L'ITALIE
-Oi^th-
Bien que Tltalie, siège principal du papisme, ait été, durant le moyen âge, plus enveloppée de ténèbres spirituelles qu'aucune autre contrée de l'Europe , on vit toutefois quelques rayons de la divine lumière traverser de temps à autre son horizon. Pour ne rien dire des satires sanglantes que ses poètes décochèrent contre les vices et les crimes du clergé, il n'y eut pas de siècle peut-être où l'écho n'ait porté dans les plaines de l'Italie quelque faible retentissement de la voix de ses antiques confesseurs, retirés au sein des montagnes du Piémont. Et d'ailleurs , si les esprits en général s'étaient vendus à la superstition , il se trouvait pourtant en Italie des penseurs qui , soupirant après d'autres temps , saluaient avec action de grâces tout ce qui pouvait sortir de son esclavage la société dont ils faisaient partie.
Le mouvement qui s'était manifesté en Allemagne, en Suisse et ailleurs, ne put échapper entièrement aux peuples de l'Italie. Plusieurs personnes y comprirent trèsbien que le problème à la solution duquel Luther et
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d*autres se dévouaient, était de savoir ce qui prévaudrait de la religion de Thomme ou de celle de Dieu. Savonarola fit de grands efforts pour exciter le mépris de ses copcitoyens contre Rome et ses adhérents. Sans doute qu'il ne partait pas des principes vivants de la foi, et qu'il n'imita que trop dans sa marche les allures de l'église papale ; mais il n'en réussit pas moins à faire réfléchir sur les énormités dont partout on se rendait coupable au nom sacré de la religion. Savonarola se donnait pour un Réformateur , et il produisit une sensation extraordinaire ; cependant , il ne fut guère que le pionnier de la Réformation , et l'on ne saurait l'envisager comme un de ceux qui l'opérèrent. Il vit le mal , mais il en ignora le vrai remède.
Quand Z>?vingle se fut misa l'œuvre, et que ses compatriotes eurent commencé d'accueillir sa doctrine , la lumière de ses enseignements rayonna dans les contrées a voisinantes. Sa puissante influence s'étendît jusqu'à Côme et aux autres villes du Milanais. Le besoin d'examiner devint bientôt si général qu'il fallut, de la part de Rome , les efforts les plus énergiques pour en arrêter les progrès. Dès Tan 1523, l'on envoya dans la Valteliné un inquisiteur chargé de conjurer le malin esprit de la Réforme. A son arrivée , il trouva que les doctrines de Zwingle avaient déjà pris racine. <i Beaucoup de gens d'une émînenle piété se réjouissaient vivement de ce qui se passait dans le monde chrétien. Mécontents du système sous lequel ils vivaient, mais manquant de courage, il leur eût fallu quelques hommes hardis pour leur donner l'exemple et les faire marcher d'un pas décidé à la recherche du vrai. Ils soupiraient après le pain de vie, mais ils n'eussent pas osé révoquer en doute l'auto-
rite de leur église, ni supposer que ses grâces ne valussent pas le prix qu'elle y mettait, ou qu'elles fiissent incapables de sanctifier les cœurs. C'est pourquoi, tout en désirant quelque chose qui fût plus propre à leur donner la paix, ils ne se risquaient pas à exprimer leur pensée, ni à donner cours au sentiment de malaise qu'ils éprouvaient (!)• >
Parmi ceux qui saluèrent avec joie les faibles lueurs de Réformation qui perçaient en Italie, se trouvait un savant religieux de l'ordre des Carmes, nommé Benoit Fontana. Ce fut dans les termes les plus animés qu'il écrivit- aux Réformateurs de la Suisse pour leur témoigner son ravissement des succès dont il plaisait à Dieu de bénir leurs travaux. Fontana mit un grand zèle à répandre la doctrine évangélique dans la ville de Locarno^ et bientôt il eut pour collaborateur Jean Beccaria, honune d'une foi vive et d'une extrême activité. Non contents de prêcher la vérité dans leur voisinage , ils entreprirent des courses missionnaires jusqu'en Sicile , et , par leurs efforts réunis , ils parvinrent à grouper autour des doctrines réformées, un petit nombre d'âmes qui avaient reçu l'amour de la vérité pour être sauvées.
En lisant les écrits de Zwingle, un moine augustin de la ville de Côme,^iEgydius à Parta , reconnut la faiblesse des fondements sur lesquels il faisait reposer l'espérance de son salut. < Quel don du ciel, quelle charité du Dieu de miséricorde pour mon âme aveuglée ! » disait-il en parlant du bien que lui faisait celte lecture. Puis, il s'employa du mieux qu'il put à répandre autour de lui la lumière dont il venait de recevoir quelques rayons.
(1) Stebbing, CofUtfitialïon de tiHner,
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Bocer , de Strasbourg , avait traduit en latin les écrits détachés publiés en allemand par Luther. Sous cette forme » ils atteignirent l'Espagne et l'Italie. Lus avec avidité, ils produisirent un grand effet. Bernard Schenk , allemand d'origine , mais, pensionnaire d'un couvent à Venise, écrivait à Spalatin, l'an 1520, que les livres du Réformateur étaient parfaitement connus dan$ le monastère, et que plusieurs en faisaient un très-grand cas. Ils devinrent même l'objet d'une attention si vive , que le patriarche de Venise enjoignit aux prédicateurs de son diocèse de lire la bulle du pape qui les condamnait et qui en excommuniait les détenteurs; mais le sénat s'y prit de telle sorte que le peuple eut le temps de sortir des confessionnaux et des temples avant qu'on eût publié l'édit d'excommunication.
Les aveux mêmes du cardinal Gampegge devant la diète de Nuremberg prouvent le crédit que les publications de Luther gagnaient dans l'esprit des Vénitiens, c Je ne m'afflige pas tant pour l'Allemagne,» dit-il, «que pour l'Italie , et particulièrement pour Venise , où les écrits de Luther circulent avec une rapidité alarmante. Les Allemands , naturellement curieux , aiment les nouveautés, mais ils s'en dégoûtent vite. Les Italiens, au contraire, retiennent avec opiniâtreté les idées qu'ils ont une fois embrassées. > Un autre contemporain, appartenant également à l'Italie, écrivait que c les fléaux y faisaient généralement plus de progrès qu'en Allemagne , à cause de la grande chaleur du climat ; en sorte que le Luthéranisme, qu'on pouvait envisager comme le fléau de la papauté, ne manquerait pas d'exercer unç extrême fureur, dès qu'il se serait emparé des esprits vifs et ardents des peuples italiens. ^
Environ dans ce même temps, Antoine Brncioli , de Florence, traduisit le Nouveau-Testament en langue vulgaire, et par là, il ne fut pas d'un faible secours à ceux qui favorisaient la Réformation ; mais il eût fallu pour assurer leur succès qu'ils eussent possédé un corps régulier de ministres de la Parole, et c'est là ce qui leur manquait. En 1542, Brucioli put remettre à ses concitoyens la Bible tout entière, dans un format portatif, et combien d'âmes sans doute qui, secrètement attachées h la foi protestante , trouvèrent dans le volume sacré la nourriture qu'il leur fallait.
Il n'est pas probable que la Réformation en Italie eût rencontré si peu d'opposition , sans les graves embarras où Rome se trouvait à l'étranger. Elle sentit enfin le péril de sa position , et. Tan 1530, elle donna des ordres pour qu'on fît une enquête exacte de tous ceux qu'avait infectés la nouvelle hérésie. Cependant, loin de parvenir du premier coup à étouffer la lumière, l'on ne réussit qu'à enflamlner le zèle de ceux qui avaient sincèrement embrassé la vérité. A Bologne même, résidence momenlanéè des papes, il y eut un respectable parti d'hommes dévoués, qui exprimèrent , en des termes sur le sens desquels on ne pouvait se méprendre, leur manière d*envisager Luther et la Réforme, t Les États d'Italie , » disaient-ils, » senties domaines de là Babylone, et le pape en est le tyran. Si ce n'est pas le règne de l'Antéchrist, que sera donc ce règne? Que faut-il de plus pour le constituer , que de fouler aux pieds et d'anéantir tout à la fois la loi et la grâce de l'Evangile, ses doctrines eï ses vérités, la paix et la liberté que Christ donne? »
€ chaque jour, > dit un auteur que nous avons déjà cité, € chaque jour de nouveaux écrits provoquaient à
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une lutte ouverte avec le papisme. Je ne sais s'il y avait en Italie une seule ville qui ne renfermât pas de nombreux admirateurs de Luther et de Zwingle , tous plus ou moins prêts à saisir la première occasion favorable pour faire profession de leur foi. Il y avait même à Venise les éléments d'une église naissante » et Mélancbton écrivit à ces néophytes comme à gens qui étaient bien instruits des principes généraux de la vérité et de la liberté. Peu d'années après on en vit quelques-uns sceller de leur sang la sincérité de leur foi (1). *
Pendant que, à Venise, la Réformalion gagnait ainsi du terrain , Ferrare et Naples se distinguaient dans la même carrière. La duchesse Renée, femme vraiment accomplie , zélée protectrice de Calvin , défendit la Réformatiôn par ses écrits et l'honora par la pureté de sa vie. Elle avait d'abord adopté les vues de Luther, mais elle se rangea plus tard à celles du Réformateur genevois. Par son influence personnelle , les doctrines de l'Evangile firent de grandes conquêtes à Ferrare ; et si le pape n'eût contraint le duc à chasser de sa cour tous ceux qui les favorisaient, il n'est pas douteux qu'elles ne se fussent généralement établies dans ses états. Mais comme cet acte de persécution ne portait après tout que sur un petit nombre d'individus, les progrès de la Réformation n'en Jurent pas complètement paralysés. Bon nombre de prédicateurs fidèles annonçaient la sainte Parole au peuple, et celui-ci prenait un vif intérêt à leur ministère.
Parmi les plus illustres , il faut remarquer Fulvius Moratus, qui instruisit tant de gens à aimer la vérité, ei
(1) STEBBifiG, Continuation de Milner.
dont rincomparable fille , Olympia Fulvia Morata , fut la merveille de son siècle et Tétonnement de la postérité. Elevée à Técole de TafiBliction, elle perdit son père qu'elle était jeune encore. Malgré la gêne de sa position, elle se dévoua tout entière au soutien de sa mère et au soulagement des Protestants persécutés. Par cette noble conduite elle s'attira la haine du duc et de ses ministres» ou» pour mieux dire , de tous les sectateurs du Papisme. Mais, avec le courage et la fermeté d'un martyr , à mesure qu'elle voyait ses concitoyens tomber l'un après l'autre sous les coups de Rome, elle s'élevait contre la pusillanimité et le manque de résolution qui laissaient lâchement les Réformés sous le Joug de leurs ennemis. Gomme elle était au plus fort du danger , un jeune médecin allemand lui offrit sa main, et l'emmena dans son pays. C'est de là qu'elle écrivait à un ami : t Je remercie Dieu de ce qu'il m'a estimée digne de l'affection de sou peuple. Je ne m'inquiète pas de ce que les autres peuvent penser de moi, qu'ils soient riches ou pauvres, savants ou ignorants. Vous me demandez si nous retournerons en Italie. Je ne le suppose pas ; car vous ne savez que trop combien il est difficile d'être chrétien là où l'Antéchrist est si puissant. J'entends dire que le pape s'anime d'une fureur croissante contre les saints , et à ce point que les persécutions précédentes n'auraient été que des jeux d'enfant en comparaison de celles d'aujourd'hui. Il dépêche ses ministres dans toutes les villes d'Italie , et il ne se laisse pas fléchir, comme son prédécesseur, par des prières et des supplications. L'année dernière, Farnuis, homme d'une foi et d'une piété parfaites, après avoir passé deux ans en prison, sans que ni la crainte de la mort , ni son amour pour sa femme et
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pour ses enfants eussent pu Tébranler, a fini par être étranglé, son corps a été livré aux flammes et ses cendres Jetées dans la rivière. Ainsi, bien que j'eusse le plus vif désir de revoir mon cher pays, j'aimerais mieux fuir au bout du monde que de me replacer sous une si atroce barbarie. »
La persécution la plus furieuse se déployait en eflet contre les Protestante de Ferrare. La duchesse Renée, persistant avec fermeté dans ses principes, fut retenue prisonnière à l'intérieur de son palais ; on lui refusa la vue même de ses enfants, et toutes ces insultes lui furent infligées par son mari, misérable instrument de la haine du pape. A la mort du duc, cette noble princesse dut se retirer en France dans son château de Montargis. Elle en fit un asile pour ceux qui soufi'raient la persécution par motif de conscience.
L'opposition que rencontra le Protestantisme à Venise fut encore plus violente et plus suivie. Dès que les émissaires de Rome virent la Réformation s'y consolider, ils employèrent tous les moyens propres à la détruire. Les Protestants furent, dans leurs personnes et dans leurs biens, exposés aux plus horribles outrages. D'après Balthasar Altierî, les cruautés qu'on exerça sur les prédicateurs de l'Evangile à Venise surfassent toute idée ; mais en même temps il déplore le^manque d'ensemble qu'il y avait entre les Protestants d'Italie. Il se plaint surtout de ce que les Suisses et les Grisons ne s'étaient pas entendus pour porter du secours aux victimes de la persécution. -
Le redoutable inquisiteur de l'époque était Annibal Grisone, homme dépourvu de tout sentiment humain , qui n'épargnait aucun de ceux qui se rattachaient à la
cause du Protestantisipe, sans distin^ctiop de riches ou de pauvres. Ce fut lui qui poussa le parti romaniste à lapider Tévêque Vergerio , connu par son penchant pour la Réforme. Rien ne put déterminer le digne évêque à renier ses convictions. Il les avait puisées dans la Parole de Dieu, et elles étaient gravées en son cœur comme sur du marbre. Il se souvenait de la mort atfreuse de François Spiera , qui , après avoir professé la foi protestante , l'abandonna par la crainte des hommes , et finit ses jours dans le plus horrible désespoir , comme s'il eut vu Tenfer prêt à l'engloutir. Cet effrayant spectacle avait. produit sur l'âme de Vergerio une impression ineffaçable ; et après avoir raconté cet événement dans tous ses détails, il ajoute ces mots pleins de force : « C'est pourquoi je déclare solennellement que je sm's prêt à souffrir tous les maux dont on pourrait me menacer à raison de ma foi. Que la volonté de Dieu se fasse, quoi qu'il arrive ! Je recevrai volontiers les afflictions, d'où qu'elles me viennent; trop heureux si mon sang et mes cendres pouvaient arroser et nourrir la précieuse semence que le Seigneur a jetée au milieu de nous par les mains de ses serviteurs ! Que si Ton m'envoie au bûcher sous les yeux de la multitude, je n'y périrai pas pour avoir été un évêque paresseux, débauché, coupable de malversations, mais j'y serai pour avoir, selon la lumière qui me fut donnée, discerné la vérité d'avec le mensonge. Il m'arrive même quelquefois d'être animé d'une telle ardeur, que j'ai peine à me retenir de me rendre auprès du légat du pape à Venise, de me précipiter devant lui et de m'écrier : Me voici. Où sont VQS cachots î Où s'allument vos bûchers ? Donnez-vous pleine satisfaction. Brûlez-moi pour l'amour de Christ ;
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oui, brûlez-moi, parce que j'ai cherché à consoler le malheureux Spiera et que j'ai parlé selon le commandement de Dieu (1).*
Cet homme si dévoué et si courageux se vit contraint h fuir de son diocèse, et à prendre Mantoue pour sa résidence. Quand il voulut occuper son siège au concile de
Trente, on le lui refusa. Il finit par être chassé d'Italie, et s'étant réfugié chez leg Grisons, il y devint, par sa prédication et par ses écrits, une des colonnes de l'église réformée.
Venise, Milan, Côme e\ les autres villes d'Italie furent tour à tour témoins du massacre des Protestants. François Gambia, qui avait embrassé la doctrine réformée dans un voyage qu'il avait fait à Genève , regagna Côme , poui' y subir le martyre avec june fermeté et une joie dignes des plus beaux temps de l'Eglise. Ce terrible spectacle excita l'indignation publique contre les persécuteurs ; mais , sourde à la voix de la raison, de l'histoire et de la Parole de Dieu, l'église de Rome poursuivait sa marche sangui-> naire. A force de cruautés et de martyres , le concile de Trente n'avait pas terminé ses travaux, que déjà la Réformation était comme éteinte dans toute l'Italie. L'exil, la piort et la trahison avaient fait disparaître, les uns après les autres , ceux qui s'étaient rangés sous la bannière de l'JEvî^Ujgile.
Parmi les chrétiens fidèles qui rendirent, en Italie, un courageux témoignage à la vérité, les uns même au prix de leur vie> il faut rappeler entre autres les Ochino, les Cœlio 3ec]ijndus Qurio et les Jean Molliô , hommes dont n'était pas lifigne la terre qui les porta.
(1) Vebgeru ^isl. Fr, Spierœ.ji. 77.