nous faut, de nos jours, une semaine entière pour goûter successivement, et à de pires conditions, des jouissances fort contestables. Nous sommes trop habitués, grâce aux préjugés de notre éducation et à une ignorance volontaire, à ne faire commencer l'histoire de notre art national qu'au xvi" siècle. Quand pourrons-nous donc saluer le jour où la lumière triomphera de ces résistances opiniâtres, et où l'on puisera dans les manuscrits et les monuments d'une époque à jamais glorieuse des enseignements précieux pour le présent , féconds pour l'avenir. Qu'on y prenne garde ! Si l'on persiste à négliger dans nos cérémonies religieuses l'élément symbolique, en n^connaissant scieniment ou involontairement les sources d'où il d'écoulé , on portera une atteinte sérieuse & l'essence même du culte extérieur et l'on verra s'amoindrir et disparaître insensiblement tout ce que la liturgie a de plus séduisant et de plus poétique.

Nous ajouterons qu'en persistant dans ce système de restriction et de puritanisme exagéré, on s'éloigne d'un sentiment naturel et éminemment populaire auquel, de toutes les doctrines religieuses et philosophiques, le christianisme a donné le plus de gages et d'encouragements. Nous savons bien que les philosophes du temps nous reprochent de nous attacher à faire revivre une société artificielle, une sorte de superfétation étrangère à l'humanité, telle qu'ils la comprennent. Nous ne nous arrêterons à ce reproche que pour leur demander par quoi la philosophie moderne a remplacé ce tout harmonieux et logique de la manifestation d'une foi qu'ils ont reniée. D'ailleurs la nature de nos contemporains du xix* siècle a-t-elle répudié le principe, de ce symbolisme et de ces formes extérieures ; trop négligées dans nos églises ? Ne le retrouvons-nous pas, mal interprété quelquefois, il est vrai, mais encore tout vivant dans nos fêtes civiques, dans les détails de nos cérémonies funèbres, dans les insignes militaires et dans les divers costumes de nos magistrats ? Pourquoi ces hommes ne poussent-ils pas leur système de dénigrement jusqu'à proscrire le glorieux symbolisme

de notre drapeau national? Non, depuis le sauvage, qui décore sa pirogue «t ses armes d'ornements fantastiques, jusqu'à l'homme civilisé de l'occident, tous veulent embellir la réalité de poétiques fictions.

WaA semaime saimte.

Les offices du Lundi, Mardi^et Mercredi saints n'offrent rien de particulier à constater, sinon que les textes répondent à la liturgie que l'on appelle fort improprement Vttsage dé Rome. Nous continuerons à prendre acte des faits de ce |^enre, qui nous serviront à prouver ultérieurement que cette liturgie a été pratiquée en France pendant de longs siècles, beaucoup plus fidèlement qu'en aucune Église d'Italie , et qu'à l'époque'mème de sa plus grande splendeur, quelques divergences ont existé entre certains diocèses et Rome. Nous espérons que l'étude de cette question terminera bien des différents à l'avantage du xiii'' siècle et tout en faveur de l'époque dont nous nous occupons.

A l'office de la nuit de la cinquième férié, on sonnait les cloches isolément d'abord , puis toutes ensemble. Les détails qui vont suivre nous portent à voir, dans cet appel successif et toujours croissant, une image de la vocation des Apôtres, appelés à divers intervalles à partager les travaux de Jésus qui recrutait, de jour en jour, de nombreux disciples.

In V fer. nocturno primitus campana sigillatim post omnes si^ mul puhentur. xxiiii candele ante altare accendantur. Que secundum p. et lec. extinguantur , Incipiente autem caniore antù phonam : Traditor autem, candela extinguaiur que sola remansit post Benedictus.

Nous donnons ici le texte de l'Antienne c< Traditor aulem, » afin qu'on puisse apprécier le sens que nous tirons de cette rubrique : « Traditor autem dédit eis signum, dicens : quem osculatus fuero, ipse est, teneteeum. » — « Le traître leur donna ce signal :

Celui que je baiserai^ c'est celui-là même que vous cherchez. Saisissez-le. »

Vingt-quatre cierges étaient allumés devant Tautel; on les éteignait successivement après chaque Psaume et chaque Leçon. On sait que les Ténèbres du Jeudi saint se composent de quatre parties, c'est-à-dire de trois Nocturnes et des Laudes. Chaque Nocturne comprend trois Psaumes et autant de Leçons. Ces Leçons ne sont rien moins que les lamentations de Jérémie, ces élégies nationales, ces pleurs prophétiques qu'aucun poète n'a jamais pu égaler. Ensuite viennent les Laudes, qui se subdivisent également en six parties, composées de Psaumes et des Cantiques de Moïse et de Zacharie. Après chacune des vingt-quatre divisions de cet office, on éteint un des cierges du candélabre symbolique. C'est ainsi que les Apôtres, appelés à répandre dans le monde la lumière de l'Évangile, devinrent semblables à des flambeaux éteints lorsqu'ils prirent la fuite et abandonnèrent leur maître aux approches de la Passion. Après le a Benedictus » qui termine les Laudes, un seul cierge reste allumé. Resterait-il à Jésus un ami, dans l'abandon où ses onze Apôtres bien-aimés l'ont laissé ? il n'en est rien. C'est Judas qui s'avance avec une troupe d'hommes armés; l'apôtre donne à son maître le baiser perfide ; la trahison s'accomplit, et le cierge s'éteint. La nuit devient profonde. L'Homme- Dieu, abandonné de tous, reste aux mains de ses ennemis.

Immédiatement après les Ténèbres, on chantait des prières qui, depuis, ont disparu de la liturgie romaine, et qui, circonstance remarquable, sont restées en usage dans une grande partie des diocèses de Franee. Seulement, elles ont été tellement modifiées sous tous les rapports, que nous les rétablissons ici, avec leurs rubriques, telles qu'elles existaient au xiii* siècle. Le chant en est fort remarquable; nous le publierons à la fin de notre travail.

Le Cantique de Zacharie terminé, deux diacres, debout derrière l'autel, chantaient à haute voix : « Seigneur, ayez pitié de nous. » Alors deux prêtres dans le chœur répondaient à voix basse : « Maître, ayez pitié. » Le chœur terminait la période en chantant : « Christ, notre maître^ s'est rendu obéissant jusqu'à la mort. » Les deux diacres chantaient de nouveau derrière l'autel : « Sei-

gneur, ayez pitié de nous. » D'autres diacres, se tenant devant l'autel, répondaient : a Vous qui êtes venu sur la terre afin de souffrir pour nous. » L,es deux premiers reprenaient : « Seigneur, ayez pitié de nous; » et les autres : « Vous qui, les mains étendues sur la croix, attirez tous les siècles à vous. » Les deux premiers diacres, toujours derrière l'autel , répétaient : a. Vous qui avez dit par la bouche du Prophète : Je serai ta mort], ô mort. » Les deux diacres enfin chantaient trois fois, comme au commencement, derrière l'autel : ce Seigneur, ayez pitié de nous. » Les deux prêtres répondaient : « Maître, ayez pitié. » On terminait en chantant en chœur : a Christ , notre maître, s'est fait obéissant jusqu'à la mort. » Un enfant ajoutait ce Verset : « Jusqu'à la mort de la croix. » Alors on se prosternait, et chacun récitait en luimême le « Pater noster. »

Indépendamment de la gravité touchante de cette partie de l'office du Jeudi saint, il y a là un document de la plus haute importance sous le rapport musical. En effet, nous voyons une variété combinée à dessein dans le nombre des personnages du dialogue, dans le rang qu'ils occupaient, et même dans l'exécution du chant, car tout ce texte était chanté. Ainsi, nous voyons deux prêtres dans le chœur, deux diacres derrière l'autel , deux autres de vaut ; d'autres encore, dont le nombre est indéterminé et qui chantent une phrase; un enfant, et enfin le chœur servant à la fois de contraste et de complément aux inflexions plus douces qui le précèdent. Nous pouvons remarquer également que la facture de ce morceau offre une intention de régularité en harmonie avec les eifets que nous avons signalés. La mélodie simple et pleine de sentiment ajoute un charme de plus à cette pièce importante.

Quo finito duo diaconi rétro altare^ stantes alla voce incipiant <i Kyrie leyson. Kyrie leyson. Kyrie leyson. »

Tune duo presbyteri stantes in choro respondeant humili voce : Domine miserere. — Chorus respondeat et finiat ; Xristus dominus factus est obediens usque ad mortem. — Iterum duo diaconi rétro altare iyicipiant : Xriste leyson. — Et alii diaconi ante <altare stantes respondeant : Qui passurus advenisti propter nos. —

Item alii diaconi duo rétro altare incipiant : Xriste leyson. — Item alii duo ante altare : Qui expansis in cruce manibus traxisti omnia ad te secala. — Item diio rétro altare : Xriste leisoD. — Item duo alii ante altare : Qui prophetice prompsisti ero mors tua o mors. — Item duo alii rétro altare : Kyrie leyson. Kyrie leyson. Kyrie leyson. — Duo presbyteri respondeant : Domine miserere. — Chorus sicut prius : Xristus dominus factus est obediens usque ad mortem. — Tune unus puer alta voce dicat. f, Hortem autem <)rucis. — Tune fiât prostratio et unusquisque per se finiat Pater noster.

Après le Lavement des autels avec du vin et de Teau par deux prêtres en aube, le clergé allait prendre un repas, et immédiatement après avait lieu le Lavement des pieds. Remarquons que ce repas, indiqué dans la rubrique en ce jour et à cette place, est •encore un symbole de la cène après laquelle Jésus-Christ lava les pieds de ses Apôtres. Il est d'usage parmi le clergé de quelques diocèses , entre][autres de celui de Dijon , si nos souvenirs sont fidèles, de prendre, le Jeudi saint après les Vêpres, en commun, un repas présidé par l'évêque.

Deindc altaria a duobus presbyteris albatis vino et aqua laven- Xur clericis intérim cantandum. Resp. Circumdederunt me cum versu et regressu (avec le Verset et la reprise). Hoc expleto eant ad prandium et post prandium mandatum pauperum fiât et archiepiscopus eorum pedes quorum voluerit (lavet) revestitus alba et ^tola.

Cette cérémonie porte le nom de Mandatum parce que Jésus en fit un commandement exprès à ses Apôtres comme le texte qui l'accompagne le rappelle: a Je vous donne un nouveau commandement : celui de vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés, dit le Seigneur. Vous me traitez de maître et de Seigneur, ei vous faites bien, car je le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds, moi qui suis votre Seigneur et votre maître, à plus forte raison, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres, n « Mandatum novum do twbiSy ut diligatis ifivicem sicut dilexi vosy dixit Dominus. — Vos^ vocatis me magister et Dominus, et bene dicitis ; sum etenim. Si egOj Dominus magister vester, lavi pedes

908 HISTOIRE OÉNÉBALE DE LA BfUSIQUE RELIGIEUSE.

vestroSy qtianto magis vos debetis aller ulterius lavare pedes. »

Nous arrivons au Vendredi saint. Nous ne mentionnerons dans ce grand office que les parties principales qui offriront quelque dissemblance avec les usages suivis actuellement.

Les Heures étaient chantées ou plutôt récitées dans Téglise, avec un religieux mystère par cinq, six ou sept frères. Aucune mélodie ne venedt adoucir la tristesse de Foffice. C'était à Fun des angles du chœur qu'on le disait, cet office, afin de rappeler que les juifs se retirèrent à l'écart pour délibérer sur la mort de Jésus. A l'Heure de None, on frappait des tablettes les unes contre les autres y comme on le fait encore à la fin des Matines dans quelques diocèses, en souvenir du bruit qui se fit à la mort du Sauveur des hommes, lorsque les pierres se fendirent et que les tombeaux furent entr' ouverts. Nous verrons plus loin que ces tablettes remplaçaient les cloches dans les jours de tristesse. — In sexta feria omnes hore ecclesia conveniendo cum silentio et absque tono dicantur. Que tam a sertis vel a septenis fratribus in uno chori angulo cantentur in more videlicet judeorum de morte Domini consilium capiendo. Bora nona tabule percutiantur ut in matutinis.

On attachait une telle importance à représenter symboliquement les détails de l'Écriture sainte , et à en faire pénétrer la connaissance dans les esprits au moyen d'un enseignement sensible^ que le chant lui-même de la Passion était interrompu dans ce but, au passage : « Partiti sunt vestimenta mea sibi. )> A ce moment deux clercs dépouillaient l'autel d'un linceul qu'on avait placé sous la nappe. Indépendamment du sens attaché à ce fait par ce choix même du texte et dont l'évidence ne saurait être contestée, la rubrique qui suit vient donner une explication nouvelle. D'après elle, l'autel représente le Seigneur que les Apôtres laissèrent seul à l'approche de ceux qui venaient le saisir. — Hic IIclcrici nudent altare syndonibus que prius sub texto positi {^siiœ) fuerantj altare significat Dominum. Syndonem autem apostolos qui comprehensum Dominum relinquentes.

Il y a ici désaccord entre les textes et la rubrique, puisque les premiers appliquent ce dépouillement de l'autel à celui du corps de Jésus-Christ par les soldats après le crucifiement, tandis que

DRAMBS LITUBOIQUES DAN8 LBS ÉGLISES. 209

celle-ci en fait le symbolisme de la fuite des Apôtres. Nous ne pouvons nous empêcher de donner une interprétation qui nous parait plus exacte, enhardi par Tinconséquence même que nous signalons. Le mot a sindon » signifie proprement linceul, et nous ne voyons pas le rapport qui peut exister entre cet objet et les apôtres. Nous croyons plutôt que ce fait fort intéressant se rapporte au jeune disciple qui, au jardin de Gethsemani, n^ était couvert que d'un linceul et le laissa, en s'enfuyant, aux mains de ceux qui le tenaient : <c Âdolescens autem quidam sequebatur eum, amictus sindone super nudo, et tenuerunt eum, at ille rejectà sindone, nudus profugit ab eis. » (S. Marc, cap. xrv, vers. 51, 52.) — Si nous ajoutons à ces réflexions que ces deux versets sont immédiatement précédés de celui-ci : <c Tune discipuli ejus relinquentes eum omnes f ugerunt , y> on comprendra que notre interprétation rétablit le véritable sens de Taction liturgique en la précisant, loin d'en altérer l'esprit.

Nous trouvons, dans le sermon de Michel Menot sur la Passion, le passage suivant que nous reproduisons, non pas tant pour corroborer notre interprétation, que pour faire connaître celle que donne, à propos du silence des cloches, cet orateur judicieux au miheu de ses métaphores hardies et originales :

(c Hoc quod discipuli fugerunt et reliquerunt Ghristum figuratur per altarium denudationem et candelarumextinctionem. Quoniam sola virgo remansit ideo sola candela dimittitur, et imagines cooperiuntur quoniam tune non erant ausi se nominare apostoli Christi nec se ostendere. Et propter hoc cessât pulsatio campanarum, quia sicut campana vocat homines ad ecclesiam sic apostoli per predicationem ad fidem vocabant homines : sed pro illo tempore cessavit predicatio, et ideo dicere poterat Christus : Extraneus factus sum fratribus meis. Et erat quidam âdolescens quem voluerunt tenere : sed. nudus profugit ab eis; iste dicitur fuisse Joannes evangelista secundum aliquos. »

Après le chant de la Passion, le célébrant récitait solennellement plusieurs oremus, au commencement desquels le diacre invitait les fidèles, comme de nos jours, à fléchir les genoux. L'oraison

pour la conversion des juifs était aussi à cette époque récitée sans

génuflexion en souvenir de celle qu'ils firent par dérision devant Jésus dans la cour du Prétoire.

Perfecta Passione dicat sacerdos subscriptas solennes... Dtaconus dicat Flectamus genua, et dicto a diacono Levate... Et sic de ceteris excepta quid pro Judds dicatur. Quia non dicatur Flectamus genua, quia genuflexo illudebant ei.

Ces oraisons terminées, Pévëque ou le célébrant ôtait sa chasuble et commençait Toffice de F Adoration de la croix. A cet effet, deux prêtres, pieds nus^ revêtus d'aubes et de chasubles, portaient derrière l'autel un crucifix dont la tète était couverte d'un voile. Au pied de ce crucifix était attachée une petite croix renfermant une parceUe de la vraie croix, si l'église en possédait, et ils chantaient d'une voix suppliante : a Omon peuple, que t'ai-je fait? en quoit'ai-je affligé? Est-ce parce que je t'ai tiré de la terre d'Egypte, que tu as préparé une croix à ton Sauveur ? p

Après ce verset, deux diacres en chapes noires se tenant au milieu du chœur, fléchissaient les genoux et répondaient en grec : ce 0 saint Dieu ! 6 saint fort ! 6 saint immortel, ayez pitié de nous.»

L'archevêque, le chantre, le diacre et le sous-diacre, se partagaient avec le chœur le chant des mêmes paroles en latin. Alors, s'avançaient vers l'autel les deux prêtres tenant la croix. Ce groupe est à nos yeux l'image des trois personnes divines reprochant aux hommes leur ingratitude : nous donnons cette interprétation sous toute réserve; cependant on remarque que ce groupe prend trois fois la parole.

Ces personnages continuaient : a Parce que je t'ai servi de guide pendant quarante jours dans le dés^^ parce que je t'ai nourri de manne et que je t'ai introduit dans une terre couverte de riches moissons^ tu as préparé une croix à ton Sauveur^ » Les deux diacres, représentant le monde ancien, chantaient de nouveau V Agios suivi^ comme précédemment, de la répétition latine^ Cet écho latin, ou cette traduction dans la langue occidentale^ était chantée pal* Tarchevèque, les assistants et le chœur, image de l'Église nouveUe.

Lé groupe continuait les paternels reproches : <( Qu'ai-je dû faille davantage pour toi que je n'aie fait ? Je t'ai planté comme

ma vigne la plus délicieuse, et tu as été pour moi plein d^amertume. Tu as étanché ma soif avec du vinaigre et tu as percé avec une lance le flanc de ton Sauveur. » Les diacres terminaient par VAgioSy et l'Archevêque, après Favoir répété avec son clergé, découvrait la croix avec son b&ton pastoral et chantait : « Voici le bois de la Croix, auquel le salut du monde est attaché ; venez, adorons. » A ce moment, on élevait la croix aux yeux du peuple, et tous, à cette vue, se prosternaient la face contre terre et l'ado- "raient avec un cœur rempli de larmes, lacrimabili corde, comme s'exprime si admirablement la rubrique.

Nous n'avons rien à ajouter à la description de cet office sublime. Nous bornerons nos réflexions à constater qu'en faisant disparaître de ces cérémonies les détsdls dramatiques, si ingénieusementprofonds, si saintement in ventés, enintervertissantl'ordre des personnages, et en confondant leurs rôles, on a nonnseulement perdu des trésors de poésie, mais encore on a rendu inintelligible la partie de l'office la plus instructive et la plus mystique. Comment s'étonner, après le trop long dédain de faits si importants, de la mutilation de la plupart de nos mélodies religieuses ? Nous trouvons une nouvelle preuve des altérations dont elles ont été l'objet dans le « Pange^ lingua, gloriosi praelium certaminis, » hymne qui se chantait pendant l'adoration de la croix, et qui a perdu son caractère par l'addition ou le retranchement d'un grand nombre de notes. On peut à peine comprendre que ces chants soient encore trouvés beaux, malgré tant de vicissitudes et de ruines.

Hi$ expletis exuat episcopus vel sacerdos casulam et offidum adorande crucis celebretur. Hoc ministerio II presbiteri rétro al'^ tarenudis pedibus eiinducti albis et casulis y portantes cruci/tocurriy capUe cooperto^ ad cujus pedes crux parvula ligota sit in qua ha^ beatur de cruce doniini si adest et presbiteri hos versus supplici voce dicant : « Popule meus , quid feci tibi aut in quo contristavi te? reponde (responde) mehi. Quia eduxi te de terra Egyptî, parasti crucem Salvatori tuo. » — Quo finito^ II diaconi cappis nigris inducti in medio choro stantes illis respondeant flectentes genua : ce Agios o Theos. » — Iterum fleûtant genua : Agios

313 HISTOIKE GÉNÉRALE DE LA MDBIQUB RELlGIEi'BE.

iskyros. » — Iterum flectant genua : « Agios athonatos eleyson ymas. » — Archiepiscopus, cantor, diaconus, subdiaconus flectentes gcnua : « Sanctus. » — Chorus sîcut prius : « Deus. » — Item Archiep. cum suis sicut prius: a Sanctus. n — Chorus sicut prius : « fortis. » ftem Archiep. ut prius : « Sanctus. » — Chorus : a Et immortalis, miserere nobis. n — Tune predicti presbiteri accédant ad altare et iterum tenentes crucem dicant : « Quia eduxi te per desertuiQ quadraginta annis, et mannacibavi te, et introduxi te in terram satisoptiniam:parasti crucem Salvatori tuo.» — Item duo diaconi ut prius : « Agios. » — Archiep. cum suis ftectendo genua sicut prius : « Sanctus. » — Chorus flect. genua : « Deus. » — Tune presbyteri crucem ante altare teneant et dicant antipho- « nam: « Quid ultra debui facere tîbi et non feciî Ego quideoi plantayi te vineam meam speciosissimam : et tu facta es mihi nimis amara. A^eto namque cum felle mixto sitim meam potasti, et lancea perforasti latus Salvatori tuo. » — Diaconi ut prius : « Agios. » — Arch. cumsuis: «Sanctus.» — Chorus: «Deus. » — Hocfinito Archiep. crucem cum baculo diseooperiat et incipiat antiph : « Ecce lignum crucis in quo salus mundi pependit; venite, adoremus. » — Hic eleveiur crux : omnes visa crticifixo, se solotenus prosternant, et lacrimabili corde in terram adorent.

Lorsque le clergé et le peuple avaient adoré la crois, le célébrant relevait aux regards des assistants, et le chantre entonnait cette antienne : « Vous êtes plus élevée que tous les cèdres, 6 croix, sur laquelle a été attaché le salut du monde, où Jésus a triomphé, où la mort a vaincu à jamais la mort. » — Quum crux adorata fuerit a clero et populo, elevet eam sacerdos alte et incipiat cantbr hanc antiphonam : « Super omnia ligna cedrorum tu sola excelsior, in qua vita mundi pependit, in qua Xristus triumphavit et mors mortem xuperavit in etcrnum. n

La petite croix était ensuite plongée dans un mélange de vin et d'eau. Le clergé et le peuple étaient admis à boire de ce breuvage que le séjour du bois de la vraie Croix venait de rendre l'image de l'eau et du sang qui sortirent du c6té percé du Rédempteur. On en conservait même pour l'Usagedes malades. -^ Qua cantata crux parvula in commemorationem sanguinis et aquœ defientis de

lùtere Medemptoris aqiux eivinolaveiur.Dequo commemaraiionem sacram clerus bibat et populus et ad optis infirmorum reservetur.

Ces cérémonies terminées, des prêtres et des clercs portaient le crucifix à un tombeau préparé à l'avance et le couchaient dans le sépulcre, les pieds tournés vers TOrient, puisque c'est à Taube du jour qu'eut lieu la résurrection. On jetait sur la sainte image un manteau, et, après l'avoir encensée, le célébrant fermait l'entrée du sépulcre. Des phrases de chant de diverse facture accompagnaient ces cérémonies. — Quo facto j sacerdotes et clerici acci" piant crucifixumy et portent ad sepulchrum preparatum cantan^ tes hoc responsorium : « Sicut ovis... etc. » Et tune ponatur in sepulchro pedibus ver sis ad orientera et operiatur pallio, et incen^^ sando illudj incipiat Archiepiscopus vel sacei*dos hanc antipho^ nom... — tt In pace... etc. » Qua cantata, claudat hostium [ostium) sepulchri : « Sepulto Domino, signatum est monumentum volventes lapidem... etc. )>

Alors commençait la messe des Présanctifiés. La plus grande partie de ce qui précède a disparu de nos miasels modernes, et nous avons encore à déplorer une fois de plus l'absence de goût et de sentiment, pour ne pas dire autre chose , qui a présidé à la suppression de ces cérémonies; représentations nullement naïves (il faudrait en finir avec cette expression), mais saisissantes, mais expression fidèle des textes sacrés, et s' élevant par leur caractère à la hauteur du drame divin.

Le Samedi saint, au matin, l'église reprenait son aspect accoutumé. Les autels étaient recouverts de leurs ornements. A l'heure de None^ on convoquait le peuple au moyen des tablettes dont nous avons parlé plus haut. — In sancto sabbato Paschœ mane omnis ecclesia paretur cum altarilms . Nona dieiy percussis tabulis ad ecclesiam concurrat populus.

Après la bénédiction du feu et de l'encens, on allumait un cierge à l'aide du feu nouveau que le célébrant et le diacre te« naient sur une hampe, au bas de laquelle était représenté un ser* peut. Double figure de la rédemption du genre humain, soit qu'on se rappelle la serpent d'airain qui fut élevé au milieu d'Israôl, et vers lequel les Hébreux blessés tournaient leurs regards pour être

214 HISTOIRE GÉifÉRALE DE LA MUSIQUE RELIGIEU8B.

guéris (Nombres, XXI, 8); soit que ce fait s'applique au triomphe de Jésus, la lumière du monde, sur l'esprit des ténèbres, triomphe annoncé par ces paroles de Dieu (Genèse, III, 14} : « Tu es maudit entre tous les animaui et les bêtes des champs. Td ramperas sur le ventre et tu mangeras la poussière tous les jours de ta vie. Je mettrai une inimitié entre toi et la femme, entre ta race et la sienne; sa race te brisera et tu lui mordras le talon, n

Cette dernière interprétation doit avoir, nous le croyons, la priorité en raison du Psaume que le clergé chantait en portant le cierge dans le chœur. On en jugera par les versets suivants que nons en extrayons : « Le Seigneur est ma lumière et mon salut; qui pourrais-je craindre? Les ennemis qui me tourmentaient sont devenus faibles & leur tour et sont tombés. Le Seigneur m'a placésuFuneroche élevée. Q a élevé ma tète au-dessus des ennemis qui m'environnent, n Dominus illuminatio mea , et sains mea , quem timebo ? Qui tribulant me inimici mei ipsi infirmati sunt et ceciderunt. In petra exaltavit me et nunc exaltavit oaput meum saper inimicosmeos. (Ps. 26.)

Gardons-nous de confondre ce cierge avec le cierge pascal. Ilne représentait que le feu nouveau, la charité divine qui semble se raviver en ce jour solennel & l'égard du genre humain. Ce feu béni restait sur la canne dont nous venons de faire la description jusqu'au moment où on lui faisait communiquer sa flamme au cierge pascal. La bénédiction de ce dernier se faisait, comme de nos jours, par un diacre en dalmatique et selon la règle du pape Zorime. Et tune aspergatur ignetn de aqua benedicta, et incenset eum et statim ex eodem igné accendatur cereus gui asacerdote cum diacono teneatur in quadam hasta in cujus httmilitate effigies lerpentis habeatw. Contante clero ps. : « Dominua illuminatio mea.» — Induat dtaconus dalmaticamet benedictionem saeerdote interrogat, et sacerdos det et benedictionem. a Illuminet Dominus vultum suum super nos et benedicat nobis. Amen. » Accepta aulem benedictioneredeat ad cereum ei celeberrime Juxta beati Zosimipapœ institutionem benedicat, et iterum ignis benedictus in preftttahasta teneatur donee predietus cereus ex eo aecendatur.

Nons avons sous les yeux deux manuscrits du chant célèbre de

VExultetf l'un du x* siècle, Tautre du xiii*; mais si nous trouvons quelques ^différences à signaler entre eux, elles sont, nous devons le dire, généralement à l'avantage du dernier. En re^ vanche, la même pièce, prise dans les éditions modernes, est nonseulement fort éloignée des manuscrits sous le rapport de la notation, mais elle offre des modifications et des lacunes fort graves dans le texte.

On trouve dans tous les missels publiés depuis plusieurs siècles, cette phrase incompréhensible : a Ut qui me, non meis meritis, intra levitarum numerum dignatus est aggregare, luminis sui gratia infundente, cerei hujus laudem implere perficiat. . Le sens de ce mot « perficiat, » nous avait toujours paru difficile à concilier avec le sens de la phrase qui est : « Invoquez, je vous prie, avec moi la miséricorde de Dieu tout-puissant; afin, qu'ayant bien voulu, sans aucun mérite de ma part, m'admettreau nombre des lévites, il répande sur moi les rayons de sa lumière et m'enseigne à célébrer dignement la louange du cierge que je consacre. Y> Nous trouvons dans le manuscrit du x^ siècle la solution de l'énigme. Nous y lisons PsEapiAT, et dès lors tout s'explique parfaitement, (c Quapropter adstantibus vobis, fratres beatissimi, ad tam miram sancti hujus luminis claritatem, una mecum, quaeso, Dei omnipotentis misericordiam invocate, ut qui me, non meis meritis, intra levitarum. numerum dignatus adgregare, luminis sui gratiam infundendo, cerei hujus laudem implere predpiat Ihesus Xristus, Dominus noster, qui vivit et régnât, cum Deo patre^ in unitate spiritus sancti, Deus. »

Dans la seconde partie^ qui se chante de nos jours sur le chant de la préface , on a tout simplement , dans l'énumération des personnes divines, omis le Saint-Esprit, et cette omission, involontaire sans doute, se remarque dans toutes les éditions imprimées : c( Yere dignum et justum est invisibilem Deum Patrem omnipotentem, Filiumque ejus unigenitum, Dominum nostrum, Ihesum Christum, toto corde ac mentis affectu, et vocis ministerio personare, etc. » — Le manuscrit du x* siècle est plus sensé : a Vere quia dignum et justum est invisibilem Deum, omnipotentem Patrem, Filiumque unigenitum, Dominum nostrum, Ihesum

216 HISTOIBE GÈSÈRALB DE LA MUSIQUE BBLI6IEU8E.

Xristuniy cum Spiritu SanctOy toto cordis ac mentis affectu et vocis ministerio personare. d — Ne pas faire mention de la charité divine le Samedi saint^ c'est-à-dire, le jour où l'on bénit le feu nouveau, nous semble une erreur trop déplorable pour qu'on la laisse subsister plus longtemps.

Au X* siècle, VExuliet se terminait par cette doxologie : a Pre^ camur ergo te, Domine, ut nos famulos tuos, omnem clerum et devotissimum populum, beatissimo Papa nostro N, et Antistite nostro N, et gloriosissimo Rege nostro N, eisque quiète temporum concessa, in bis festis paschaUbus conservare digneris, per Dominum nostrum Ihesum Xristum , filium tuum, qui tecum vivit et régnât in unitate Spiritus Sancti, Deus^ per omnia secula seculorum. » — Le manuscrit du xiii* siècle en diffère sensiblement comme on va en juger : « Precamur ergo te, Domine, ut nos famulos tuos, omnem clerum ac devotissimum populum, una cum pâtre nostro Papa N, et Antistite nostro N, necnon Francorum Rege N, et Principe nostro N, quiète temporum concessa, in bis paschalibus gaudiis conservare digneris. Qui semper vivis, régnas, imperas, necnon et gloriaris soins Deus, solus altissimus, Ibesus Xristus , cum Sancto Spiritu, in gloria Dei Patris. Amen. »

Nous sommes tenté de préférer la doxologie cbantée au xiii* siècle à celle du x* ; nous y trouvons plus de grandeur, d'enthousiasme et de mouvement. 11 serait même à désirer qu'on s'y arrêtât, si, dans un temps plus ou moins éloigné, on épurait la liturgie en remontant son cours jusqu'aux anciennes sources. Il ne faudrait pas que les préoccupations archéologiques fussent, dans ce cas, tellement exclusives que l'on franchit les limites de l'époque la plus florissante de l'art religieux.

En effet, une mélodie de ce caractère et de cette importance n'a pas eu de compositeur en quelque sorte. Le thème a dû sortir de la bouche d'un prêtre, au pied de l'autel, dans un moment d'enthousiasme et de ferveur. Puis, cette improvisation recueillie avidement, transmise d'église à église comme on a pu, par des lettres d'abord, ensuite par des points , a subi des altérations nombreuses suivant le génie et l'organisation de chacun, suivant

rétendue de la voix^ le goût du chanteur et la mode même du temps. Telle a dû être l'histoire de VExultet. Les changements nombreux qui lui ont été faits n'ont pas altéré la grandeur primitive, Télévation du sentiment, la solennité qu'on y remarque. L'art véritablement religieux conserve, en dépit même des mutilations, un caractère élevé et saisissant. D'ailleurs, une mélodie jetée aux oreilles du peuple, devient ce qu'il veut qu'elle soit. Elle n'appartient plus à son auteur, mais elle prend un cachet bien autrement grand et sublime que celui qu'il lui imprima lors de sa création. Beaucoup de pièces de chant ecclésiastique présentent à l'oreille une seule phrase mélodique répétée plusieurs fois, sans autres changements que ceux que nécessitent les périodes plus ou moins longues du texte. Quelquefois le chant subit des modifications importantes, il est vrai, mais il revient aussitôt à la phrase mère, que nous devons considérer comme le point de départ, le thème, la mélodie primitive. Autour de ce thème se sont groupées successivement quelques notes parasites, quelques modulations harmonieuses dont nous ne blâmons que l'abus. Tant qu'elles sont restées dans le sentiment et le caractère de la mélodie primitive, elles ont été un développement gracieux, souvent même un heureux complément. Mais lorsque, perdant de vue le texte et passant de l'interprétation populaire aux caprices de l'exécution privée et personnelle, du gosier de la multitude aux lèvres d'un chanteur isolé, le chant a été surchargé d'ornements hétérogènes, de notes brèves et fréquentes, d'intonations délicates^ il a fallu que la période primitive fût comme une inspiration divine pour rester encore un débris puissant et intelligible. Enfin, pour préciser notre opinion, nous dirons que les chants qui nous paraissent appartenir à une antiquité assez reculée, comme ceux de la Préface, du Pater ^ des Litanies, de VExultet ont existé d'abord à l'état de phrases rudimentaires , vagues, dépourvues de tout ornement et d'une simplicité un peu trop tudesque; que, plus tard, ces chants anciens éprouvèrent quelques modifications distribuées avec infiniment de goût et de sobriété; qu'ils reçurent une notation claire et des signes bien définis; qu'enfin, depuis ce temps, une décadence dans le sentiment, dans l'interprétation, et

même dansles signes matériels s'est manifestée toujours croissante jusqu'à nos jours.

Nous sommes convaincu que Ton trouve, à partir des ix* et X' siècles, dans les inspirations poétiques et musicales, comme aussi dans leur manifestation écrite, dans Torthographe et la notation des progrès visibles. Nous avons la certitude que Tapogée de rharmonie entre la pensée et la forme, de l'équilibre entre Fesprit et la matière^ a été atteinte vers le xiii* siècle pour redescendre ensuite jusqu'à la Renaissance, époque où le développement déjà inégal des deux substances humaines a fait place aux tendances sensualistes les plus exclusives. Ainsi nous fixons l'apogée du chant ecclésiastique au sommet des tours de Notre-Dame de Paris, au fond de la nef de Notre-Dame de Reims.

L'intervalle qui s'écoulait entre la Bénédiction du cierge pascal et la Messe était rempli par la Bénédiction des fonts. Le chant d'une Litanie servait de préparation à cette nouvelle cérémonie. L'évèque quittait ensuite sa chasuble et attendait, à sa place, le départ de la procession pour les fonts baptismaux. Celle-ci avait lieu dans l'ordre suivant : deux acolytes, revêtus de l'amict et de l'étole, portaient le saint chrême et Thuile des cathécumènes. Ils étaient suivis d'un troisième acolyte portant, selon la coutume romaine, un cierge de moyenne grandeur, mais d'une beauté particulière. On l'allumait au grand cierge pascal et on le plongeait, comme de nos jours, dans l'un des fonts pendant la Bénédiction. La cire représentait l'humanité de Jésus-Christ, la tige enflammée était l'image de sa divinité voilée sous l'enveloppe d'une chair virginale, enfin le feu exprimait la nouvelle doctrine que le Christ enseigna à ses apôtres et dont ils éclairèrent le monde. Cette procession avait lieu chaque jour de la semaine.

« Finita prima lAtania exuat episcopus casulam tum et sedeat in cathedra donec ad fontes processio pergai. Iterum autem processio ita ordinetur. II acoliti amictu et stola inducti. Per VII dies ad Vesperas eat processio. Ad fontes consecrandos crisma et oleum déférant. Quo tercius acolittis similiter amictu et stola in^ dutus procédai, a quo, juxta romanum ordinem, quidam medio-

DRABfES LITURGIQUES DANS LES ÉGLISES. 819

cris ceretis pulcher et hanestuSy a magno cereo illuminaitis , ad fontes deferatur et in ipsa benedictione a sacerdote loco instituto in fontes mittatur. Per cereum Xristi designaiurhumanitas. Licus in cera, divinitas virginea came obumbraia. Ignis in cera novtis ardens ^ nova doctrina a Xristo in Apostolos , per Apostolos in mundum resplendens ; per alterum enim cereum designatur chorus Apostolorum. Finita prima Litania, quinque juvenes de 5e» cunda sede in choro incipiant et finiant sancti lohannis hanc lAtaniam. »

Après cette station aux fonts, on chantait, devant Tautel de saint Jean-Baptiste^ uqe dernière Litanie dont la musique est certainement un chef-d'œuvre. Rien n'est plus touchant, rien n'est plus mélodieux que 1' a Intercède pro nobis » qui remplace 1' <c Orate, d refrain ordinaire des litanies. Ce léger changement semble avoir été une concession faite à la phrase mélodique. Cette pièce nous apporte une raison nouvelle de ne pas traiter les morceaux de plain-chant avec la rigueur que l'on recommande à tort dans certaines méthodes modernes. En effet, si l'on exécutait notre litanie sans le secours d'un demi-ton, dont ces dernières nous refuseraient l'usage d'autant plus opiniâtrement qu'il n'en est fait nullement mention à la , clef , on aurait , à la place d'une phrase charmante, une suite de notes incohérentes et complètement dér: pourvues de sens. Il est vrai que beaucoup de musiciens ont de tels préjugés à l'égard du chant religieux, que, trouvant sur leur chemin une belle mélodie, ils s'en étonnent et prétendent lui restituer son caractère en la dénaturant. Cela n'est pas assez mauvais pour le temps, disent-ils. Est-ce erreur de bonne foi ou science? Que le public entende, et juge ! — Quoi qu'il en soit, la Litanie du Samedi saint est fort belle, et nous l'avons cherchée en vain dans bien des missels. Elle a été emportée, comme tant d'autres choses, dans l'ouragan du vandalisme destructeur.

La procession rentrée dans le chœur, la Messe commençait; et les cloches, silencieuses depuis deux jours, sonnaient à toute volée pendant la durée du « Gloria in excelsis; d accompagnement aérien du cantique de gloire qu'adressaient à Dieu les fidèles prosternés.

Intérim autem sacerdos induat casulam et ante altare cum suis ministris confessionem facial. Hoc finito sacerdos incipiat altis^ sima voce : « Gloria in excelsis Deo. » — Hoc audito, clerus et popuhis se prosternant et tum pulsentur omnes campane et chorus incipiat : a Et in terra pax omnibus bone voluntatis, etc. »

C'est à cette réconciliation du Ciel avec la terre que nous arrêterons nos études sur les offices de la Semaine sainte.

liB JfOtm DB PAQtJBS.

La nuit du Samedi saint au jour de P&ques était consacrée aux préparatifs de la fête. Avant que le chant du « Te Deum, d retentissant sous les voûtes de Féglise, annonçât aux hommes que le ciel leur était ouvert par la résurrection de Jésus-Christ, un nouveau drame était représenté au tombeau même du Sauveur.

Dans la nuit de Noel^ comme au jour de l'Epiphanie, le cantique d'actions de grâces précède la représentation du drame sacré. C'est avec raison ; car d'un côté les anges avaient annoncé aux bergers la naissance du Messie au milieu de chants de gloire et de bonheur , et de l'autre, l'étoile avait révélé aux Mages qu'un Roi, un Dieu rédempteur, venait de naître. Les présents qu'ils apportaient le signalent assez. Au jour de P&ques, au contraire, les chants de triomphe et de louanges ne doivent éclater qu'après la déclaration solennelle de la résurrection de Jésus-Christ. Aussi

a rubrique indique-t-elle expressément que le « Te Deum » ne sera chanté qu'après Tentière exécution du drame évangélique.

Omnia festive fiant in sancta nocte Pasche. — Anie « Te Deum laudamus » très muliet^es ad introùum chori hanc antiphonam cantantes usque ad sepulchrum : a Quis revoivet nobis lapidem ab hostio (ostio) monumenti? » — A Tentrée du chœur, trois femmes chantent en se dirigeant vers le tombeau : « Qui nous ôtera la pierre qui ferme Tentrée du sépulcre? »

d'est la première fois que nous voyons un rôle confié à des femmes dans une pareille solennité. Au moyen âge on comprenaity mieux que de nos jours, que cet honneur était bien dû aux femmes qui avaient suivi en pleurs Jésus gravissant le Calvaire, qui avaient assisté à ses derniers moments, qui avaient su, pleines de courage, braver les soldats, quand les hommes, même les plus forts comme saint Pierre, même les plus aimés comme saint Jean, le reniaient ou Tabandonnaient l&chement; aux femmes qui, dévouées et attentives à sa parole, s'étaient tenues à ses pieds comme Marie, sœur de Lazare; s'étaient écriées, du sein de la foule, comme cette mère : « Bienheureuses les entrailles qui vous ont porté, les mamelles qui vous ont nourri ; » aux femmes qui avaient arrosé ses pieds de parfums et les avaient essuyés de leurs cheveux, comme Madeleine chez Simon; aux femmes, enfin, qui seules ont compris de suite cette religion du cœur; qui ont servi, aimé, suivi Jésus jusqu'au bout, et qui, en ce jour dont l'anniversaire est célébré par nous avec tant de pompe ^ partirent avec confiance pour embaumer ses restes, oubliant les gardiens et ne pensant qu'à la lourde pierre qui fermait le sépulcre. C'était bien aux femmes qu'appartenaient les prémices de cette journée d'allégresse. D'ailleurs n'est-ce pas à elles que Jésus s'est manifesté tout d'abord? N'est-ce pas elles qu'il a chargées d'annoncer sa résurrection aux disciples et à Pierre? Honneur donc à la sagesse, à la raison, à la poésie des liturgistes du xiii* siècle!

Ces trois femmes tenaient la place de Marie -Madeleine, de Marie mère de Jacques, et de Salomé. Lorsqu'elles avaient terminé le chant plaintif dont nous avons cité les paroles, un jeune enfant, représentant l'ange dont il est fait mention dans l'Évan-

gile, vêtu d'une robe blanche^ tenant une palme dans sa main, apparaissait devant le sépulcre et leur adressait cette parole : a Qui venez-vous chercher dans ce sépulcre, ô femmes amies du Christ? » CeUes-ci répondaient : c< Nous cherchons Jésus de Nazareth qu'ils ont crucifié, ô habitant du ciel. » Le jeune personnage qui, à partir de ce moment, porte le nom d'ange dans les rubriques, ouvrait à leurs yeux le sépulcre et leur disait : a II n'est point ici ; car il est ressuscité comme il l'a dit; venez et voyez le lieu où on l'avait mis. Allez donc, et dites à ses disciples et à Pierre qu'il est ressuscité. » Aussitôt après ces paroles, l'ange disparaissait. Tout ce dialogue était chanté par les personnages avec la plus grande gravité. Les phrases musicales sont empreintes d'un caractère analogue à tout ce qu'il y a de plus sérieux et de plus largement écrit dans la liturgie. Nous allons citer les rubriques de cette première partie :

Hoc finttOy quidam puer loco angeli alba indutus^ tenens pal-^ mam in manu ante sepulchrum, dicat : « Quem queritis in sepulchro, 0 Xristicoleî » Tune mulieres respondeant : « Jesum Nazarenum crucifixum, ocelicola. » Iterum Angélus aperiens sepulchrum dicat hoc mulieribus : a Non est hic : surrexit enim, sicut dixit, venite et videte locum ubi positus fuerat, et euntes dicite discipulis ejus et Petro quia surrexit. » Tune angelo cittssime disce^ dente, etc.

L'intention d'instruire le peuple par ces représentations avait engagé les Uturgistes à rapprocher et à coordonner^ dans une action successive, tous les détails fournis par les quatre évangé* listes au sujet de la résurrection de Jésus-Christ. En effet, après avoir vu et entendu l'ange dont parlent saint Matthieu et saint Mare, nous allons voir et entendre les deux anges que saint Luc et saint Jean signalent dans leur récit « Les trois Marie entraient dans le sépulcre et n'y trouvaient que deux personnages repré* sentant les deux jeunes hommes vêtus de blanc^ et assis au lieu où avait été le corps de Jésus, Vnn. à la tête et l'autre aul piedsi Tous deux chantaient à leur approche : c< Femmes^ pourquoi pleurez*vous? p Alors une des femmes prenait la parole et chantait la réponse de Marie-Madeleine t c< C'est quHls ont enlevé mon

Seigneur, et que je ne sais où ils Font mis. j> Ici on reprenait le texte de saint Luc, c'est-à-dire que les deux anges, assis dans Fintérieur du sépulcre, chantaient : « Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant? Il n'est point ici, mais il est ressuscité. Souvenez-vous de quelle manière il vous a parlé, lorsqu'il était encore en Galilée. Il faut, disait-il, que le Fils de l'homme souffre, qu'il soit crucifié et qu'il ressuscite le troisième jour. » Lorsque ce chant était terminé, les trois Marie sortaient du sépulcre. Alors commençait une troisième partie plus touchante encore; reproduction aussi littérale et aussi animée de l'Évangile. Mais reprenons d'abord les rubriques et les textes où nous les avons laissés.

Mulieres intrent sepulchrum ; dum non invenerint dicant duo résidentes : « Mulier, quid ploras? » Tune una ex illis loco Marie- Magdelene respondeat : « Quia tulerunt Dominum meum et nescîo ubi posuerunt eum. » Duo angeli intus sepulchrum sedentes ita cantent : a Quem queritis viventem cum mortuis? non est hic, sed surrexit. Recordamini qualiter locutus est vobis dum adhuc in Galilea esset vobis dicens : Quia oportet Filium hoininis pati et crucifigi, et die tercia resurgere. » Hoc dicto Marie exeant de sepulchro.

Un prêtre, représentant le Sauveur, apparaissait au côté gauche de l'autel et chantait une de ces phrases mélodieuses et tendres comme on savait les composer aux xii* et xiii'' siècles : <x Femme, pourquoi pleurez-vous? Qui cherchez-vous?» U faudrait feuilleter bien des partitions modernes avant d'y trouver une expression aussi suave et aussi vraie. Quelque dégagé que nous nous suppo^ sions de l'enivrante atmosphère du moyen âge, nous n'en restons pas moins frappé de l'harmonie^ je dil*ai plus, de l'identité qui existe entre les paroles, la situation et la musique. Cette phrase n'occupe dans le manuscrit qu'une demi-ligne; elle est dépourvue d'accompagnement; elle commence sans prélude; une voix seule la chante; elle ne se compose que de /a, mi^ tè, t^, quatre tons dont la répétition forme une série de quatorze notes. Il y a loin de cette simplicité de moyens au luxe de nos symphonies, de nos Orchestres, de nos modulations et de nos récitatifs dramatiques^

224 HISTOIRE oéNÉRALE DE LA MUSIQUE RELIGIEUSE.

et cependant cette phrase émeut et pénètre. C^est qu'eUe a été écrite avec vérité et raison. L^art doit toujours être vrai et raisonnable. Les préjugés de notre éducation nous font souvent appeler grand ce qui est petit, stérile et vide.

Les femmes, se tournant vers le personnage dont nous venons de parler, lui disaient, sans le reconnaître : a Seigneur, si c'est vous qui l'avez enlevé, dites-moi où vous l'avez mis et je l'emporterai. » Alors le personnage montrait une croix qu'il tenait dans sa main et disait : «c Marie 1 » A cette parole, les femmes se jetaient à ses pieds et s'écriaient : « Rabboni, mon maître I » Nous voyons dans cette présentation de la croix aux trois Marie une preuve de plus de la dignité qui présidait aux représentations liturgiques. Quoique le personnage important de cette scène représentât le Seigneur, il eût été peut-être inconvenant qu'il pouss&t la fidélité de son r6le jusqu'à dire : a Le Seigneur, c'est moi. » Le liturgiste a donc trouvé que la personne même du prêtre devenait insuffisante au moment où Jésus devait se révéler à Marie-Madeleine. Il lui a donc mis dans la main une croix, seul signe à la vue duquel les yeux de la pieuse femme devaient se dessiller. On n'agissait pas avec la même réserve ni avec une intelligence aussi ' délicate au xv** siècle.

Postea appareat Dominus in sinistre cornu altaris dulci voce mis dicens : <c Mulier, quid ploras, quem queris? » Tune converse ad eum dicant : a Domine, si tu sustulisti eum, dicito michi et ego eum tollam. n Hic ostendat crucem et dicat : a Maria ! d Que ul audierint cito se afferant pedibus ejus clamando : a Rabboni ! »

La scène du sépulcre se terminait par la mise en action des neuvième et dixième versets du chapitre vingt -huitième de l'Évangile selon saint Matthieu, et du dix-septième verset du chapitre vingt de l'Évangile selon saint Jean. Le personnage représentant le Seigneur se dérobait aux marques empressées d'adoration des saintes femmes, et, se retirant en arrière, il chantait : (( Ne me touchez pas, car je ne suis pas encore monté vers mon Père; mais allez trouver mes frères, et dites-leur de ma part : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu, yi

Saint Matthieu, raconte d'une manière particulière, l'apparition

de Jésus aux saintes femmes, et le texte grec l'explique en la plaçant dans le trajet qu'elles parcourent pour annoncer aux disciples ce que F Ange leur avait annoncé. Cette particularité était annoncée à la fin du drame liturgique. Le prêtre, qui est désigné par le mot Dominus dans leç rubriques, reparaissait à Fautel et disait aux trois Marie : « Je vous salue ; ne craignez point. Allez dire à mes frères qu ils aillent en Galilée ; c'est là qu^ils me verront. » Après ces paroles, il se retirait, et les femmes se dirigeaient vers le chœur de Féglise en chantant à haute voix : ce Louez Dieu, le Seigneur est ressuscité; il s^ est levé le lion courageux, le Christ, Fils de Dieu. » Alors tout le peuple s'écriait : « Te Deum laudamus.»

Ipse vero retrotrahens dicat illis hoc: « Noli me tangere; Nondum enim ascendi ad patrem meum. Yade autem ad fratres meos et die eis: Ascendo ad patrem meum et patrem vestrum, ' Deum meum et Deum vestrum. » Iterum Dominus altaris [sic) appareat dicens : « Avete, nolite timere, ite : nunciate fratribus meis ut eant in Galileam : ibi me videbunt. » Tune Domifio discedente très Marie ad chorum inclinent dicentes hoc alta voce : (i Alléluia, resurrexit Dominus; surrexitleo fortis Xristus Filius Dei. » Postea: « Te deum laudamus. »

Toute cette solennité matinale se terminait par une double doxologie. Les trois femmes qui avaient représenté les trois Marie avaient le privilège de la chanter.

Post dicatur ab illis Matiis pro a Benedicamus : »

Résurgente Dominoram Domino Omnis boroo gaudeat ex debito.

Quia nobis ejus resurrectio Finem dédit Vivendi perpetuo.

Cuius fort! redemptus presidio Servus liber benedicat Domino.

Le peuple chantait comme refrain : « Deo gratias. »

Dcus homo nostrum ob remedium Hiijus mundi venit in exilium, * Ut ques mortis tenebat condicio

Libcraret ojus resurrectio.

Rrgo jure deo demus gratias, Nam nos ejus redemithumanitas.

S26 HISTOIRE GÉxésALE DE LA MUSIQUE RELIGIEUSE.

Ce drame a certainement inspiré les tombeaux entourés des saintes femmes et dont la plupart ont été sculptés aux xv* et xvi* siècles. Il nous en reste encore quelques-uns en France. Nous croyons que l'image taillée a remplacé peu à peu la personnification vivante (1), jusqu'à ce que l'esprit des xvi% xvii* et xviu' sièdes, rebelle aux choses saintes « gens aspera sacro, » ait fait disparaître tous ces vestiges d'une foi qui l'humiliait.

Après TAspersion de l'eau, avait lieu, comme de nos jours, la Procession. Hais dans cette partie de l'office, comme dans beaucoup d'autres, nous chercherions en vain à établir une comparaison avec nos usages sans qu'elle soit complètement à l'avantage de la liturgie du xiu' siècle. Au jour de la résurrection de Jésus, la joie des chrétiens n'était pas contenue dans l'intérieur des temple^ ; elle se répandait au dehors, dans les rues, sur les places publiques et jusque dans la campagne. Us associaient à leur allégresse tous les êtres animés et inanimés. Comme la Fête de Pâques ouvre le Printemps, ils rapprochaient poétiquement la résurrection de la nature de la résurrection du Sauveur. Selon eux, toute la création chantait son « Alléluia. » Ne résultait-il pas de cet ensemble de pensées, gravitant vers leur centre commun, quelque chose de plus digne de l'homme et de moins indigne de Dieu que l'encens de certains philosophes qui se dissémine partout et ne se réunit nulle part î Certes U faut savoir gré à quelques poètes anciens de leurs aspirations vers l'infini et du sentiment qu'ils ont eu de la nature ; il faut remercier Virgile de s'être écrié :

0 ubi campi, Spercbiusqae, et vîrginibas baccbata Lacœnis, Taygeta ! 0 qui me gelidis in vallibus Hœmi Sistat, et ingenti ramorum protegat umbrà !

Hais au christianisme seul appartient le secret de tout ramener à sa fin, et de rapprocher tellement par la foi le ciel de la terre que toute distance disparait et que tout vide est comblé. Il y a loin, en effet, des éjglogues, des dithyrambes, des géorgiques

(1) Cette opinion a ét^. soutenue par M. Didron dans ses Annales archéologiques^ avec l*autorité qve lui donnent son profond savoir et sa grande expérience des cbosçs du moyen ftge.

DBAMŒS LITURGIQUES DAxNS LES ÉGLISES. 227

de Tantiquité à la peinture suave^ simple et profonde de la nature adoptée par le Uturgiste du xiii* siècle (1); il y a loin des hymnes pompeuses de Saçteuil à la féconde inspiration qui a dicté les vers que nous allons reproduire. La publication étendue que nous en faisons continuera à prouver que l'on peut parler la langue poétique sans invoquer le secours de Melpomène, d'Érato, de Calliope et d'Euterpe ; sans marcher sur les traces de Prométhée ; sans faire parler les Amschaspands et Darvands^ et je ne sais quels autres génies panthéistes ou phalanstériens qui ne sont que des divinités païennes déguisées. Nous nous attendons avec confiance à voir triompher, pure de tous ces éléments, la vérité dans la poésie, dans Fart, dans l'architecture et jusque dans la décoration de nos villes et de nos promenades publiques. Le temps n'est pas éloigné peut-être, où l'on n'étalera plus à nos yeux les monuments inutiles d'un autre âge, les ornements du paganisme, cet état barbare du sentiment et de la morale. Il ne faut pas cependant que l'ardeur de nos souhaits et l'expression de nos pressentiments soient considérées comme l'éloge de nos contemporains; car, nous sommes en présence d'une école néo-païenne qui redouble d'efforts pour extirper de notre vieille France ce qui lui reste de traditions chrétiennes.

Nous avons vu précédemment que les pièces poétiques, et un peu en dehors des offices réguliers, étaient précédées d'un texte chanté, texte explicatif et toujours puisé à la source des saintes Écritures. Cet usage a été observé également à l'occasion des distiques que nous allons reproduire en entier. Nous sommes loin d'être satisfait de notre traduction qui les accompagne ; mais elle témoignera de l'intention que nous avons eu de rester fidèle à l'esprit qui a dicté ces beaux vers.

Lorsque la procession se mettait en marche, le chantre entonnait le Répons suivant : « Marie-Madeleine et l'autre Marie allèrent dès le point du jour au tombeau. — Jésus que vous cherchez n'est point ici, il est ressuscité comme ill'a dit. — Il vous précède en Galilée, où vous le verrez. — Louez Dieu. — Et, étant entrées

(1) Le Salve (esta dies remonte au vn« siècle et est attribué k Venance Fortonat, rauteur du Vexilla régis, (Voir Carmina e poetis ehristianie exeerpta^ page 330.)

328 HISTOIAE GENERALE DE LA MUSIQUE BELIGIEU8E.

dans le sépulcre^ elles vireut un jeune homme assis à droite qui leur dit : — U vous précède, etc. » — Ainsi ce texte ou plutôt ces fragments de texte avaient pour but de justifier les accents poétiques, Tenthousiasme et la joie qui vont régner pendant tout le temps de la Procession. Ces quelques mots établissent le fait historique ; puis viennent les développements, les pensées, les traditions, les légendes, en un mot, tout ce qu'une imagination luxuriante peut peindre et exprimer.

Sequitur processio. Cantor incipiat hoc responsoriun : <f Maria Magdalene et altéra Maria ibant diluculo ad monumentum. Jesum quem|queritis non est hic; surrexit, sicut locutus est. Precedit vos in Galileam ; ibi eum videbitis.

Âlleluia. Et introeuntes in monumentum viderunt juveliem sedentem in dextris qui dixit eis : Precedet, etc. »

Postea très de majori sede cantent de his versibus quantum pla^ cuerit usque ad navem Ecclesie :

Salve festa dies toto venerabilis evo, Qua Deus infernum vieil et astra tenet. Chorus reiteret. Salve. Item pueri, t. £ooe renasoentis testaUir gloria mundi

Omnia cum Domino dona redisse suo. Chorui, Salve, f. Tempora florigero rutilant distincta sereno

El majore poU lamine porta palet. ^, Qua Deus. t. AlUtts ignivomum solem eeli orbita dudt,

Qui vagus Oceani intrai et exil aquas. I). Salve. t. Armatus radiis elementa liquentia luslrans

Ad hue nocte brevi tendit in orbe diem. I) Qua Deus. t. Splendida sincerum producunl etbera vullum,

Leticiamque suam«ydèra clara probant. I). Salve. y. Rus gaudens vario fondit munuscula eampo,

Cum bene vemales redditel annus opes. i). Qua. t. Mollia purpureum pingunt violaria campum.

Prala vivent herbisetmlcatherba comis. A. Salve. t. Paulatim subeunt sUllantia lumina ilonim.

Floribus arridenl gramina queque suis. î). Qua Deus. t. Tempore subyemis foliorum crine revulso,

Jam reparel nidos fh>ndea tecta nemus. I). Salve. f, MIrta, salix, abies, corilus, aller, ulmus, acemas,

Plaudil queque suis arbor amena comis. 4. Qua. f Ad cantus revocatur avis que carminé clause.

Pigripr bybemo frigore muta fuit. I|. Salve.

Hinc Pbilomela suis attemperat organa canois,

Fitque reperculso dalcior aula meio. 4. Qua. Jamque triumphanti post tristia Tartara Xristo

Undiqae fronde nemus, gramîna flore favent. ^. Salve. Legibus inférai oppressis super astra meantem

Laudantrite Deum lux, polus, arva, fretum. 4. Qua. Qui cruciflxus erat Deus ecce per omnia régnât

Dantque creatori cuncla creala precem. ^. Salve. Nobilitas anni messis, decus arva dierum,

Horarum splendor scruspula cuncta favent. ^. Qua. Xriste salos rerum, bone conditor atque redemptor,

Unica progenies ex deitate patris. Â. Salve. Irrecitabiliter manans de corde Parentis

Verbum subsistens et penetrare polens. ^. Qua. Equalis consors socius cum pâtre eoevus

Quo sumpsit mundus principe principium. i^. Salve.

Qui genus bumanum ceraens mersisse profundum

Ut bominem eriperes es quoque factushomo. â. Qua. Nec voluisti etenim tantum de corpore nasci,

Sed caro que nasci pertulit atque morl. ^, Salve. Funeris exequias pateris vite auctor et orbis,

Intrans mortis iter dando salutis opem. ^. Qua. Tristia cesserunt inférai vincula régi,

Expavitque chaos luminis ore premi. i^. Salve. Depereunt tenebfe Xristi fulgore fugate

Et tetre noctis pallia crassa cadunt. i). Qua. Sollicitam sed redde iidem, precor, aima po testas!

Tercia lux redilt, surge, sepulte meus ! ^, Salve. Non decet ut vili tumulo tua membra tegantur,

Nec precium mundi vilia saxa promant. ^. Qua. Indignum est cujus claudantur membra pugillo,

Ut tegat Inclusum, rupe vêtante, lapis. ^. Salve. Linthea toile, precor, sudaria linque sepulchro;

Tu satis es nobis et sine te nichil est. ï^. Qua.

Solve catenatas inferai carceris umbras ,

Et revoca sursum quiquid ad yma ruit. i). Salve. Redde tuam faciem videant ut secula lumen ;

Redde diem qui nos, te moriento, fugiu i^. Qua. Eripis innumeram populum de carcere mortis

Et sequitur liber quo suus auctor abit. 4. Salve. Evomit absortam trepidam fera bellua predam.

Et de fauce lupi subtrahit agnus opes. 4. Qua. Hinc tumulum répétons post tristia, carae resampta,

Belliger ad cœlos ampla trophea refers. 4. Salve. Rex sacer, ecce tui radiai pars magna triumphi,

Cum puras animas sacra lavacra béant. 4- Qo^i-

t. Fulgentcs animas vestîs quoque candida signât

Et grege de niveo gaudia paslor babet. i^. Salve, t. Addilur bac felix consors mercede sacerdos

Qui dare vult Domino dupla talenta suo. fi. Qua. f. Ad meliora trabens gentili errore vagantes

Bestia ne raperet munit ovile Dei. f^. Salve. f, Quos prius Eva nocens infecerat bos modo reddit

Ecclesie pastus ubere, lacté, sinu. i^. Qua. t* Mitihus alloquiis agrestia corda colendo

Munere felici de vepre nata seges. v^. Salve. t. Aspera gens sacro vivens quasi more ferino

Messis balmndantis borrea fruge replet, â. Qua. t. Immaculata tuis plebs bec vegetentur in ulnis,

Usque Deo purum pignus ad astra facis. ^. Salve. t> Una corona tibi de te tribuatur ab alto.

Altéra de populo vernet adepta tuo. ^. Qua.

Nous essayons de cette poésie la traduction suivante :

Salut, 6 jour de fête! jour h jamais vénérable, dans lequel Dieu a vaincu Tenfer et rëgne dans les cieux.

La splendeur du monde renaissant annonce le retour de tous les biens du monde avec Celui qui les a créés. Salut, ô jour de fèlc, etc. g

La nature rayonnante se couvre de fleurs et de sérénité. La porte du ciel s'ouvre et livre passage à une lumière plus éclatante. En ce jour, dans fequel Dieu a vaincu l'enfer, etc.

Dans la voûte des cieux s'élève plus baut encore l'astre qui vomit des flammes, le soleil qui tour k tour se plonge dans TOcéan et sort de ses ondes.

Armé de ses rayons, il parcourt rélément liquide, et, après de courtes ténèbres, il étale sa lumière dans le Firmament.

La face des cieux se dévoile dans sa splendeur et sa pureté ; l'éclat des astres témoigne de leur allégresse.

La campagne s'égaie et les cbamps aux mille couleurs étalent les dons cbarmantç <\e la nature; l'année nouvelle nous ramène tous les trésors du printemps.

Les douces violettes empourprent la plaine. Les prairies verdoient et se couvrent d'une brillante cbevelure.

Peu h peu chaque tige fleurie oQ'rc aux regards ses feux scintillants, et les fleurs des gazons viennent réjouir les yeux.

Le souflQe de l'hiver avait arraché aux bois leur cbevelure de feuillage; maintenant, que les toits de verdure se peuplent de nouveaux nids.

Le myrte, le saule,* le sapin, le noisetier, l'osier, l'orme, l'érable, chaque arbre s'applaudit de sa fraîche parure.

n revient h ses chansons, après un long silence, Toisean que le froid hiver avait rendu paresseux et muet.

C'est' alors que le rossignol dispose tous les ressorts de son instrument mélodieux; sa demeure s'embellit de ses chants que redit TËcho.

De toutes parts, les forêts par leur feuillage, les prairies par leurs fleurs s^unissent au triomphe du Christ sortant du sombre abtme.

La lumière , le Urmament, la plaine , la mer, célèbrent par un hymne reli^ gieux les louanges de Dieu vainqueur des lois de Penfer et planant au-dessus des astres.

Voilà que le Crucifié règne en Dieu sur toutes choses et que toute la création est en prière devant son créateur.

La moisson qui ennoblit Tannée, les champs qui embellissent les Jours, la fleur qui passe, ornement des heures, tout prend un air de fête.

0 Christ, vous êtes le salut, le créateur plein de bonté et le rédempteur de toutes choses, fils unique engendré de la Déité du Père.

D*une manière inefiable, vous émanez du cœur du Père, à Verbe ; vous existei réellement et vous pouvez tout pénétrer.

Égal, semblable au Père, vous êtes Tassocié de son éternité. Vous êtes la source où le monde a pris la sienne.

Vous avez vu le genre humain plongé dans Pabtme; pour en arracher lliomme vous vous êtes fait homme vous-même.

Car vous n'avez pas voulu seulement naître d'un corps humain, mais devenir une chair soumise h la naissance et k la mort.

Auteur de la vie et du monde, vous avez souffert qu'on vous ensevelit ; vous avec suivi le sentier de la mort en nous donnant le bienfait du salut*

Les barrières de Tenfer sont tombées devant leur maître, et le chaos a été sairi de frayeur à l'aspect de la lumière.

Les ténèbres se dissipent et fuient devant la splendeur du Christ ; la sombre nuit laisse tomber ses voiles épais.

Ah ! rends-moi ma foi qui s'inquiète, ô puissance bienfaitrice I voici le retour de la troisième aurore, levez-vous, 6 mon enseveli !

Il ne convient pas que vos membres soient recouverts d'un vil tombeau, et que des pierres grossières pèsent sur la rançon du monde.

11 est indigne que votre corps soit enfermé par une main humaine et qu^un rodier, vous retenant captif, s'oppose k votre liberté.

Dépouillez votre linceul, je vous prie, et laissez votre suaire dans le sépulcre. Avec vous, rien ne nous manque ; sans vous, rien n'est plus !

Délivrez de la prison de l'enfer les ombres enchaînées et rappelez en haut tout oe qui est descendu dans l'abtme.

Rendez-nous la vue de votre face, afin que tous les siècles jouissent de la lumière ; rendez-nous le jour qui nous a quittés k votre mort.

Vous arrachez un peuple innombrable k la prison de la mort, et, libre, il suitla route que son libérateur lui trace.

Le monstre farouche vomit la victime timide qu'il avait dévorée, et l'agneau arrache k la gueule du loup sa proie.

De Ik, vous retournez k votre tombeau et, reprenant votre chair, vous allez en conquérant, après toutes vos douleurs, offrir aux deux un double trophée.

0 saint Roi, la splendeur radieuse de votre triomphe se dévoile en grande partie, lorsque les kmes purifiées sortent du bain sacré des limbes.

Les âmes toutes resplendissantes se parent de la robe d'innocence, et le Pasteur contemple avec joie son troupeau devenu blanc conune la neige.

Ce Pontife, associé à nous par cet heureux marché^ veut rendre k son Seigneur un double talent.

Il entraîne dans une voie meilleure ceux que les erreurs des Gentils égarent et il fortifle le bercail de Dieu contre les attaques des bétes féroces.

Il nous rend ce qui autrefois avait été souillé par Eve coupable, les pâturages de *Église, arrosés par les ruisseaux de lait qui s'échappent de son sein.

Ses doux entretiens adoucissent les cœurs grossiers. Heureuse générosité ! une goisson sort d'une ronce aride.

Un peuple rebelle aux choses saintes, et vivant à la manière des bétes sauvages, emplit ses granges de tous les trésors d*une moisson abondante.

Que cette foule immaculée se ranime entre vos bras. Vous présentez k Dieu, au milieu du ciel, ce gage précieux et pur.

Qu'une couronne descende du haut du ciei sur votre tête et consacre votre triomphe. Biais aussi qu'on vous en tresse une autre pour la délivrance de votre peuple.

Lorsque la procession rentrait dans le chœur, Parchevèque commençait un dernier Répons dont le peuple continuait le chant. Aussitôt après , retentissait l'Introït de la Messe^ a Resurrexi, )> morceau qui a été conservé et n^asubi presque aucune altération. On ne chantait pas, le jour de Pâques, le « Yictimae Paschali laudes, n mais une autre Séquence beaucoup plus longue et moins belle. Le « YictimaB Paschali » n'était chanté qu'à la seconde férié de la semaine qui suit celle de P&qucs; ce jour-là seulement aussi, le texte a Quasi modo geniti infantes » était consacré à l'Offertoire. Chaque férié de la semaine de Pâques avait d'ailleurs sa Séquence particulière. On fait un reproche au graduel romain actuel de n'en posséder que trois dans toute son étendue : le « Yictimae, » le « Lauda Sion » et le <c Yeni, sancte Spiritus. » Le graduel du xiii*' siècle en contenait plus de cent. Les trois Séquences qui nous restent peuvent donner une idée des riches mélodies enfouies dans les manuscrits et trop longtemps dédaignées. Aussitôt qu'elles seront publiées et connues, on les exécutera dans la plupart des églises. Cependant il ne faut pas s'attendre à une subite intelligence de tout ce qu'il y a de beau et de profond dans ces Séquences, de la part des personnes qui les entendront, surtout si elles sont exécutées comme on exécute presque partout en ce moment la véritable musique religieuse, le plain-cbant. il faut qu'elles le soient dans des condi-

tions raisonnables sous le rapport du rhythme et du nombre des exécutants. Les phrases mélodiques du moyen âge ont un caractère particulier dont Texécution par de grandes masses chorales peut seule donner une idée. Des études habituelles et la pratique de Tart musical sont souvent nécessaires pour deviner Teffet de ces morceaux anciens, écrits la plupart avec une simplicité de moyens et un laconisme d'expression qui transportent nos yeux et nos oreilles dans des régions bien éloignées de celles où nous avons rhabitude de nous mouvoir et d*agir.

La Procession aux fonts baptismaux avait lieu après les Vêpres, comme de nos jours. On chantait au retour a In exitu Israël de Egyj>to. » Le Psaume acquérait, en cette circonstance, un sens symbohque. Il était divisé par groupes de trois Versets, dont cha-cun avait sa mélodie particulière J le peuple chantait une fois tt Alléluia » après le second^ trois fois après le troisième. Nous en publierons la musique, parce qu'elle est fort belle et qu'elle pourra être exécutée facilement. La psalmodie s'enrichira ainsi d'un ton nouveau. Quant à la musique du refrain populaire, elle ressemble beaucoup^ celle du refrain français de la prose «Orientispartibus.»

Lorsque la publication d'un recueil de chant du xiii' siècle sera venue corroborer les études spéciales auxquelles nous nous livrons, et justifier nos assertions; lorsque cette époque magnifique et féconde sera mise en lumière et qu'on en connaîtra toutes les faces; lorsque toute la science qu'ils renferment sera exhumée des manuscrits dont on se contente d'admirer les miniatures ; lorsque les traités de philosophie, de sciences naturelles , d'arts divers seront étudiés et compris; on saura alors à quoi s'en tenir au sujet des appréciations de nos professeurs d'histoire et des doctrines que l'on impose presque partout à la jeunesse dans nos collèges. Au moyen &ge, ou savait moins généralement, c'est incontestable; mais on savait mieux et plus raisonnablement. La plupart de nos préjugés à cet égard ont pris naissance au XYii" siècle dans le cerveau des poètes et des écrivains dont la plume obéissante gagnait consciencieusement douze cents livres de pension. L'un d'eux, qui, soit dit en passant, n'a pas prononcé le nom de Dante une fois en sa vie , n'a pas craint

2S4 HISTOIRE GéNÉlL\LE DE LA Mt'StQVE RELIGIEt'SE.

d'interrompre un de ses poèmes pour jeter un dédaigneux sounee à. une époque qu'il ne connaissait pas; donner à Louis xiv des élog^es immérités; appeler fainéants tous ses prédécesseurs, et l'afflubler lui-même du froc de Saint-Bernard. Le beau réformateur vraiment, que le prince qui envoyait aux Carmélites ses victimes réformées! D'ailleurs, le poète, ébloui en coutemplant . le Koî-Soleil, ne s'apercevait pas, dans son enthousiasme, qu'il violait lui-même les règles qu'il prescrivait aux autres. Pour être rimes en l'honneur du grand roi, ces épisodes ne sont pas moins des festons, des astragales, des balustres, des ronds et des ovales, dont le « Lutrin » se passerait fort bien. Qu'on relise le discours de la « Mollesse » et qu'on juge si l'on n'a rien de mieux à faire que de farcir la mémoire des étudiants de ces diatribes contre les moines de Saint-Denis et de Clairvaux, qui ont sauvé l'arche de la science , tenu ferme et haut le flambeau de la civilisation et préservé notre pays de la barbarie.

Ce vieux temps d'oisiveté et d'ignorance oppose Notre-Dame de Paris & Saint-Sulpice; les statues du puits de Moïse et de la cathé* drale de Chartres aux groupes de Coustou, aux anges de Harochetti, à la pieta de Pradier; le « Qui rcgis sceptra, » le a Salve festa dies » le « Dies irae, » le « Patrem jiarit » aux pâles contrefaçons d'Horace fabriquées par les latinistes de la Sorbonne. Ce siècle oppose à « l'Aima Redemptoris » de Durante, à « l'Ave Maria » de Chérubini, un « Inviolata » qui a traversé les plus mauvais jours, que l'on chante tous les dimanches dans nos églises et que tout le monde admire; aux motifs d'Haydn, de Méhul, de Lesueur un « Ave verum » tellement beau que celui de Mozart lui-même, entendu après lui, pâJit et n'est plus qu'un murmure rhythmé. Enfin il oppose encore, et toujours victorieusement, les huit notes sublimes du « Stabat Mater» aux tyroliennes composées et orchestrées sur ce sujet par Rossini (1).

(1 ) Noua professons une vive admiralion pour les oeuvres lyrique» de ce beau géote, le plus grand compotiteur de ce siËcIe, et nous nous tenons pour trte-boooré du

SEMAIME DB PAQUES.

Les Séquences occupaient dans le drame liturgique une place importante. Le peuple devait attendre avec impatience le moment de les chanter. En effet, conçues dans une forme toute lyrique, elles éclataient sous les voûtes des cathédrales avec Tenthousiasme dont étaient susceptibles et l'éclat de voix que devaient produire des spectateurs astreints à un rôle passif dans les autres parties plus sévères de la liturgie. Aussi nous nous arrêterons sur ces morceaux. Nous y remarquerons les éléments qui constituent l'œuvre lyrique , c'est-à-dire les récits imagés, les invitations à se livrer à la joie ou aux larmes^ comme celles qu'adressaient aux spectateurs et aux acteurs les chœurs de Sophocle et d'Eschyle. Les prosopopées sont plus nombreuses et plus belles dans les poésies liturgiques que dans les poèmes profanes qui leur sont ^contemporains, comme elles sont plus nombreuses et plus belles dans les Psaumes de David et dans d'autres parties de la Bible que dans les œuvres les plus admirées des auteurs de l'antiquité païenne. Nous ajouterons, en passant, que la fréquence de cette ressource poétique et son influence sur l'imagination s'expliquent naturellement par les croyances chrétiennes qui la convertissent en réalité, tandis qu'elle ne pouvait être qu'une fiction, €t acceptée comme telle, alors que la divinité et l'humanité étaient

bienveillant témoignage qu'il a bien voulu rendre à nos ouvrages. Mais Rossiai n^a jamais recherché sérieusement la gloire de passer pour un compositeur de musique religieuse. Il nous a dit lui*même qu'en dehors de la oavatine et du duo on n'avait rien k attendre de lui. Nous sommes loin de souscrire k ce jugement qu'il porte de lui-même. L'auteur de Motse^ de Guillaume Tell et de Semiramide peut revendiquer le premier rang parmi les compositeurs de musique dramatique.

S36 HISTOIfiE GÉNÉRALE DE LA MUSIQUE RELIGIEUSE.

confondues en un seul principe , partagé ensuite en attributs ayant chacun une existence locale; alors que les hommes se dérobaient au châtiment, en mettant entre les dieux et leurs personnes une forêt, un lac ou un simple bouclier. L^infraction aux lois de Tespace, de l'éloignement, du mouvement, de la lumière ou des ténèbres était dans le paganisme une simple merveille; or, la merveille est un conte d^enfant. Lorsque les mêmes phénomènes se reproduisent dans le christianisme, ce sont autant de mystères, c'est-à-dire autant de faits que la raison reconnaît en vertu de sa soumission au dogme primordial de la révélation. Car la raison, pour se replier sur elle-même, ne s'annihile pas. Il y a donc, entre les figures poétiques du drame profane, ancien ou moderne, et celles du drame liturgique, la différence qui existe entre la crédulité de Tenfant et la croyance motivée de l'homme fait.

On conçoit sans peine à quoi nous engage cette distinction entre les deux sortes de surnaturel. Nous devons rechercher si l'expression des poôtes du moyen âge y est restée fidèle et si le drame liturgique dont nous avons placé l'apogée au xiii* siècle n'a pas atteint ce parfait accord du fond et de la forme, de l'inspiration, tout indépendante, toute capricieuse qu'elle soit de sa nature, avec la vérité chrétienne, c'est-à-dire l'unité « indivisa unitas. » Nous devons même établir, comme conséquence rigoureuse, que si une secrète confiance en nos propres forces nous poussait vers ce qu'on appelle .le progrès, nos efforts ne seraient louables et véritablement civilisateurs qu'autant qu'ils continueraient la ligne commencée à cette époque sublime ; qu'ils recons* titueraient l'unité religieuse, nœud vital de l'humanité, reflet que le ciel entr'ouvert laissa pénétrer jusqu'à la terre pendant quelques années, avant que l'ingratitude des hommes ne l'eût presque refermé.

Nous croyons que le moment est venu de travailler sans relâche à cette réaction, la plus libérale qui fut jamais. Car l'autorité religieuse qu'elle ramènera peut seule réconcilier le principe d'autorité laïque avec les peuples, et les peuples avec le principe d'autorité laïque. La prétention qu'auraient les archéologues et

les artistes chrétiens de participer à ce mouvement, ne serait nullement téméraire. L^art gothique, en effet, n'esi*il pas inséparable de V enseignement? ne proteste-t-il pas en cela contre son rival, Part pour fart, dont les fanatiques adorateurs, dans leur candide dévouement digne d^une meilleure cause, ne songent pas qu'ils s'attachent à un terme de peu de valeur en lui-même et susceptible d'une interprétation peu honorable ? En effet , à nos yeux du moins, Fart pour Tart ne saurait signifier que l'art pour l'absence de l'idée; ou, si cette définition blesse l'amour-propre de ses sectaires, l'art pour le mal, ou trop souvent encore l'art pour l'argent.

Les architectes, les verriers, les iconographes ont lutté et triomphé. Il est loin de notre pensée de prétendre que la victoire leur a été facile. Cependant tout nous porte à croire que les musiciens du moyen âge éprouveront plus d'obstacles encore à descendre de leurs galeries sculptées, à sortir des roses coloriées, à surgir des stalles, des vignettes des manuscrits, à étaler dans le chœur des églises leurs antiphonaires si laborieusement écrits , et à faire entendre leurs mélodies séculaires. C'est que la musique religieuse touche de plus près au dogme qu'on ne le pense. Entre l'imagier qui taille une figure de Saint ou un ornement gothique et le musicien qui chante le symbole des Apôtres devant l'autel où va s'accomplir l'auguste sacrifice, il y a une différence importante à constater. Ce dernier revêt une sorte de caractère qui se rattache à l'acte religieux d'une façon plus étroite. Sa présence matérielle, sa prière sonore apportent au culte un concours actif qui relève son importance. 11 résume en lui l'artiste, le sujet représenté et l'homme ayant l'intelligence de ses propres actes. C'est Vâme parlante f comme disaient les Hébreux.

Aussi la question de musique religieuse ne peut manquer de dessiner les rôles, d'indiquer à chacun le drapeau sous lequel il pourra combattre. Or, il n'y en a que deux : celui qui ramène chez les morts de la Grèce et de la vieille Rome, et celui qui flottait au IV* siècle dans les mains de Constantin. A quelle opposition assez vive ne doit^on pas s'attendre de certaines gens, lorsque, détruisant leurs habitudes d'esprit, les gênant dans leurs goûts

et leurs penchants, nous leur démontrons qu^à côté des drames liturgiques et des solennités populaires du moyen âge, l'opéra^ tel quUl est devenu sous l'inspiration de Tart moderne, ne produit que des émotions factices et n'étale qu'un luxe indigent.

Ck)mme nous l'avons déjà dit, chaque Messe de la semaine de P&ques avait sa Séquence. Le folio de notre manuscrit qui contient celle de la deuxième férié est trop lacéré pour que nous puissions la reproduire ; nous en indiquons les premiers mots : « Prome casta concio cantica. » Les personnes qui s'intéressent à ces questions pourront trouver cette Séquence dans d'autres manuscrits. Le chant appartient , par sa facture , au xiii'' siècle. Il ofiFre de nombreuses analogies avec la première phrase du manuscrit de Pierre de Corbeil : « Lux hodie , lux laetitise. Sint hodie procul invidisB, procul omnia mœsta. )>

La Séquence de la troisième férié est^ sous le rapport musical, une des plus belles que nous ayons rencontrées. Elle invite à l'ai-

légresse non-seulement les fidèles présents, mais encore les nouveaux affranchis des limbes. Elle conseille au chrétien de remonter les cordes détendues de sa lyre et de joindre à la prose un neume éclatant.

Concinat orbis cunctus — Alléluia.

Votis, Toce, solemnia Gelebranda paschalla.

iDsontum tenera CoDgaudeat turma Sacro foDte nivea Serpens Flegetontis undas.

Hasque lapsas aptemus fibras

Arte masica.

Vooe sonora modificantes prosis pneumala. Voce sitis tinula (tinnula) Xrifltus Damque, milis bostia Factus nostra ob remédia, Grucis pertulit probra , Et magis vita manens subiit letbalia.

FeUis amara passas prelibare pocula Vulnera satis toieravit dira, transQxus clavis et lancea. Sic tolerando mala gcrens nostra, descendit Ad ima Tartara.

HosUs antiqui quo defringens arma revebit.

Potens ampla ovando trophea.

Sicque, devîcta morte ac resumpta carne.

Resurgit Yictor, die hodiema,

Inde iam jocundas canamus odas.

Per quem nobis vita redit cterna et celi clara

Nobispatescit aula.

Gui sit laus preclara.

Le vers « Hostis antiqui » renferme l'idée exprimée si éloqiiemment par Fortunat dans son « Salve, festa dies, d que nous avons cité précédemment, l'idée de la lutte de Jésus-Christ dans l'enfer contre le vieil ennemi du monde et du trophée d'âmes qu'il lui enlève.

Dans la Séquence de la quatrième férié, une des pieuses femmes qui furent les premières averties de Ja résurrection du Christ, raconte son entrevue avec l'Ange et son empressement à porter aux disciples la nouvelle du miracle. La mélodie est aussi remarquable que la précédente! '

Die nobis quibus (ilberis nova cuncto modo

Nuntians gaudia Nostram rursus \isitaus patriam Respondens placido Tuitu voce dulci di^it

Alléluia.

Angélus mibi de Xristo indicavit pia miracula Resurrexisse Dominura siderum dixit voce ^

Laudanda.

Mox ergo pennas voiucris vacuas dirigens

Leta per auras.

Redii famulis ut dicam vacuatam legem

Veterem et novam regnare gratiam. .^

Itaque canite famuli voce clara : Xristus Hodie redemit nos a morte dira.

Pater Filium tradidit servis inter mundum

Pro salute nostra.

Sponte subiit Filius mortem ut nos redimeret

Morte ab eterna.

Tune requiem capere licet omnibus et vita

Frui perpétua.

Nunc colite pariter mecum famuli celebri

Laude sanctum Pascba.

Xristus est pax nostra.

La cinquième férié comptait deux Séquences; on choisissait. Nos offices ont été dépouillés de leurs ornements les plus poétiques et les plus populaires; ils sont devenus généralement obscurs et froids. Cette sécheresse^ œuvre systématique du dédain et de la fierté de trois siècles philosophiques, est reconnue si universellement, qu^on s^évertue à en conjurer les ejffets funestes. Sans parler du confortable introduit dans nos églises, on a recours aux charmes de Tart profane et à des motets en musique sur des paroles dont personne ne peut suivre le sens. Les fidèles peuvent encore moins s^y associer. Ce n'est pas faute de les répéter, que les paroles n'entrent pas plus avant dans l'oreille et le cœur des assistants. Tout récemment, en ejffet, nous avons entendu dans une des grandes églises de Paris le mot « Domine » répété trente fois par le chœur dans un [simple Verset de psaume , tandis que le célébrant attendait à l'autel, en véritable patient, la fin de ce tapage ridicule, pour lire au peuple une oraison. Quelques beaux esprits trouvent encore le xiii* siècle grotesque ; le xix% sous ce rapport, qu'est-il donc ?

La première de ces deux Séquences commence par ces mots : « Psalle lyrica carmina. » Nous arrivons de suite à la seconde qui nous semble devoir exciter le plus grand intérêt. La mélodie offre des modulations très-hardies et inusitées si on les compare à celles de la plupart des Séquences que nous avons jusqu'fijilors étudiées. Cette mélodie a servi à constituer le chant de plusieurs Proses de Santeuil. Mais, comme on devait s'y attendre, les musiciens de ce qu'on appelle le grand siècle l'ont défigurée. Ils l'ont assujettie à la mesure à trois temps; ils ont fait une sorte de valse d'une phrase largement conçue et dont le rhythme intelligent suivait la cadence des vers et des mots. Ils ont donc commis une double faute : ils ont mutilé une œuvre magnifique; ils ont fait à leur point de vue des infractions énormes à la quantité en adaptant à un chant, composé invariablement d'une longue et d'une brève, des vers ioniques, glyconiques, phérécratiens, comme savaient en faire les doctes poètes liturgistes de ce temps-là.

Quant au texte de cette Séqeun ce, nous pensons, en le publiant^

obtenir, de la part de nos lecteurs, un bill d'indemnité pour notre enthousiasme.

Hane prima sabbati surgeos Dei filius,

Nostra spes et gloria, Victo rege sceleris rediit ab inferis,

Cum summa Victoria.

Cujus resurrectio omni plena gaudio

Gonsolatur omnia.

Resurgentis itaque Maria Magdalene

Facta est prenuDtia. ^

Ferens Xristi fratribus ejus morte trisUbus

Expectata gaudia.

0 beati oculi quibus regem seculi

Morte jam deposita prima est intuita.

Hec est illa feminacigus cuncta crimina

Ad Xristi vestigia

Ejus lavit gratia.

Que dum plorat et mens (orat T ) facto clamât

Quod cor amat Jbesum super omnia.

Non ignorât quem adorât; quid precetur Jam

Deleturquod mens timetconscia.

0 Maria, Mater pia, Stella maris appel laris 1

Operum pcr mérita.

Matri Xristi coequata dum fuîsti sic vocata,

Sed bonore subdita.

nia enim fuit porta per quam fuit lux exorta.

Hec resurgentis nuntia

Mundum replet letitla.

nia enim imperatrix, ista beata peccatrix

Letitie primordia fuderunt in Ecclesia.

0 Maria Magdalena, audi vota laude plena

Apud Xristum cborum istum Clementer concilia.

Ut fons summe pietatis qui te lavit a peccatis

Servos suos atque tuos mundet data venia. Amen dicant omnia.

Qa^y a-t-il de plus touchant, en effet, que le rapprochement de

Marie^ mère de Jésus, et de Marie-Madeleine ; de la reine du ciel et

de l'humble pécheresse? Après avoir laissé errer l'imagination

sur la similitude des noms de la Vierge et de la femme^ le poète

ramène judicieusement Madeleine à son rôle secondaire : « Matri

Xristi coequata dum fuisti^ sic vocata, sed honore subdita. d Plus

loin y nouveau rapprochement : du sein de la Vierge est sortie la lumière du monde; par la bouche de Madeleine a été annoncée aux disciples , constituant la primitive Église , la nouvelle de la résurrection. « 0 beat! oculi » est une exclamation pleine de naturel et de grâce. Les vers « Quae dum plorat et mens orat, facto clamât quod cor amat Ihesum super omnia, » font image. Il y règne une expansion charmante. .

liMiSCEIVSIOlV. - liA

La Messe du jour de TAscension était précédée, comme celles de Noël, de l^piphanie et de Pâques, d'une sorte de représentation du texte évangélique. On mettait en scène le récit des Actes des Apôtres qui se rapporte à Tascension de Jésus-Christ dans les eieux. La procession se faisait hors de l'église. Il semble que ces processions extérieures avaient lieu principalement lorsque la fête rappelait les circonstances de la vie du Sauveur qui se sont passées hors de Jérusalem , telles qu'une partie de son triomphe le jour des Rameaux, sa résurrection et son ascension. Il en est de même pour l'Assomption de la Vierge. Nous verrons plus loin que Ton ne sortait pas de l'église le jour de la Pentecôte, quoique cette fête soit toujours tombée dans la saison la plus belle de l'année. Toutes les parties de l'office de la fête qui nous occupe sont empreintes au plus haut degré d'un caractère glorieux et triomphateur. Le choix des textes ne nous a jamais paru aussi heureux et aussi animé. On peut en juger en lisant le Graduel romain où quelques-uns d'entr'eux sont restés, tels que l'Introït, le Trait et la Communion. Mais la partie de l'office la plus imagée, la plus

historique, à proprement parler, a disparu sans laisser de trace.

In vigilia Ascensionis Domini non dicatur : « Gloria in excelsis Deo » nec a Ite missa est. »

Cette suppression du « Gloria in excelsis » la veille de FÉpiphanie est intelligente. Le liturgiste a pensé que les fidèles, remplissant en ce jour le rôle des Apôtres et possédant encore au milieu d^eux la seconde personne divine, pouvaient s'abstenir avec intention de chanter sa gloire au plus haut des cieux et devaient ajourner au lendemain ce céleste cantique. Dans le Graduel parisien et dans le Graduel romain lui-même, on a rétabli le chant du « Gloria » à cette place, comme si les réformateurs modernes avaient voulu prouver, une fois de plus et jusque dans les plus petits détails^ leur éloignement pour tout symbolisme et toute image, même la plus innocente.

In die Ascensionis tercia cantata processione ordinata incipiat cantor : « Tempus est ut revertar ad eum qui me misit, dicit Dominus. Nolite contristari, ne turbetur cor vestrum. Rogo pro vobis Patrem, ut ipse vos custodiat. Alléluia, alléluia. Pacem relinquo vobis, pacem meam do vobis. »

Au jour de FAscension, lorsque l'heure de Tierce avait été chantée et que la procession était disposée à se mettre en marche, le chantre commençait ce Répons : « Il est temps que je retourne verscelui qui m'a envoyé, dit le Seigneur. Ne vous attristez pas; que votre cœur ne soit point troublé. Je vais prier mon Père afin qu^il vous protège. Louez Dieu, louez Dieu. Je vous laisse ma paix; je vous donne ma paix. )>

Il y a quelque chose de touchant dans cette consolation que le chantre, ce personnage si considérable au moyen âge, le premier après l'Évèque, adressait aux fidèles par avance et comme pour les préparer à la douloureuse séparation qui allait avoir lieu. Il citait les paroles mêmes du Sauveur. Que de naturel dans ce passage ! on s'apprête autour de lui ; on s'attend à une vive émotion ; comme au départ d'un voyageur, lorsqu'une voix douce et pleine d'autorité console ceux qui restent et prédit un heureux retour Ou c'était une foi bien vive qui présidait à l'invention d'une telle liturgie, ou c'était un grand art: peut-être l'un et l'autre.

Si necesse fuerit istud aliud reponsorium dicaiur : « Non conturbetur cor vestrum : ego vado ad Patrem et, dum assumptus fuero a vobis, mittam vobis. Alléluia. Spiritum veritatis et gaudebit cor vestrum. Âlleluia. Ego rogabo Patrem et alium Paraclitum dabit vobis. »

Le premier c< Alleluia, v> qui interrompt la seconde pbrase, est une exclamation motivée par la joie qu^a inspirée aux Apôtres et que devait inspirer aux fidèles la promesse du Sainfr-Esprit.

In exitu de ecclesia très de majori sede cantent hoc Responsorium :

Salve festa dies toto venerabilis evo Qua Deus ad cœlos scandit etastra tenet.

require residuum in die Pasche et cantabitur usque ad perveniat processio ad occidentales portas ecclesie.

La procession sortait de Féglise comme les Apôtres sortaient de Jérusalem pour se rendre sur la montagne des Oliviers où Jésus leur avait commandé de se trouver.

Pendant le trajet, on chantait les distiques de Fortunat dont nous avons donné une traduction dans les pages qhi précèdent sur la procession du jour de Pâques. Le second vers seulement est changé ; il a reçu un sens nouveau plus en rapport avec la solennité du jour. « Quà Deus ad cœlos scandit » a remplacé « Quà Deus infernum vicit. » Il fallait que le cortège rentrât dans Féglise par les portes occidentales pour assister en esprit à l'ascension du Sauveur. La rubrique le dit expi^ssément, et nous croyons que, dans cette circonstance même, Tesprit du xiii* siècle, scrupuleusement attaché aux détails historiques du sujet, appâtait tout entier. Jésus^hrist s^est élevé au ciel à l'orient par rapport aux Apôtres, suivant ce passage chanté à la Communion : <c Psallite Domino, qui ascendit super celos celorum ad orientem. «> Il fallait donc, pour que les regards de la foule se portassent vers l'orient, que Ton rentrât dans l'église du côté de l'occident. Les mots versi ad processionemy appliqués â deux prêtres un peu plus loin, viennent corroborer l'explication que nous donnons de ce passage de la rubrique.

Et tune duo presbyteri versi ad processionem in turre ecclesie cantent totum hoc responsorium cum versu et regressu : a Yiri Galilei, quid admiramini aspicientes in celum. Alléluia. Quemadmodum vidistis eum ascendentem in celum, ita veniet. Alléluia, aUeluia, alléluia. Cumque intuerentur in celum euntem illum, ecce duo virl astiterunt justa (juxta) illos in vestibus albis, qui et dixerunt. Quemadmodum. »

En ce moment, deux prêtres, tournés vers la procession et plar ces dans une tour de TégUse, chantaient en entier ce Répons avec le Verset et la reprise*: « Galiléens^ pourquoi vous arrêtez-vous à regarder au ciel? Ce Jésus qui, en vous quittant, s'est élevé dans le ciel viendra de la même manière que vous l'y avez vu monter.)»

Ainsi, on n'en peut plus douter, la procession représentait cette fois les Apôtres levant les yeux vers leur divin maître qui montait dans les cieux, et les deux prêtres figuraient les deux anges dont la présence immédiate auprès .des Apôtres est meptionnée dans leurs a Actes. » Ces deux personnages donnaient eux-mêmes au peuple, dans le Répons qu'ils chantaient, l'explication de leur rôle; car ils ajoutaient : — « Et comme ils le regardaient monter au ciel, deux hommes, vêtus de blanc, parurent auprès d'eux et leur dirent : a Galiléens, etc. »

Quo finito Archiepiscopus et cantor cum sacerdote et diacono et stAdiacono revestitis flectentes genua incipiant hanc litaniam : — Cl Tu, rex glorie, Xriste. Tu Patris sempiternus es filius. Tu ad liberandum suscepturus hominem, non horruisti virginis uterum. Tu, devicto mortis aculeo, aperuisti credentibus régna celorum. Tu ad dexteram Dei sedes in gloriam Patris. Judex crederis esse venturus. Te ergo, quesumus, famulis tuis subveni quos precioso sanguine redemisti. »

L'Archevêque, le chantre, le célébrant, le diacre et le sousdiacre, revêtus de leurs ornements, et représentant les Apôtres^ fléchissaient le genou et chantaient les fragments ci-dessus indiqués du « Te Deum laudamus. » Ces fragments, comme on a pu le remarquer, se rapportent merveilleusement aux paroles des deux anges,* c'est-à-dire à l'entrée triomphante de Jésus dans le ciel et à son avènement suprême au jugement dernier.

246 HISTOIRE GExNÉRALE DE LA MUSIQUE RELIGIEUSE.

Quo expleto duo presbyteri teneant feretrum sancti Romani sub quod intret processio et cantor incipiat antiphonatn : — « 0 Rex glorie, Domine virtutum, qui triumphator hodie super celos omnes ascendisti, ne derelinquas nos orphanos, sed mitte promissum Patris in nos Spirituni«veritatis. Âlleluia. »

On a encore l'usage de porter à la procession, le jour de l'Ascension, les reliques des saints dans les églises qui possèdent de ces reliques. Cet usage a pour but de représenter les saints qui ont accompagné Jésus-Christ dans son triomphe. On voit que cet usage florissait au xiii*" siècle et que la procession passait sous la ch&sse de saint Roniain, ce célèbre martyr du iv'' siècle, que l'église de Rouen n'a cessé d'honorer d'un culte particulier. Le clergé et le peuple rentraient dans le chœur en chantant : u Omnis pulchritudo Domini exaltata est super syderea, etc. )i C'est le seul morceau conservé aujourd'hui de cette magnifique procession. Tout ce qui le précède a été supprimé depuis plusieurs siècles. On ne voit pas cependant que le goût le plus délicat, l'esprit le plus scrupuleux^ la conscience la plus timorée aient pu s'alarmer d'aucun détail du tableau que nous venons d'exposer,, tableau dont le sens est aussi profond que l'expression en est simple.

Nous terminerons cette description de la fête de l'Ascension par la transcription de la Séquence chantée à la Messe et dans laquelle se déroulent harmonieusement le mystère et toutes ses circonstances. Le chant en est beau, large et complètement asservi au texte. Par contre, celui de la Prose « Solemnis haec festivitas » a une existence qui lui est propre : soumis à la mesure à trois temps, il ojffre une succession de phrases tellement peu en harmonie avec le sujet de la fête que l'on chanterait avec plus d'à propos, sur cet air : ic Ah! quel plaisii^ d'être soldat! n que l'ascension du Seigneur dans les cieux. Cette critique que nous nous permettons ici s'adresse seulement à la mélodie de la Prose qui a succédé à la Séquence gothique et nullement au texte composé en vers latins rimes dans le style poétique du moyen &ge. U est vrai de dire qu'il n'est dû ni à la plumé de Santeuil ni à celle de Coffin.

DBA MES LITURGIQUES DAXS LES EGLISES. 247

Voici le texte de la Séqaence chantée au xiii* siècle :

Rex omnipotens die hodierna. Allelaia.

Mundo triumphaii redempto potentia

Victor ascenditcelos ucde descenderat.

Nam quadraginta postquam surreierat

Diebus sacris coDflrmans peclora

Apostolorum pacis cara rêlinquens oscula

Quibus el dédit potestatem laxandi crimina,

Et misit eos in mundum baptizare cunctas animas,

In Palris et Filii et Sancti Spiritus potentia

Et convescens precepit eis ab lerosoiimis

Ne abirent sed expectarent promissa rounera.

Non post multos enim dies mittam vobis Spiritum Paraclitum in terra

Et eritls michi testes in lerusalem, Iiidea sive Samaria,

Et cum hoc dixisset videntibus illis elevatiis est et nubis clara

Suscepit eum ab oculis eorum intuentibus illis ethera.

Ecce stetere amicti duo viri in veste alba

Juxta dicentes : Qiiid admiramini polorum alta ?

Ibesus enim hic qui assuroplus est a vobis ad Patris dexteram ;

Ut ascendit ita veniet querens talenti comraissi lucra.

0 Deus maris poli ar\'i hominem quem creasti quem^fraude subdola

Hostis expulit paradyso et captivatum secum traxit ad Tartara.

Sanguine proprio quem redemisti Deus

illic provehis unde prius corruit paradysi ad gaudia. !

ludex cum veneris iudicare secula

Da nobis petimus sempiterna gaudia in sanctorum patria

In qua tibi cantcmus omnes, alleluya.

La fête de la Pentecôte a un caractère traditionnel qui offre à l'esprit un aliment d^observation et de raisonnement, et au cœur la plus douce sécurité. Qu'on y prenne garde : Cette fête est célébrée dans le monde depuis trois mille trois cent cinquante ans. Ge fait est aussi constant que T existence des pyramides d'Egypte et cette institution^ née chez le plus petit peuple de Tantiquité, couvre de nos jours la surface du globe et voit s'augmenter chaque jour le nombre de ses observateurs, des bords du Tage aux montagnes da Thibet^ des quartiers de Londres au cap de Bonne- Espérance , tandis que bien des pierres sont déjà tombées et tombent tous les jours du faite de ces monuments orgueilleux.

La fête de la Pentecôte date son origine du cinquantième jour après la P&que des Juifs, de ce jour où Dieu donna sa loi sur le

248 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA MUSIQt'E RELIGIEUSE.

mont SinaX, au milieu de tonnerres, d^éclairs et d'ejffrayantes fanfares. La mémoire de cet événement fut célébrée chaque année par les Hébreux jusqu'au cinquantième jour après la résurrection de Jésus-Christ. Les Apôtres, la Sainte Vierge, les disciples et les saintes femmes reçurent alors la loi nouvelle gravée dans leurs cœurs parle Saint-Esprit. Cette manifestation de la puissance de Dieu et de Tamour de Jésus-Christ pour les hommes a eu lieu, comme sur le mont Sinal, au milieu du bruit et du feu. Depuis ce moment, l'anniversaire de la fête chrétienne a pris la place de celui de la fête judaïque, comme la loi nouvelle a succédé à la loi ancienne, comme Jésus-Christ a succédé à Moïse. Le Juif offrait en ce jour à Dieu des pains faits avec les fruits de la nouvelle récolte et le chrétien doit pouvoir lui offrir les douze fruits du Saint- Esprit : la charité^ la joie, la paix, la patience, Thumilité, la bonté, la persévérance, la douceur, la foi, la modestie, la continence et la chasteté.

In die sancto Pentecostes post aque benedictionem Archiepisco-pus cum VII presbyteris casulatis et cum incenso turibults plenis ante altare conveniunty ibiquetercia incipiatur ab Episcopo vel ab unodeipsis sacerdotibus : «Deus in adjutorium : » Chorus : « Domine ad adjuvandum. » Episcopus cum suis incipiat Hymnum. « Veni Creator. » Chorus « Qui Paraclitus. » Et sic de ceteris ver^ sibus dum hymnus cantatur altare incensetur^ luminaria accendantur, signa pulsentur et flores de diversis coloribus ad instar Karismatum Sancti Spiritus desuper chorum sparsim mutantur (mittantur).

Cette rubrique est éloquente. Ces sept prêtres, rangés devant Tautel avec leurÉvèque et revêtus de chasubles, représentent les sept dons du Saint-Esprit. Chacun d'eux agite un encensoir et répand autour de lui le parfum consacré , symbole de l'odeur qu'exhalent les vertus. On peut présumer ou désirer trouver la preuve que les vêtements sacerdotaux et les encensoirs de ces sept personnages aient représenté en tissus et en orféverie les sept dons du Sainfr-Esprit : la isagesse, l'intelligence, l'esprit de conseil et de force, la science et la piété, enfin, la crainte du Seigneur.

Âprèsle chant de l'heure de Tierce, l'Archevêque et ses prêtres commençaient celui du a Veni Creator » Cette hymne admirable, rivale du « Lauda Sion )> quant aux paroles. En eiSet, la première est un traité sur le Saint-Esprit, comme la seconde en est un sur FEucharistie. Dans la plupart des cérémonies publiques, avant les exercices annuels, ce o Veni Creator » est encore chsnté en grande pompe, mais assez mal d'ordinaire. Il ne sera pas sans intérêt d'étudier la manière dont on exécutait cette hymne au moyen âge.

Le chœur laissait au clergé le soin d'entonner la première strophe, comme s'il lui appartenait de droit de louer l'Esprit-Saint et d'invoquer les secours de ses dons en faveur du Ministère. Le chœur ne commençait à chanter qu'au a Qui Paraclitus diceris , » c'est-à-dire, à la seconde strophe de l'hymne, et le clergé reprenait au « Septiformis munere. » Cette alternative, indiquée dans la rubrique, parait avoir existé dans la pensée de l'auteur du a Veni Creator. » Le sens des strophes paires est général, et celui des strophes impaires semble se rapporter plus spécialement à l'Ëglise. Nous citerons à l'appui de notre opinion^ que nous donnons sous toutes réserves, et en nous autorisant delà rubrique, le vers de la troisième strophe : « Sermone ditans guttura, r> et la cinquième toute entière :

Hostem rcpellas longius Pacemque dones protinus Dactore sic te pncvio Vitemus omne noxium.

Le « Veni Creator » nous ojffre en dernier lieu l'occasion de faire remarquer qu'en France, au xiii* siècle, certains textes liturgiques s'étaient déjà affranchis de la version romaine. On lit dans le Romain : « Qui diceris Paraclitus, altissimi donum Dei. » Dans notre manuscrit : « Qui Paraclitus diceris, donum Dei altissimi. i» Cette inversion de peu d'importance est restée en usage dans le rite Parisien. A cette légère trace de gallicanisme viendra s'en joindre une autre plus tard dans la langue elle-même, « Paraclitus » deviendra « Paracletus; j> on oubliera la prononciation

250 HISTOIRE GENERALE DE LA MUSIQUE R£a.IGIËUSE.

orientale de Téta (ita), prononciation encore usitée dans le grec moderne, et on assujétira cette voyelle aux habitudes de notre diction normande ou plutôt française.

C'était pendant le chant du « Veni Creator n qu'on agitait les encensoirs, qu'on allumait les cierges, que les cloches étaient mises en branle et enfin qu'une pluie de fleurs de diverses couleurs tombait du haut de l'église sur les personnages du chœur. Cette pluie de fleurs^ dit expressément la rubrique, était l'image de l'abondance des dons que le Saint-Esprit répand sur ceux qui les lui demandent. Quoique notre manuscrit se borne à nous donner cette explication , nous pouvons insister sur les détails qui précèdent, et nous verrons combien ils expriment l'esprit profondément religieux qui a présidé à cette liturgie du moyen âge. D'ailleurs, c'est le moment de l'office de la Pentecôte le plus saisissant.

Comme à Noël, comme à l'Epiphanie^ comme à P&ques, cette cérémonie précédait le grand office et représentait l'action même du mystère. Aussi chaque détail avait son importance et devait concourir à l'exposition du sujet de la fête. Nous ne reparlerons pas des parfums que les sept prêtres répandaient de leurs encensoirs autour de l'autel. Les cierges allumés et les lampes offraient en ce moment à l'imagination un sens également profond et enseignant. Dans les premiers siècles, les flambeaux et les lampes servaient à éclairer les fidèles dans les catacombes où ils se réunissaient à l'abri de ,1a persécution des empereurs et des proconsuls. De nos jours, leur présence dans nos églises, sauf Celle de la lampe du chœur et du cierge pascal^ n'est plus qu'une simple décoration dans laquelle le sacristain déploie chaque dimanche toutes les combinaisons que lui fournit son zèle inventif. LatÀche terminée, il se complaît dans son œuvre, se rend au bas de la nef et trouve, comme c'est son droit, que ses pyramides de cierges font le meilleur effet dii monde ; heureux si un bâton de cire, entièrement vierge du travail des abeilles, s'échappant avec fracas du gigantesque fourreau dans lequel il était mal emprisonné, ne vient pas bouleverser par sa chute le lumineux édifice, à la stupéfaction des paroissiens scandalisés. Entre le berceau humble et

DRAMIvS LITURGIQUES DANS LES ÉGLISES. 261

persécuté du christianisme, autour duquel les flambeaux étaient utiles, et les temps modernes où ils sont devenus, pour la plupart,

un simple ornement réglementé par les fabriques, une époque éminemment spiritualiste et chrétienne a fait servir la lumière aux enseignements les plus élevés. Au moyen &ge, le rayon de soleil ne pénétrait dans FÉglise qu'au travers de figures rappelant aux hommes leur histoire et leurs destinées éternelles, tandis que la lumière, cachée par le Créateur dans les veines du caillou, apparaissait sur l'autel au sommet des flambeaux dont le nombre et la disposition révélaient encore une pensée en harmonie avec les saints mystères qu'ils éclairaient. Admirable unité , résultat d'une foi intelligente, œuvre d'une société ayant conscience v de tous ses actes !

Dans la solennité qui nous occupe, la rubrique « luminaria accendantur a a un sens tout spécial et relatif à l'opération du Saint-Esprit descendu sur les Apôtres et dans le monde, le jour de la Pentecôte. Les cierges, en brûlant extérieurement par la chaleur du feu matériel, indiquaient que les cœurs doivent brûler intérieurement du feu de la charité. La lumière de ces cierges dissipant les ténèbres extérieures était l'image de la lumière du feu de la charité qui dissipe toutes les ténèbres du mal, et qui doit briller sans cesse dans notre &me aux yeux de Dieu. De même que la fête de la Pentecôte tire sa première origine de celle des Juifs, les lampes ou flambeaux allumés en ce jour succédaient aux lampes où brûlait l'huile la plus pure et' qui étaient exposées continuellement dans l'ancien temple, selon l'ordre que Dieu en avait donné à Moïse.

Postea III de majori sede cantent per alam ecclesie.

Salve festa dies toto venerabilis evo Qua Dova de celo gratia fulsit humo.

Trois chantres du premier rang chantaient dans une nef latérale de l'église la première phrase des distiques de Fortunat. Le second vers, comme à la procession du jour de l'Ascension, avait été modifié dans le but de retracer l'objet de la fête. Rien n'in-

dique dans notre mahuscrit que Ton continuât le chant de cette poésie. Au contraire, il semble que l'on se bornait à aller porter de cette manière au-delà du chœur la nouvelle de Févénement heureux qui venait de s^y accomplir. Car, Immédiatement aprës^ le grand chantre ouvrait les saintes Écritures et rappelait les paroles du Christ qui s^ accordent avec la descente du Saint-Esprit; d'un autre côté, les Répons chantés sous les rubriques ordinaires, in exitu de ecclesia et in reditu^ sont remplacés par deux morceaux chantés in pulpito^ c'est-à-dire sur le lutrin disposé à cet effet dans le bas-côté de l'Eglise où s'était rendue cette procession intérieure.

Très demajori sede cantent in pulpito, « Veni sancte Spiritus reple iuorum corda fidelium et tui amoris ignem accende. )>

Nous ferons remarquer que la version de ce Verset diffère de celle qui est en us€ige dans nos offices.

Adintroitum chori Antiphona : (cHodie complecti sunt dies Pentecostes, alléluia. Hodie Spiritus Sanctus in igné discipulis apparaît et tribuens eis karismatum dona misit eos in universuni mun« dum predicare et testificari qui crediderit et baptizatus fuerit salvus erit, alléluia. »

La procession rentrait donc dans le chœur en proclamant l'arrivée du jour de la Pentecôte, et la mission que venaient de recevoir les Apôtres. Cette proclamation réitérée de l'objet de la fête, cette lecture du texte qui la précède, tout cela avait lieu avant la messe, vers neuf heures du matin, heure à laquelle le Saint-Esprit est descendu sur les Apôtres. Il est à remarquer qu'au xiii** siècle, malgré le goût que l'on avait pour les processions extérieures , on ne sortait pas de l'église le jour de la Pentecôte, comme pour rappeler que le Sainfr-Esprit descendit sur les Apôtres dans un lieu fermé.

Les Séquences chantées pendant la semaine de la Pentecôte renferment un assez grand nombre de mots grecs et hébreux mêlés au latin. Nous penserions volontiers que ce mélange a été fait à dessein , pour exprimer que le don des langues a été douné en ce jour aux Apôtres, et que la foi doit être annoncée à toutes les nations. Pour justifier notre opinion, nous allons citer

quelques phrases de ces Séquences : — Séquence de la seconde {éne{Reson€t sacratajam turma diva symphonià) : c( Tedecetlaus per tempora et gloria siderea^ o sanctum Pneuma. Tu animas et corpora nostra , Xriste , possidcas in sempiterna doxa. » — Séquence de la troisième férié [Eya musa, alleluyà) : a Nostraque caterya hujus diei euprepia Paracliti karisma. Anastasi peracta quinquagena. lUustret clare sofia. » — Séquence de la quatrième férié [Almiphona jam gaudia) : « Nunc ergo cuncta superna vincta phalanga benedîcit sanctum Pneuma. » — Séquence de la cinquième férié {Aima chorus Domini pdngat no^ minasumma) : (c Messya, Sother, Emmanuhel, Sabaoth, Adonay est unigenitus^ via, vita, manens homo usya. » <c Alpha caputque simul finis vocitatur et oméga. Athanatos, Kyros, Theos, panton, craton et ysus. a Salvificet nos , sit cui seclaper omnia doxa.» — Séquence de la sixième férié [Gaude, mater Ecclesia) : « Karismata. » « Dogmata. » Cette terminaison neutre grecque a été employée avec affectation. — Séquence du samedi ( Tu omnem terram Deo laus personet dulcissima) : a Plebs et fidelium psallat ei carminis prosodia. Ascensurus celorum culmina solum quantum post décades. »

Nous terminerons en reproduisant la Séquence du jour même de la fête :

Sancti Spiritus adsit nobis gratia ;

Qua corda nostra sibi facial habitacula,

ExpuUis inde cuDCtis vitiis spiritalibus.

Spiritus aime illustrator omnium,

Horridas nostrae mentis purga tenebras.

Amator sancte sensatorum semper cogitatuum,

Infande unctionem tuam clemens nostris sensibus.

Tu, purificator omnium flagltiorum, Spiritus,

Porifica nostri oculum interioris hominis,

Ut videri supremus genitor possit a nobis,

Mnndi cordis, quem soli cernere possunt oculis.

Propbetas tu inspirasti, ut praeconia CbrisU pnectnuissent inclyta ;

Apostolos oonfortasti, uti tropaeum Christi per totum mundum veherent.

Quando machinam per verbum suum facit Deus cœli, terne, marium,

Tu super aquas, fournis eas, numen ttuim expandisti, Spiritus.

To animabus vivificendis aquas fecundas.

254 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA Ml'SIQVE RELIGtEl'SE.

Tu asplraodo das spirilales esse bomines.

Tudivisum perlinguas munduni et rilus adunasti. Domine.

Idolâtras ad cullumDei revocas, magislrorum optime.

Ergonossupplicantes libi exaudi propilias, Sancte Spirllus

Sioe quo prec«s omnes cassx creduniur ei iodipos de auribus.

Tuquiomniiimsax:ulDruinsancloslui DumiDisdociiistiinsliactu, amplectendespiritiis,

Ipse hodie Aposiolos Cliristi novaus munere insolite, et cuoi.'lis inaudilo sxculis,

HuDC diem glorjosum fecîsli.

On voit qu'au xin' siècle l'office liturgique , dans cette partie du nord de la France, la Normandie où notre manuscrit a été écrit, offre peu d'éléments dramatiques. Au lieu de nous en étonner, nous le comprenons et voici pourquoi : La descente du Saint- Esprit sur les Ap6tres aurait donné lieu à des manifestations peu séantes, si la représentation en eût été fidèle. L'émission des langues de feu, le bruit qui accompagna cet événement ont fourni aux siècles suivants et dans certaines localités, l'occasion de scènes plutdt grotesques et bouffonnes que véritablement religieuses et enseignantes. Félicitons donc les litnrgistes du xui* siècle de leur réserve et louons-les de s'être bornés à attirer l'attention du peuple sur les dons du Saint-Esprit personnifiés dans les sept personnages agitant des encensoirs au pied de l'autel.

En revanche, quel luxe, quelle profusion de Séquences, de poésies et de textes ! Nous le répétons ; c'est avec un profond regret que nous voyons les Aatiphonaires romains et français dépouillés depuis le xvi' siècle de ces fragments poétiques, sans qu'aucunConcileaitdécrété leur suppression. Toutes ces Séquences sont antérieures de plus de deux siècles à la réforme ordonnée par le Concile de Trente et effectuée par saint Pie V. Elles sont donc, d'après l'esprit et la lettre même de la bulle de ce Pontife, en dehors de toute condamnation, et l'Église pourra, sans se déjuger, leur rendre dans sa liturgie la place qu'elles ont occupée. La Séquence, la Prose, l'Hymne sont de toutes les parties des offices divins, les plus populaires par leur facture, leur rbytbme, leurs images poétiques. Elles provoquent plus que les Introits, les Traits et les Offertoires le concours des fidèles; et nous avons entendu souvent des membres du clergé, très-partisans de la liturgie Romaine, reconnaître que les fêtes n'offraient

DRAMES LITURGIQUJÙS DANS LES KGLISRS. 255

pas pour le peuple, par rapport au chant, assez de différence et de variété. Cette nécessité d'éviter la monotonie est tellement impérieuse, qu'elle invite à accepter tous les moyens pour soutenir l'attention des fidèles. On a recours, en désespoir de cause, aux messes en musique^ à d'interminables morceaux d'orgue, aux offertoires belliqueux et bruyants, ce qui distrait les fidèles sans leur rien apprendre autre chose qu'à rester étrangers à ce qui se passe dans le chœur, absorbés qu'ils sont dans un sentiment religieux, si on veut, mais indéfini et sans objet. Nous avons l'espérance que l'étude et la connaissance de toutesles Séquences du moyen âge, donneront quelque valeur à l'opinion que nous émettons ici, sauf toutesles réserves qui conviennent à notre rôle de laïque et d'artiste.

liES FfiTES DE !..% TIEBCSE AU MOYE^' ACSE.

On trouve peu de détails dramatiques dans les fêtes de la Sainte Vierge pendant le moyen âge. Quelques symboles, quelques cérémonies commémoratives d'un fait évangélique ont paru suffire aux liturgistes. Mais, en revanche, l'architecture, la statuaire, l'orfèvrerie, la peinture murale et la mosaïque, la miniature et la tapisserie, tous les arts en un mot ont pris la Mère de Dieu pour l'objet privilégié de leurs productions. Admirable concert qui nous a légué de nombreux chefs-d'œuvre dans tous les genres et qui a eu des résultats incalculables pour les progrès de la civilisation chrétienne, l'adoucissement des mœurs, le perfectionnement de l'éducation et la délicatesse des sentiments humains ! Cependant toutes ces manifestations de la piété des peuples envers Marie ne parlaient à l'àme que par les yeux. Deux autres moyens d'action plus puissants encore ont été mis en œuvre avec une fé-

condité merveilleuse. Je veux parler de la poésie et de la musique. Des poèmes innombrables ont été écrits, des mélodies pleines de grâce ont été composées en Thonneur de la Sainte Vierge. Les manuscrits en sont remplis et sollicitent des recherches.

Puisqu^il nous est impossible de donner aux questions un grand développement dans un volume qui embrasse une période d'années aussi longue, nous ferons connaître des fragments que nous croyons assez intéressants pour qu'on soit tenté de les compléter dans des publications spéciales, et nous nous estimerons heureux si notre travail suggère à d'autres la pensée de donner au public un choix des plus belles Séquences des xii^ et xiii' siècles. Nous croyons que cette publication pourrait être utile si elle comprenait à la fois le texte, la musique et un accompagnement d'orgue écrit avec goût. On pourrait faire ainsi avec facilité dans des lieux différents l'expérience de cette musique et de cette poésie sur des auditeurs du xix* siècle. L'épreuve a déjà réussi en ce qui concerne les chants connus sous le nom de chants de la Sainte-Cha" pellcj puisque plusieurs d'entre eux font actuellement partie du répertoire de quelques églises. Il ne serait pas sans intérêt de la renouveler d'une manière plus générale.

La Séquence était detns les fêtes religieuses au moyen &ge un ornement liturgique, la fleur poétique et gracieuse qui répandait comme un parfum sur l'office du jour et dont le souvenir restait gravé dans la mémoire des fidèles. On peut juger de son importance par celle qu'on attache encore de nos jours aux quatre Séquences échappées au naufrage général et à un plus grand nombre d'autres conservées dans quelques diocèses. Une fête aussi solennelle que celle de l'Immaculée Conception peut-elle se passer d'une Séquence? L'objet même de cette solennité n'invite-t-il pas les fidèles à réunir leurs voix dans un chant mélodieux composé spécialement pour célébrer ce privilège de la Mère de Dieu ? Or ce chant existe depuis le un* siècle. Il est dû à un poète excellent qui était en même temps un fervent religieux. Voici cette Se-* quence d'Adam de Saint-Victor. .

DRAMES LITURGIQUES DAXS LES EOLISES.

SÉQUENCE POUR LA FÊTE DE L'iMMACULÉE CONCEPTION.

Dies leta celebretur Id qua pia recensetur Marie coDceptio.

Cujas laudes prosequamur Quia tauto gratulamur Dei beneûcio.

Félix quidem est conceptus Per queni mundus est adeptus Salutis remédia

Hanc prophète predixerunt, Patriarche recenserunl.

Inspirante gratia.

Virgo florem conceptura , Stella solem paritura, Hodie coDcipitur.

Fios de virga processurus , Sol de Stella nascUurus Christus iotelligitur.

0 quam felix ! quam preclara , Huodo grata , Deo chara , Fuit bec conceptio.

Qua salute destitutis Redit yere spes salutis Luctus cedit gaudio.

Virga Jesse floruit , Xristum virgioem genuit , Virgo mundi domina.

Novo quidem ordine, Absque viri seminc Patrem parit filia.

Novus ortus orditur , Novus partu quum fulcttur Gratia spiraminis.

Nova salus dat salutem, Virlus nova fort virtutem OfiScio faminis.

Nova mater novam prolem, Nova Stella novum solem, Nova profert gaudia.

Nova prorsus genitura, Greatorem creatura, Patrem parit fîlia

Admlrandam novitatem, Novam quoque dignitatem Dicat matris castitatem Filii conceptio.

Gaude virgo gratiosa, Virgo flore speciosa , Mater proie gloriosa, Plena pieno gaudio.

Tu spes certa miserorum, Vera mater orphanorum, Tu levamen oppressorum, Medicamen infîrmorum, Omnibus es domina.

Te laudamus voce pari , Laude digna singulari, Ut errantes in hoc mari, Nos in portu salutari Sistat tua gratia.

En Espagne, les offices divins sont loin d'avoir la gravité à laquelle on est accoutumé en France. Les usages les plus singuliers s'y sont maintenus et les influences orientales n'y ont pas été

S58 illSTUIRK GÉNÉPALE DE LA HUSIQUE RELIGIEUSE.

étrangères. On sait que les fêtes des dieux ne se célébraient pas sans des chœurs de danse et qu'il y a encore dans certaines parties de l'Asie des danses sacrées. Dans le mois de décembre de chaque année, pendant l'octave de la Conception de Notre-Dame, l'ofSce du soir est terminé par des danses dans la cathédrale de Séville. Six enfants habillés en seigneurs du xvii* siècle, après avoir chanté quelques prières, exécutent une sorte de quadrille en s'accompagnant avec des ca-stagnettes dans le chœur, au pied de l'autel. L'archevêque de Séville préside à ces solennités auxquelles assistent de hauts personnages.

VAve Maria a été souvent développé et paraphrasé par les poètes du sii° et xm" siècles. Les quatre principales fêtes de la Vierge ont en effet été instituées par l'Église sur les simples paroles de la salutation angétique; c'est l'opinion de Guillaume Durand qui voit dans ces quatre fêtes la mémoire des quatre bénédictions dont la Sainte-Vierge a été l'objet dans la salutation angélique. A VAve HHarta correspond l'Annonciation parce que l'ange salua Marie, parce qu'elle conçut par l'opération du Saint- Esprit, et enfin parce qu'elle fut faite pleine de gr&ce. Au mot Dominus tecum correspond l'Assomption. En effet, Marie enlevée au ciel fut alors réunie à son Seigneur, c'est-à-dire à son fils qui est Dieu. Elle n'avait pas vu sur la terre le Seigneur habiter en elle et avec elle d'une manière aussi manifeste. La fête de la Nativité de la B. V. H. représente sa troisième bénédiction exprimée par ces mots : Benedicta tu m muiieribus'p&vce qu'en ce jour elle est venue au monde déjà sanctifiée dans le sein de sa mère. Aucune autre femme n'a eu ce privilège. Aussi est-elle appelée Castrum, camp fortifié, fermé au démon. Enfin la quatrième bénédiction est énoncée dans ces paroles : Benedictus fnicltcs ventris lui. On la célèbre par une quatrième fête, celle de la Purification, parce qu'en ce jour, la Vierge offrit au Temple le fruit béni de ses entrailles. Cette fête est appelée en grec Tnivri^tn; , en latin t^viatio. Anne la prophétesse et Siméon vinrent en effet au devant de Marie apportant Jésus-Christ au Temple. ( 'l'^ivnjci; peut à la rigueur signifier simplement )9r^sen^afion,) Cette marche de la sainte Vierge et de saint Joseph vers le Temple est représentée

DRAME8 LITURGIQUES DANS LfS EGLISES. 259

par la procession qu'on fait en ce jour avec la plus grande solennité. Le symbolisme de cette procession est trop important pour ne pas le rattacher à Tensemble de nos études sur le drame litm*-

gique.

On attachait autrefois aux moindres détails liturgiques un sens que la plupart des fidèles ont perdu Fhabitude de comprendre. Le cierge qu'on porte dans les mains, signifie la lumière divine renfermée dans le corps de l'enfant Jésus que Siméon a tenu dans ses bras : lumen ad revelationem gentium. Les liturgistes s'accordent à voir dans la cire du cierge l'emblème de la chair de Jésus-Christ; dans la lumière, sa divinité : Dieu est un feu qui consMimr(Deutéron.4,24.); dans le lin revêtu de la cire, l'àme pure de tout l'éclat de la blancheur,' ou la divinité cachée dans la chair de Jésus-Christ; et selon d'autres, le corps mortel de Jésus-Christ D'autres commentateurs des cérémonies de l'Église disent que le cierge dans la main représente la foi et les bonnes œuvres. La foi sansles œuvres est un cierge éteint. Toutes ces pensées remplissaient alors l'esprit des fidèles et excitaient leur ferveur. Ils songeaient encore à s'éclairer mutuellement par le spectacle de leurs bonnes actions. Ils se rappelaient les vierges sages portant leurs lampes allumées au devant de l'Époux. Guillaume Durand affirme que la fête de la Purification fut établie sous le règne de l'empereur Justinien, pour implorer la protection de Marie, à l'occasion d'une grande mortalité qui ravageait Constantinople. Judocus Clictove (1) lui donne une autre origine. Les Romains, selon un rit païen encore subsistant, avaient coutume, au commencement du mois de février, de parcourir la ville avec des torches et des flambeaux, en l'honneur de Februa, mère de Pluton et de Cérès qui, pleine d'inquiétude cherchait, une torche à la main, dans les environs de l'Etna, sa fille Proserpine, enlevée par Pluton. Il parais* sait sans doute difficile de faire renoncer les Romains à cette habitude invétérée, et d'abolir tout à coup cette superstition. Le souverain Pontife Sergius profita de ce rit pour lui donner une meilleure application, et substitua à cette promenade désor-»

(i) Jud. Clitovscus, Elucidatorium magnum ecclesiasticum. (Fol. i03, recto.)

donnée une procession en l'honneur de la Sainte Vierge, le jour de sa purification, et, au lieu de torches, fit placer dans la main des chrétiens des cierges consacrés par une bénédiction solennelle.

Cette fête a toujours été populaire pendant la durée du moyen &ge, ainsi que Tattestent les chants nombreux composés pour en augmenter Féclat.

La plus ancienne Prose en Thonneur de la Purification commence par ces mots :

Concentu parili bic te Maria veneratur populus teque piis colit cordibus.

Generosi Abrae tu fi lia veneranda regia.

De Davidis stirpe genita.

SancUssima corpore castissima moribusque omninmque pulchemma Virgo Virginum.

Laetare Mater et Virgo nobilis Gabrielis archangelico quae oraculo credula genuisti clausa filium, etc. (1)

Elle est irrégulière et on la trouvera dans quelques missels du XII* siècle. La Séquence qu'Adam de Saint-Victor a composée sur le même sujet est beaucoup plus répandue :

Lux advenit veneranda, Lux in cboris jubilanda

Lnminosis cordibus :

Hijjus Iseta lux diei Festum refert Matris Dei

Dedicandum laudibus.

Elle se compose de neuf strophes. (V. Carmina e poetis christianis excerpta^ p. 496). La Séquence suivante est aussi attribuée à Adam de Saint-Victor :

Templum cordis adomemus Novo corde renovemus NoYum senis gaudium,

(1) ExposiUo hymnorum cum familiari commenta jamdudum in lucem edt'to, seu liber sequentiariits cum notahili expositione litterali et item ampliori tam histo^ riarum quam exemplorum in teq^tu sacrorum eœplanatione pro his qui volunt sequentiarum funditus callere mysteria diligenter repressus est Colonie apud liberos quondam Henrici Quentell.Anno postJubileum magnum quarto ad médium ÀugusH,

Nous devons la connaissance de ce livre fort rare à Tobligeance de M. de Goussemaker.

Quod dum ulnis ampleiatur, Sic longevi recreatur Longum desiderium.

L'Hymne suivante parait appartenir à une époque plus reculée. Elle est composée de strophes saphiques.

Quod chorus vatum Hoc quod optavii

Venerandus olim Proprio videra

Spirittt Sancto Lumioe Christum :

Geclnit rcpletns

In Dei factum Tu libens votis

Génitrice constat Petimus precantum

Esse Maria. Régis eterni

Genitrix, faveto,

Hec Deum celi Claraque ceisi

Dominumque terre Renitens olimpi

Virgo concepit Régna petisti.

Peperitque Virgo :

Atque post partum Sit Deo nostro

Meruit manera Decus et potestas,

Inviolata. Sit salus pCrpes,

Sit honor perhennis,

Quem senex justus Qui poli summa

Simeon in ulnis Residet in arce

In domo sumpsit Trinus et unus,

Domini, gavisus Amen (1).

La fête de TÂnnonciation était aussi célébrée par des chants particuliers. Nous citerons en premier lieu la Séquence Missusm^ Gabriel de cœlisy qui a été attribuée à Adam de Saint-Victor, par son savant éditeur M. Gautier.

Missus Gabriel de cœlis Metum pellit, dat solamen ;

Verbi bajulus fidelis, Nam per sacrum , inquit, flamen

Sacris disserit loquelis Et virtutis obumbramen

Cum beata Virgine. Deo gravidaberis.

Verbum bonum et suave Mater flam, inquit illa,

Pandit intus in conclave , Cigus vera sum ancilla ; «

Et ex Eva format ave, Salva tamen sint sigiUa

Evae verso nomine. Pudoris, ut loqueris.

(!) Hymnarius cum bona expositione notabilique commento magna cum dilir ijentia correctus cumque pluribus aliia hymnis prias non additis elaboratissime. Velf impressus per me Christianum Snellaert, Anno Domini MCCXCXCVIy die undecima mensis Xugustiy folio LXXVI.

HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA MUSIQtE RELIGIEISE.

Consequenter, jiixta pactum, Adest Verbum caro factum :

Super tamen est intactum Puellare gremium.

Patrem pariens ignorât Et, quaro honio non déflorât.

Non torquetur, nec laborat, Quando parii fiiium.

Signam audis novitatis, Crede solum, et est satis :

Non est tu» facultatis Solvere corrigiam.

Grande sîgnum et insigne Est in rubo et in igné, Ne appropiet indigne Calceatus quispiam.

Virga sicca sine rore Novo ritu, noTO rooi*e Fructum protulit cum flore :

Sic et Virgo peperit.

Benedictus talis fructus, Fructus gaudii , non luctus.

Non erit Adam seductus Si de hoc gustaverit.

Jésus noster , Jésus bonus , Piae matris pium onus, Cujus est in cœlo tbronus, Ponitur in stabulo.

Qui sic est pro nobis natus, Nostros deleat reatus, Quia noster incolatu s Hic est in periculo.

Cette Séquence, malgré la facilité incontestable de la versification^ ne nous parait pas pouvoir être rangée parmi les meilleures d'Adam de Saint-Victor.

L'^tf Ave maris stella y> est chanté dans presque toutes les fêtes de la sainte Vierge, à Vêpres. Quoique cette prière, aussi vénérable par son antiquité que charmante par son rhythme et la simplicité de son expression, soit une véritable Séquence, elle occupe dans les livres liturgiques la place de THymne. Il est vrai qu'eUe se rapiM*oche beaucoup par sa forme du mètre trochalque trimètre ; mais Fassonnance, la rime et l'allitération sont ses éléments essentiels. Elle réunit donc les conditions de la Séquence.

Une autre Séquence était chantée au xiii' siècle, dans le diocèse de Rouen. Elle est restée inédite et commence ainsi :

Salve porta perpétue luds fulgida . Maris Stella inclita domina Virgo M aterque Dei Maria Preelecta ipsius gratia ante secularia tempora.

La plus ancienne Séquence composée pour cette fête , nous parait être celle que le pieux éditeur du recueil cité plus haut ( Liber sequentiarius ) , affirme avoir été composée par saint Àmbroise,

Ave preclara maris Stella in lucem genUum Maria divinitus orta.

Euge De! porta que non aperta veritatis lumen ipsnm solem justitie indutum came ducis in orbem.

Virgo decus mnndi Regina cœli preelecta ut sol pulchra lunaris ut fulgur. Agnosce omnes te diligentes, etc.

Nous doutons fort de cette paternité de saint Ambroise, d'abord parce qu'au iv^ siècle, on n'avait pas encore introduit les Versets alleluiatiqueSy les Proses et les Séquences dans les offices divins et ensuite parce que les compositions poétiques de saint Ambroise appartiennent toutes au genre métrique des anciens. Cette pièce ne peut guère remonter plus haut qu'à la fin du ix^ siècle. C'est une antiquité fort respectable.

La fête de la Visitation de Notre-Dame est encore plus riche en Séquences, dans les manuscrits, que celle de l'Annonciation. Nous citerons d'abord Assunt festa Jtihileaj dont Clictove a donné le texte et un commentaire; O Christi mater fulgida y Séquence composée en vers de huit syllabes ; J?n miranda prodigia^ sur le même rhythme; Ave VerbiDeiparens, dans laquelle on remarque des expressions gracieuses et un tour ingénieux que les poètes du moyen âge savaient concilier avec l'exactitude de la pensée, comme on peut en juger par cette première strophe :

Aire Verbi Dei Parens

Virginis humilitas Ave omni nodo carens

Humilis virginitas.

Afin de rappeler aux fidèles la mélodie et le rhythme d'une Séquence ou d'une Hymne populaire, auxquelles on avait adapté de nouvelles paroles, les poôtes empruntaient le premier vers ou les premiers mots du morceau qu'ils imitaient. C'est ainsi que le premier vers du poôme magnifique de Fortunat a Salve festa dies toto venerabilisœvo » sert de début à plusieurs poëmes écrits pour d'autres fêtes que celle de la Résurrection. Saint Thomas d'Aquin lui-même, ayant composé une de ses hymnes au saint Sacrement en vers trochaïques tétramètres catalectiques libres, autrement appelés vers politiques (de xcXtTty.dv populaire) , reproduisit avec un léger changement le premier vers de l'hymne célèbre dans

264 lilSTOlflli GÉ.\ÉnALE 1>E L.\ MVSIQLE RELIGIEI^SE.

l'ég'Hse de Claudien Mamerl; Pange lingua gloriosi prœlium certaminis. Saint Thomas d'Aquin remplaça les deux derniers mots par a corporis mysterium , » et il est probable que dans sa pensée, l'ancienne composition musicale devait servir à l'hymne nouvelle. Nous verrons plus loin que la Séquence de Piques, Viclimœ Paschali laudes, aété imit<;e d'un bout à l'autre par Adam de Saint-Victor, et que la plupart des expressions ainsi que le mouvement lyrique ont été appliqués à la sainte Vierge.

On employa le même procédé pour la fête qui nous occupe. La Séquence de la Pentecôte dont la composition est attribuée au roi Robert le pieux, commence ainsi :

Sancti Spiritusadsitnobis gratis que corda nosirasibi ticit habitaculum, etc.

Voici la première phrase de celle de la Visitation :

Sancii Spiritus adsii nobis gratia quo Tecundala Daum peperit Virgo Maria.

Nous aurions pu citer un autre exemple lorsque nous avons parlé de la fête de la Purification. On sait que cette fête a reçu un nouvel éclat sous le pontificat d'Urbain VI au xiv' siècle. A cette époque le Veiii Sancte Spiritus comptait déjà deux siècles de popularité ; on lui emprunta aussi son rhytbme et ses principaux mouvements lyriques pour les donner à la nouvelle Séquence :

Veai Mater gratiae TODs misericordix Hiseris remedium.

Les ouvrages des poètes chrétiens des premiers siècles ont quelquefois été mis à contribution par les liturgistes. Un des poèmes les plus admirés et qui méritait de l'être était VOpus paschale de Sédulius. Les deux vers suivants :

Salre SiDcla parraa, enixa puerpuera regem, Qui c«elum terrantque teoelperssecula, cujus NnmeD, etc.

ont servi à composer l'Introït de. la fête de la Visitation de la sainte Vierge :

Salve Sancta parens, enixa puerpera regera : qui cœlum terramque régit in ssecula saeculorum.

Puisque nous nous occupons de Sédulius, nous ferons connaître un autre emprunt fait à cet excellent poôte. On remarque un peu plus loin dans la partie de son poème qui se rapporte à la naissance de Jésus-Christ, ce passage :

Qux ventre beato Gaudia matris habens cum virginitatis honore, Nec primam siniilem visa es, nec habere seqoentem.

Ce dernier vers a été introduit dans une des grandes Antiennes 0, qu'on chante pendant TAvent :

0 Virgo virginum, quomodo fiet istud ? quia nec primam similem visa es, nec habere seqaentem.

C'est pendant Tétéy dit Guillaume Durand, que le culte de Marie reçoit le plus grand éclat. On pare son autel d'abondantes fleurs. On avait coutume, au xiii'' siècle, le jour de TAssomption de rassembler des herbes et de les bénir solennellement. Sans compter la rose et le lis auxquels la sainte Vierge est souvent comparée, on pourrait composer une flore spéciale en son honneur avec les textes des Litanies et des Séquences. La Judée a donné naissance à Marie comme une épine qui produirait une rose. Son Immaculée conception Fa fait comparer à une rose sans épine, Rosa sine spina. Enfin les images les plus gracieuses, les parfums les plus doux ressortent de toutes ces poésies dont les manuscrits du moyen-àge sont remplis. Nous allons indiquer les Séquences qui, le jour de la fête de TAssomption, retentissaient dans les cathédrales, dans les monastères et jusque dans la plus humble église de village.

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