ÉDITION DE BENNES
Nivers, maître de chapelle de Louis XIV^ et chargé par privilège royal de publier une nouvelle édition du chant romain, eut la funeste idée de supprimer toutes les brèves, sous prétexte de
donner plus de majesté au chant j et cet exemple fut suivi quelques années plus tard par les inventeurs et les éditeurs du chant parisien.
Cette forme donnée aux mélodies du plain-chant n^a pas une autre origine , et on chercherait vainement un livre de chœur ^ antérieur à Tannée 1682, qui offrit une notation uniforme. Quant au fond, le chant de Nivers reproduisait une version déjà répandue en France depuis plus de soixante et dix ans, et imprimée à Toul, en 162<^y par les frères Le Belgrands. Aussi n'est-on pas peu surpris en lisant dans le texte du privilège donné à Ballard , que Guillaume Gabriel Nivers a collationné les plus fidèles im" pressions avec les manuscrits des plus célèbres églises, ayant corrigé ce qui manquait dans une impression par ce qui ne manquait pas dans une autre, ayant corrigé ce qui manquait dans cette autre par ce qui ne manquait pas dans celle-^yy et ce qui manquait dans toutes les deux y Payant corrigé par les règles et les manuscrits les plus anciens et les plus authentiques. De toutes les versions de chant, celle de, Nivers , connue maintenant sous le nom d'édition de Rennes, est assurément celle qui s'éloigne le plus des manuscrits les plus anciens et les plus authentiques , puisque non-seulement tout le travail d'abréviation opéré par tiiovannelli y est reproduit^ mais qu'en outre l'organiste de Louis XIV a renchéri sur cette réforme presque radicale, en supprimant partout les brèves, si nombreusesdanstousles manuscrits. L'approbation donnée à ce travail par Henri Dumont ne ratifie pas cette prétention; l'honnête musicien se borne à déclarer que les livres de Nivers renferment la sub* stance du chant grégorien. Cette formule , dont plusieurs éditeurs récents ont cherché à se prévaloir, a paru de tout temps suffisante à celui qui la reçoit et peu compromettante à celui qtii la donne* a Antiphonarium et GradualCk vere substantiam cantu3 fff^go* riani decenter ac rite modulatam omnino continere. d
Le chant de Rennes n'est ni plus ni moins grégorien que cent de Dijon, de Digne et de Halines ^ seulement c'est le chant gré^ gorien momifié;
ÉDITION DE BIALINES.
DansPédition de Ballard, publiée en 1682 , le chant grégorien est déjà traité en pays conquis ; il est encore plus défiguré dans rédition de Halines de 18^8, 185<^, 1855.
Elle est, à peu de chose près, la reproduction des livres publiés à Anvers par Horeti et Plantin , quoique M. Tabbé Bogaerts et M. Edmond Duval déclarent quHlsont pris pour base de leur travail le Graduel publié à Rome par ordre de Paul Y, en IGH, 1615 , et TAntiphonaire romain imprimé à Venise, chez Lichtenstein, en 1579, 1580. L'édition de Halines ne nous a pas paru en découler directement, tout en étant Tapplication du même principe de suppression et d'abréviation. L'abbé Baini parle avec éloges du travail de RuggieroGiovanelli, en y mêlant une légère restriction, selon son habitude. Après avoir loué Thabileté que le successeur de Palestrina à la chapelle du Vatican avait déployée dans Téliminalion des notes qui surchargaient les Répons et les Graduels, il se plaint de l'arbitraire qu'on remarque dans les transitions des phrases ainsi réduites à leur plus simple expression, et du goût moderne qui s'y substitue à l'antique tonalité. Le reproche est grave, quoiqu'il n'apparaisse qu'après une appréciation assez favorable, m Se non che talvoliavi apparisce troppo chiara Farte^ esentesi subito ilsapor del moderno. r> C'est ce qui ne pouvait manquer d'arriver dans une révision qui parait avoir été faite plutôt dans le but d'abréger le chant que de le ramener à la rigueur de ses principes théoriques. Les éditeurs de Halines ont pris pour point de départ des livres choraux de seconde et de troisième main, et plusieurs d'entre eux sont trop instruits des règles du chant grégorien pour ne pas s'être aperçus des inconvénients de ce système. En efiet ils ont dû corriger le Graduel de Paul V et l'Antiphonaire de Venise en une foule d'endroits , tantôt supprimant le bémol, tantôt le rétablissant , d'autres fois supprimant la relation de quinte mineure, et enfin remaniant l'accentuation, sans compter la correction des fautes typographiques.
Puisque dans leurs méthodes, leurs préfaces et leurs mémoires, les éditeurs Belges préconisent si chaudement l'opportunité de la révision faite au xvi* siècle, tout en admettant qu'elle a laissé à désirer , ils auraient dû la refaire eux-mêmes , et il n'est pas douteux qu'ils ne fussent arrivés à un résultat beaucoup plus satisfaisant que la reproduction intelligente et défiante , mais encore trop exacte, de livres sans autorité dans le passé et sans succès à espérer dans l'avenir.