Colebrooke, tbt'd. , p. 2Ô
lisme, c’est-à-dire au matérialisme, au fatalisme et à l’athéisme.
Toujours appuyé sur le grand orientaliste qui nous sert de guide à travers le labyrinthe de h philosophie indienne, nous allons sans grande difficulté trouver aussi l’idéalisme dans cette philosophie.
Oui, l’idéalisme est aussi dans l’Inde; il y en a des traces manifestes jusque dans la dialectique Nyaya, dont l’auteur est Gotama. Le Nyaya, comme simple dialectique, aurait dû rester neutre entre le sensualisme et l'idéalisme, et cependant il renferme déjà une philosophie opposée à celle de Kapila. Pour que vous en puissiez mieux juger, il faut que vous ayez sous les yeux le système entier du Nyaya.
Les Védas disent quelque part qu'il y a Irois conditions de la connaissance : premièrement, il faut ap- • peler les choses dans les termes mêmes qu’emploient les Védas, termes sacrés et révélés comme les Védas; secondement, il faut définir les choses, c’est-à-dire rechercher quelles sont leurs propriétés et leurs caractères; troisièmement, il faut examiner si les définitions auxquelles on est arrivé sont légitimes. Le Nyaya se fonde sur ce passage des Védas, et s’en autorise pour se livrer à une dialectique hardie, sans sortir cependant du cercle consacré de l’orthodoxie indienne; de là toute la philosophie Nyaya. Elle est contenue dans de courts aphorismes, Soutras, divisés en cinq livres ou leçons, dont chacune est partagée en deux journées. Je vous en indiquerai les points les plus importants.
D’abord ceî termes sacrés sont les termes fondamentaux sur lesquels roulent les langues humaines, les termes qui expriment les idées les plus simples, c’est-à-
dire les points de vue les plus généraux sous lesquels l’esprit peut considérer les choses. Et quelles sont ces idées simples, ces points de vue généraux ? Il y en a six selon l’opinion la plus accréditée dans l'école du Nyaya. Ce sont la substance, la qualité, l’action, le commun (le général, le genre), le propre (l’espèce, l’individu) et la relation. Quelques auteurs ajoutent un septième élément, la privation ou la négation ; d’autres en ajoutent encore deux autres, la puissance et la ressemblance. En effet, quoi que vous considériez, vous ne pouvez pas ne pas le considérer sous quelqu’un de ces rapports. Ou cet objet vous paraît une substance, ou il vous paraît une qualité; il vous parait actif ou passif, général ou particulier, doué ou dépourvu de certaines forces, semblable à tel autre ou dissemblable. Ce sont là les points de vue les plus généraux, les éléments les plus simples de la pensée, les termes auxquels peuvent se ramener tous les autres. Cela rie vous rappelle-t-il pas les catégories d’Aristote?
Une autre partie du Nyaya sur laquelle j’appelle votre attention est celle où il est question de la preuve ou de nos moyens de connaître. Il y en a quatre : la perception immédiate ou la sensation, l’induction, l’analogie, enîin l’affirmation légitime, c'est-à-dire la tradition, la révélation, l’autorité des Védas. Parmi ces quatre moyens de connaissance, l'induition joue un très-grand rôle dans une école dialectique. Selon le Nyaya, une induction complète est l’entier développement d’un argument à cinq termes. Les voici, avec l’exemple de M. Colebrooke :
1“ La proposition, la thèse que l'on veut prouver : Cette montagne est brûlante.
2° La raison , le principe sur lequel repose l’argument : Car elle fume.
3° L 'exemple: Or ce qui fume est brûlant, témoin le feu de la cuisine.
4° L'application, l’application au cas spécial dont il s’agit : Il en est de même de la montagne qui fume.
5° La conclusion : Donc cette montagne est brûlante.
Voilà l’argument que l’on appelle particulièrement Nyaya, à savoir, raisonnement complet ; et il parait que l’école de Gotama a pris son nom de l’argument qui est, à ses yeux, le chef-d’œuvre de la dialectique. Mais on n’énumère pas toujours les cinq termes du Nyaya et on le réduit aux trois derniers: « ce qui fume est brûlant, témoin le feu de la cuisine ; il en est de même de la montagne qui fume : donc cette montagne est brûlante. » Ainsi réduit, le Nyaya n'est guère moins qu’un vrai syllogisme régulier. C’est là du moins l’opinion de M. Colebrooke, que nous devons suivre, faute de connaître le monument original. Nous trouvons donc aussi, avec les catégories, le syllogisme dans l’Inde. De là ce problème historique: Le syllogisme péripatéticien vient-il de l’Inde, ou l’Inde l’a-t-elle emprunté à la Grèce ? En attendant que de nouvelles lumières viennent éclairer les communications qui ont pu avoir lieu entre l’Inde et la Grèce au temps d'Alexandre, il faut bien se résigner à mettre le syllogisme, et sans doute aussi les catégories, dans l’Inde comme dans la Grèce, sur le compte de l’esprit humain et de son énergie naturelle. Mais si l'esprit humain a pu très-bien produire le syllogisme dans l’Inde, il n’a pu le produire en un jour; car le syllogisme suppose une longue culture
intellectuelle. Il y a une majeure dans tout raisonnement, quel qu’il soit, oral ou tacite, instinctif ou développé ; et c’est cette majeure nettement ou confusément aperçue qui détermine l’esprit ; mais il ne s'en rend pas toujours compte, et l’opération essentielle du raisonnement reste longtemps ensevelie dans les profondeurs de la pensée. Pour que l’analyse aille l’y chercher, la dégage, la traduise à la lumière, la mette en quelque sorte en dehors à l’aide d’un mécanisme qui reproduise et représente fidèlement le mouvement interne de l’esprit, il faut bien des années ajoutées à des années, de longs efforts accumulés; et le seul fait de l’existence du syllogisme régulier dans la dialectique du Nyaya serait une démonstration du haut degré de cuiture intellectuelle auquel l’Inde était parvenue. Le syllogisme régulier suppose une culture très-avancée, et en même temps il l’accroît. En effet, il est impossible que la forme de la pensée n’influe pas sur la pensée elle-môme, et que la décomposition du raisonnementdans les trois termes qui le constituent ne rende pas plus distincte et plus sûre la perception des rapports de convenance et de disconvenance qui les unissent ou les séparent. Amenées ainsi face à face, la majeure, la mineure et la conséquence manifestent d’elles-mêmes leurs vrais rapports, et la seule vertu de leur énumération précise et de leur disposition régulière s’oppose à l’introduction de rapports chimériques, dissipe les à peu près et les fantômes dont l’imagination remplit les intervalles du raisonnement. La rigueur de la forme se réfléchit sur l’opération qu’elle exprime; elle se communique à la langue du raisonnement, et bientôt à la
langue générale elle-ménie. De là, peu à peu, des habitudes de sévérité et de précision qui passent dans tous les ouvrages d’esprit, et influent puissamment sur le développement de l’intelligence. Aussi, l’apparition du syllogisme régulier dans la philosophie a-t-elle été constamment le signal d’une ère nouvelle pour les méthodes et pour les sciences. Ne m’objectez pas la scholastique; car ce qui a fait l’impuissance de la scholastique, ce n’est pas du tout l'emploi du syllogisme, c’est, dans le syllogisme, l’admission de majeures artificielles. Mais entre ces majeures artificielles et les conclusions qu’elle en tirail, la scholastique a déployé une trèsgrande force de dialecfique, et elle a imprimé à l’esprit humain des habitudes dont la philosophie moderne a profité. Qu’a fait la philosophie moderne? Elle a renversé les majeures de la scholastique, elle le r a substitué celles que lui fournissait une meilleure, une plus libre analyse; et ces majeures nouvelles, filles des temps nouveaux, elle les a soutenues et servies par la vigueur de raisonnement qu'avait mise dans le monde la dialectique de l’école. Voyez à quelle époque en Grèce paraît le syllogisme, ou plutôt la promulgation de ses lois. C’est avec le siècle de Périclès et d’Alexandre, avec Platon et avec Aristote; or, on ne peut nier que ce ne soit précisément de cette époque que date le perfectionnement de la méthode et de la langue philosophique chez les Grecs. Si on en croit M. Abel Rémusat*, la vieille philosophie chinoise n'a pas été au delà de l’enthymème ; elle n’est pas ar ivée au syllogisme régulier, et ce n’est pas impunément qu’il lui
1 Journal des Savants, 1826, avril.
a manqué. En Orient, il ne se trouve que dans l’Inde', et il y suppose, je le répète, une culture antérieure assez forte à laquelle il a dù encore ajouter.
Après avoir traité des éléments de la pensée, de la preuve et de la ligure la plus accomplie du raisonnement, le Nyaya entreprend de joindre l’exemple au précepte : il essaye d’appliquer nos moyens de connaître aux objets à connaître; de là douze questions qui donnent naissance à douze théories. Et quelle est la première de ces questions? Celle de l’âme. Et celte question, le Nyaya la résout tout autrement que le Sankhya. « L’âme, dit-il*, est entièrement distincte du corps; elle est infinie dans son principe, et en même temps elle est une substance spéciale, différente dans chaque individu et ayant des attributs déterminés tels que la connaissance, la volonté, attributs qui ne conviennent pas à toutes les substances, et qui constituent une existence propre pour l’étre qui les possède. » Voilà donc du spir.tualismedans l’Inde jusque dans la dialectique Nyaya. Mais il est un autre système indien où le spiritualisme a même été porté si loin qu’il a dégénéré en idéalisme.
Je vous ai montré comment la théologie dans l'Inde, comme plus tard dans la Grèce et dans notre Europe, a frayé la route à la philosophie, et que la Mimansase divise en deux parties, la première toute pratique et
1. Un savant mémoire de M. B. Saint-Hilaire a depuis établi que le Nyaya ne contient pas la vraie et parfaite théorie du syllogisme, et que Coleliruoke a eiagcré l’analogie que sur quelques points le système de Gotama peut avoir atec celui d’Aristote. Mémoires de l'Académie des sciences morales el politiques, tome lit, page 223 et suiv.