‹ Histoire générale de la philosophieChapitre 67 sur 143 · République, liv. VII · texte numérisé non relu

République, liv. VII

le\andrinisme les admet, ce n’est que comme une déchéance, une dégradation de l’unité. Considéré dans la pensée et dans l’être, le principe suprême est inférieur à lui-même; ce n’est que dans la simplicité pure de son indélinissable essence qu’il est le dernier objet de la science et le terme de la perfection.

« Pour entrer en rapport avec un pareil dieu, les facultés ordinaires ne suffisent point, et la théodicée de -l’école d’Alexandrie lui impose une psychologie toute particulière.

« Dans la vérité des choses, la raison conçoit l’unité absolue comme un attribut de l’être absolu , mais non pas comme quelque chose en soi; ou, si elle la considère à part, elle sait quelle ne considère qu’une abstraction. Veut-on faire de l imité absolue autre chose que l’attribut d’un être absolu, ou une abstraction? ce n’est plus rien que la raison puisse accepter à aucun titre. Cette unité vide sera-t-elle l’objet de l’amour? Mais l’amour, bien plus que la raison encore, aspire à un objet réel. On n’aime pas la substance en général, mais une substance qui possède tel ou tel caractère. Dans les amitiés humaines, supprimez toutes les qualités d’une personne ou niodifiez-les, 'ous modifiez ou vous supprimez 1 amour. Cela ne prouve pas que vous n’aimiez pas cette personne ; cela prouve seulement que la personne n’est pas pour vous sans ses qualités. Ainsi ni la raison ni l’amour ne peuvent ath indre l'absolue unité du mysticisme. Pour correspondre à un tel objet, il faut en nous quelque chose qui y soit analogue, il faut un mode de connaître qui empoite l’abolition de la conscience. En effet, la conscience est le signe du moi, c'est-à-dii e de ce qu’il y a de plus déterminé ;

QUATRIÈME tEÇON.

l'être gui dit : moi, se distingue essent'ellement de tout autre, et c’est là qu’est pour nous le type même de l’individualité. Ce mode de communication pure et directe avec Dieu, gui n’est pas la raison, gui n’est pas l'amour, qui exclut la conscience, c’est l’extase. Ce mot, que Plotin a le premier appliqué à ce singulier état de l’âme, exprime cette séparation d’avec nousmêmes que le mysticisme exige, et dont il croit l’homme capable. L’homme, pour communiquer avec l’être absolu, doit sortir de lui-même. Il faut, que la pensée écarte toute pensée déterminée , et , en se repliant dans ses profondeurs, arrive à un tel oubli d’elleméme que la conscience soit ou semble évanouie. Mais ce n’est là qu’une image de l’extase; ce qu’elle est en soi, nul ne le sait; comme elle échappe à la conscience, elle échappe à la mémoire, elle échappe à la réflexion, et par conséquent à toute expression, à toute parole humaine.

« Ce mysticisme philosophique repose sur une notion radicalement fausse de l’être absolu. À force de vouloir atlranchir Dieu de toutes les conditions de l’existence linie, on en vient à lui ôter les conditions de l’pxistence même; on a tellement peur que l’infini ait quoi que ce soit de commun avec le fini, qu’on n’ose reconnaître que l’être est commun à l un et à l’autre, sauf la différence du degré, et comme si tmit ce qui n’est p»s n’était pas le néant môme 1 L'êtr • ab-olu possède l'unité absolue, sans aucun doute, comme il possède l’intelligence absolue; mais, encore une fois, l’unité absolue sans un sujet réel d’inhérence est destituée de toute réalité. Réel et déterminé sont synonymes. Un être n’est lui-même qu’à la condition de ne pas être un

autre ; il ne peut donc pas ne pas avoir des traits caractéristiques. Tout ce qui est, est tel ou tel. Or, si l'existence emporte la détermination, il s’ensuit que Dieu, • principe et modèle de l’existence, est le plus déterminé , des êtres. Aristote est bien plus plitonicien que Plotin lorsqu’il dit que Dieu est la pensée de la pensée, qu’il n’est pas une simple puissance, mais une puissance en acte, c’est-à-dire une puissance en possession do la réalité. C'est à la nature finie qu’il convient d’ôtre, en un certain sens, indéterminée, puisque, étant finie, elle a toujours en elle des puissances qui ne sont pas réalisées; cette indétermination diminue à mesure que ces puissances se réalisent. Ainsi la vraie unité divine n’est pas l’unité abstraite, c’est l’unité précise de l’être par fait, en qui tout est achevé. Au faite de l’existence, encore plus qu’à son plus humble degré, tout est déterminé, tout est développé, tout est distinct, comme tout est un. La richesse des déterminations est le signe certain de la plénitude de l’être. La réflexion distingue ces déterminations entre elles, mais il ne faut pas voir dans ces distinctions des limites. En nous, par exemple, estce que la divers té de nos facultés et leur plus riche développement divise notre être et altère l’identité et l’unité de la personne ? chacun de nous se croit-il moins lui-même parce qu’il possède et la sensibilité et la raisonet la volonté? Non, assurément Il • n esldemêmede D.eu. Faute d’avoir passé par une psychologie suffisante, le mysticisme alexandrin s’est imaginé que la diversité des attributs est incompatible avec la simplicité de l'essence, et de peur de corrompre la simple et pure essence il en a fait une abstraction. Par le scrupule le plus étrange, il a craint que Dieu ne fût pas assez par-

fait s’il lui laissait toutes ses perfections; il les considère comme des imperfections, l’étre comme une dégradation, la création comme une chute; et, pour expliquer l’homme et l’univers, il est forcé de mettre en Dieu ce qu’il appelle des défaillances, ne comprenant pas que ces prétendues défaillances sont les signes mêmes de la perfection infinie.

• La théorie de l’extase est à la fois la condition nécessaire et la condamnation de la théorie de l’unité atsolue. Si l’unité absolue n’est pas l’objet que doitpoursuivre la connaissance, à quoi bon l’extase dans le sujet de la connaissance? L’extase, loin d’élever l’homme jusqu’à Dieu, l’abaisse au-dessous de l’homme ; car t Ile efface en lui la pensée en ôtant sa condition, qui est la conscience. Supprimer la conscience, c’est rendre impossible toute connaissance; c’est ne pas comprendre la perfection de ce mode de connaître, où l'intimité du sujet et de l’objet donne à la fois la connaissance la plus simple, la plus immédiate et la plus déterminée.

« Le mysticisme alexandrin est le mysticisme le plus savant et le plus profond qui soit connu. Dans les hauteurs de l’abstraction où il se perd, il semble bien loin des superstitions populaires; et pourtant l’école d’Alexandrie réunit la contemplation extatique et la théurgie. Ce sont là deux choses en apparence incompatibles, mais qui tiennent à un môme principe, à la prétention d’apercevoir directement ce qui échappe à toutes nos prises. Ici un mysticisme raffiné aspire à Dieu par l’extas-*, là un mysticisme gros-ier croit le saisir par les sens. Les procédés, les facultés employées diffèrent; mais le fond est le même, et de ce fond commun sortent nécessairement les folies les plus opposées.

Un culte nouveau éclatait par des miracles; le culte ancien voulut avoir les siens, et des philosophes se vantèrent de faire comparaître la Divinité devantd’autres hommes. On eut des démons à soi, et en quelque sorte à ses ordres; on n’invoqua plus seulement les dieux, on les évoqua. L’extase pour les initiés, la théurgie pour la foule.

« De tout temps et partout ces deux mysticismes se sont donné la main. Dans l'Inde et dans la Chine, les écoles où s’enseigne l’idéalisme le plus quintessmcié ne sont pas loin des pagodes de la plus avilissante idolâtrie. Un jour, on lit le Dhagavad-Gita ou Lao-tseu, on enseigne un Dieu indéfinissable, sans attributs essentiels et déterminés; et le lendemain, on fait voir au peuple telle ou telle forme, telle ou telle manifestation de ce Dieu qui, n'en ayant pas une qui lui appartienne, peut les recevoir toutes, et qui, n’etant que la substance en soi, est nécessairement la substance de tout, de la pierre et d’une goutte d'eau, du chien, du héros et du sage. Ainsi, dans les dernières années du monde ancien, le môme homme était à la lois professeur à l’école d’Athènes et gardien du temple de Minerve ou de Cybèle, tour à tour obscurcissant par de subtils commentaires le Timèe et la République, et déployant aux yeux de la multitude, soit le voile sacré, soit la châsse de la bonne déesse, et dans l’une et l'autre fonction, prêtre ou philosophe, en imposant aux autres et à lui-même, entreprenant de monter au-dessus de l’esprit humain et tombant misérablement au-dessous, payant en quelque sorte la rançon d’une métaphysique inintelligible en se prêtant aux plus honteuses superstitions. »

Excusez cette longue citation. Du nioius elle vous

tiendra lieu de beaucoup de détails, et vous armera d’avance contre le retour de principes qui produisent de pareilles extravagances.

Sans doute, au début de l’école d'Alexandrie, celui qui la fonda la maintint pure quelque temps des excès où se précipitèrent ses successeurs. Plotin était né en 205 à Lycopolis, en Égypte. Il avait étudié à Alexandrie, sous Ammonius Saccas ; il vécut et il enseigna à Rome ; il accompagna en Perse l’empereur Gordien et mourut en 270. Porphyre a écrit sa Vie, mis en ordre et publié ses ouvrages*. C’est incontestablement un esprit puissant, élevé, original. Il est le chef avoué d’une grande école. Il présente, il est vrai, la doctrine de Platon sous ce jour infidèle qu’on appelle le néoplatonisme, mais il en a souvent les sublimes spéculations et la beauté morale. 11 est digne d’avoir inspiré plus d’un Père de l’Eglise, et particulièrement saint Augustin. Dans les liens de son système, il lui échappe de nobles inconséquences. Si ce système le condamne à réduire Dieu à une unité abstraite, vide de toute détermination, le sens commun le ramène souvent au Dieu vivant que le monde et l’humanité réclament; et en dé, it de la logique, P.otin restitue lui-méme & son unité absolue les attributs dont il l’avait dépouillée* : mémorable exem-

1. On peut lire aujourd’hui Plotin bien aisément dans leie€l lente traduction de M. Bouillet, Ennéades de Plotin, 3 vol., 1857-1860, traduclion accompagnée de savants commentaires.

2. Par exemple, au livre VIII de la VI’ Ënnéade, Plotin tait d« grands efforts pour établir que \'Un possède la liberté, la volonté, la puissance. 1" « Celui dont la nature est de faire des êtres libres et qu’on pourrait appeler l’auteur de la liberté, Utuéeportolo;, à qui pourrait-il être asservi ? 11 est libre par son essence. » Trad. de M. Bouilllet, t. III, p. 516. 2° « La volonté de Dieu et son essence ne sont qu’un. Tel il a voulu être, tel U est. > Ibid., p. 217. > On ne saurait

pie de l’impuissance du système et de la bonDe foi de son auteur. D’ailleurs il était sous lejougetdans toutes les illusions du mysticisme, et il croyait s’être plusieurs fois élevé, grâce à l’extase, jusqu'à l’union intime avec le principe suprême et jusqu’à la vision du Dieu placé au-dessus des idées et de l'intelligence1.

Ouvrez Eunape, ou, si vous voulez, lisez l’extrait fidèle que nous en avons donné *, et vous trouverez dès le troisième siècle toute l’école d’Alexandrie se livrant à des operations de théurgie. Porphyre, né en Syrie, en 233, mort à Rome en 304, moins profond que son maître, mais d’une instruction ingénieuse et variée*, est encore un esprit assez retenu, mais Jamblique n’est plus guère un philosophe; c’est un prêtre, un mystagogue : il enseigne l’union réelle avec Dieu, Spaanxi) £vu>at<; il fait des évocations et des miracles4. Julien est le héros de l’école : c’est, en quelque sorte, cette école sur le trône. Il a tous les préjugés des Alexandrins, avec le talent et l’énergie nécessaires pour faire voir ce

le concevoir sans la volonté d'être ce qu’il est. » Ibid., p. 518. « L'essence du Lien est véritablement sa volonté. • Ibid., p. 619. 3” • Etre ce qu'il est, voilà son acte par rapport à lui-même.... Il se donne ainsi l'existence parce que l’acte qu’il produit est inséparable de lui.... Dieu est ce qu'il se (ait par son action vigilante, yopoic. » Ibid., p. 625.

1. Vie de Plotin par Porphyre, p. 27 du L I" de la traduction de M. Buuillet : « C’est ainsi que cet homme divin.... eut la vision do Dieu qui n’a pas de forme, qui n'est pas une Idée, qui est édifié audessus de l’intelligence et de tout le monde intelligible. J'ai eu moiœétne, ajoute Porphyre, le bonheur d'approcher de ce Dieu, et de m'y unir lorsque j’avais soixante-huit ans. »

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