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Les Vierges Martyres, Martin

2. Nous ne parlons ici qu'en général, car nous savons qu il y a de nombreuses exceptions.

L'Eglise avait trouvé le monde grec et le monde romain dans un état de corruption sans doute plus profonde ; pour le renouveler, elle avait relevé la femme, Tavait purifiée, avait agrandi et ennobli son rôle jusqu'à en faire un instrument de régénération sociale par la chasteté conjugale et la virginité.

Tertullien, saintCyprien, saint Grégoire, saint Ambroise avaient proclamé les vierges le plus précieux joyau de l'Eglise et sa plus belle couronne. De la Motte Lambert suivit ces exemples. Des veuves et des jeunes filles s'étaient déjà réunies, désireuses de mener une vie plus chrétienne ; il voulut les former en un véritable Institut, et il composa pour elles des règlements dont les principaux points furent : les vœux de chasteté, de pauvreté et d'obéissance, la méditation quotidienne, la prière fréquente, la discipline trois fois par semaine, et le jeûne la veille de toutes les fêtes. Il les exhorta par des instructions spéciales :

1** A unir continuellement leurs oraisons, leurs pénitences et leurslarmes auxprières, aux douleurs et au sang du Sauveur, afin d'obtenir de Dieu la conversion des infidèles de l'univers, particulièrement du Tonkin et des royaumes confiés aux Vicaires apostoliques ;

2** A s'appliquer à l'éducation des jeunes filles, afin qu'en leur apprenant ce que les personnes de leur sexe doivent savoir, elles aient l'occasion d'expliquer aux chrétiennes et même aux païennes les principes de la religion ; il leur recommanda de n'interrompre ces instructions que pendant les plus rigoureuses persécutions ;

3® A prendre soin des filles et des femmes malades, soit chrétiennes, soit infidèles, et à joindre à leurs soins charitables des entretiens sur l'importance du salut étemel ;

4** A convertir celles qui mènent une vie scandaleuse, et à baptiser les petits enfants en danger de morti

Les autres articles du règlement se rapportent à ces quatre points fondamentaux, et les derniers sont les commentaires de ces paroles de saint Paul : « Que le dessein du Fils de Dieu, en mourant pour tous les hommes, a été de les obliger à mourir à eux-mêmes, à ne vivre que pour lui et pour imiter sa charité : pro omnibus mortuus est Christtis, ut gui vivant, non jam sibi vivant, sed ei qui pro ipsis mortuus est, »

A ces nouvelles religieuses, de la Motte Lambert donna le nom significatif d'Amantes de la Croix. Pauvres et saintes filles, elles Tout bien mérité ce nom, elles ont supporté tout ce qu'il exprime de douleurs, d'angoisses, d'amertumes humaines; mais aussi elles ont savouré tout ce qu'il prophétise de joie céleste et d'amour divin. Elles ont mené une vie de pauvreté, de travail, d'humiliation, parcourant tous les chemins de l'Annam, visitant ses bourgades et ses villes, afin de régénérer les enfants dans les eaux du baptême ; au péril de leur vie, elles ont caché les prêtres pendant les persécutions ; elles ont porté le pain des forts aux martyrs, jusque dans leur cachot; et pour couronner tant de vertus et tant d'héroïsme, elles ont confessé le nom de Jésus-Christ dans les tourments et dans la mort.

Les Amantes de la Croix et plus tard les Vierges chinoises, dont l'institution est due à un autre évêque de la Société, ont montré à l'Extrême-Orient la grandeur de l'humilité, la gloire de l'obéissance, la splendeur de la virginité.

Ainsi, sept ans après sa fondation définitive, la Société des Missions-Etrangères avait réussi dans l'exécution d'une œuvre que beaucoup jugeaient impossible, elle avait choisi des lévites, elle les avait instruits et élevés au sacerdoce, elle avait posé les règles fondamentales de l'organisation des églises, et enfin, ne redoutant pas de faire ce que d'aucuns eussent facilement traité de super*

flu, elle avait orné ces églises des fleurs du jardin que Jésus se réserve à lui seul.

Loi'squeMgT de la Motte Lambert quitta le Tonkin pour retourner k Siam, il fut arrêté par les vents contraires à Tembouchure du fleuve Rouge, il profita de ces jours d'attente pour adresser cette lettre aux religieuses :

a Pierre Lambert à nos chères Sœurs Agnès et Paule :

(c Mon embarquement précipité ne me permit pas le jour des Cendres de vous parler sur la perfection à laquelle Dieu a daigné vous appeler. Je vous écris pour vous avertir que vous étant données à Jésus-Christ, vous n'êtes plus à vous.

« Vous ne devez plus vivre que pour méditer ses souffrances, imiter sa vie crucifiée, croître chaque jour dans la connaissance et dans l'amour de ce céleste Epoux, et pour tâcher de lui plaire par une exacte fidélité à toutes vos obligations. C'est à quoi je vous exhorte autant que je le puis, sachant les grands avantages que vous en retirerez et qui rejailliront sur toute l'Eglise. Je vous recommande aussi très particulièrement le soin de vos compagnes ; ce sont des dépôts sacrés que Dieu a placés entre vos mains; mettez-leur souvent devant les yeux que la fin principale de votre état est de continuer la vie souffrante de Jésus-Christ, et de lui demander la conversion des infidèles et des mauvais chrétiens par vos oraisons, par vos jeûnes et par vos larmes ; mais surtout prenez garde qu'il importe extrêmement de faire tous ces saints exercices comme si nous tenions la place de Jésus-Christ.

« Dans l'état de gloire où il est entré» il ne peut plus les faire lui-même comme voyageur sur la terre ; mais il se sert de certaines âmes choisies qu'il remplit de sou esprit pour continuer sa vie mortelle et sacrifiée jusqu'à la consommation des siècles. Vous voyez par là, mes sœurs, quelle est la grandeur de votre dessein. Vous

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comprenez que vous devez être entièrement mortes aii monde et à vous-mêmes, c'est-à-dire aux sens, à la nature corrompue, à la raison purement humaine, pour ne plus^ AÎvre que de la vie de Jésus-Christ, en suivant ses maximes les plus élevées. Faites, je vous prie, des réflexions continuelles sur ces vérités, et ne m'oubliez pas devant Dieu.

« A la barre du Tonkin, 26 février 1670. »

Mgr Lambert était rentré à Siam depuis quelques mois,, lorsque deux prêtres et deux catéchistes cochinchinois se présentèrent devant lui, et, prosternés à ses pieds, lui dirent en pleurant : « Ayez pitié de vos enfants demeurés comme des orphelins sans père et sans mère. Vous seul, par votre présence, pourriez nous consoler de la perte que nous avons faite ; mais si vous ne pouvez venir avec nous, envoyez-nous au moins d'autres missionnaires, nous vous en supplions, au nom des chrétiens, dont nous vous apportons les lettres. »

*L'évêque lut les lettres et interrogea les messagers ; il apprit d'eux que Hainques et Brindeau étaient morts au commencement de 1671, empoisonnés par leur domestique, et, affirment plusieurs narrateurs, à l'instigation des Portugais.

Pendant son apostolat, Hainques avait baptisé 6,000 Annamites. Après sa mort, le mouvement des conversion» continua. Cette abondante moisson et Tabsence de tout prêtre décidèrent Mgr de la Motte Lambert à partir pour la Cochinchine, accompagné de deux missionnaires, Mahot et Vachet.

Né en Normandie, non loin d'Argentan, Mahot se distinguait par son humilité et son désintéressement.

alliés à une pureté si grande, que son biographe n*a pas craint de dire qu'il est mort vierge.

Doué d'une imagination exubérante, d'un jugement plus hardi que sûr, Vachet, natif de Bourgogne, fut successivement missionnaire en Cochinchine, professeur au séminaire de Siam, interprète d'ambassade, et mourut au Séminaire des Missions-Étrangères en 1720. Il a laissé de nombreux mémoires sur les origines de la Société, sur ses premiers évoques et ses premiers prêtres, sur la révolution de Siam en 1688 et sur le ministre de Siam, Constance Phaulcon. Ces mémoires dont on a publié ^ un seul fascicule sont écrits d'une plume alerte, colorée, qui ne recule ni devant le mot à l'emporte-pièce, ni devant le trait acéré, mais qu'il est peut-être bon de ne consulterqu'avec une certaine réserve. Une tempête assaillit les voyageurs sur les côtes du Binh-thuan; les matelots épouvantés redoutaient à tout instant d*être engloutis ; calme comme dans sa demeure, Mgr Lambert récitait son bréviaire, Vachet s'étonna : « L'état où nous nous trouvons, repartit Tévêque, est une suite de notre engagement. Tout ce qui doit nous occuper, c'est que nous sommes dans l'ordre de Dieu. » Après deux mois d'une navigation périlleuse, ils abordèrent au Binh-dinh que Mahot fut chargé de desservir.

Les chrétiens accoururent de toutes parts pour saluer le Vicaire apostolique et parmi eux, le quan Bô ou chef du service administratif qui le pressa de visiter le Tong-doc (gouverneur général de la province), païen favorable à la religion. Cette proposition fît trembler les fidèles, peu confiants dans les dispositions du mandarin ; le prélat les rassura, et un capitaine chrétien, chef d'une

i. Cette publicaUon a été faite pnr les soins de M. Rousseille, direc leur du Séminaire des Missions-Étrangères.

compagnie de soldats, répéta à cette occasion le mot de l'apôtre saint Thomas : « Allons, et s'il le faut, mourons avec lui. »

Ces craintes ne se réalisèrent pas; le gouverneur témoigna un vrai respect à l'évêque; il lui rendit sa visite, mais pendant la nuit, dans la crainte de quelque indiscrétion, il promit qu'il n'arriverait rien de fâcheux, pourvu que les chrétiens fussent prudents et ne tinssent pas de réunions trop nombreuses. Si néanmoins, la persécution s'élevait, il offrait au prélat un asile dans sa maison, où personne n'aurait la pensée de venir le chercher. En se retirant, il lui remit un passeport écrit de sa main et scellé de son sceau.

De la Motte Lambert, accompagné de M. Vachet, partit ensuite pour la province de Nha-ru, le Phu-yen actuel. Le gouverneur était chrétien, mais encore faible dans la foi, et selon Thabitude de beaucoup de mandarins, il avait, outre sa femme légitime, plusieurs femmes de second rang. Il reçut néanmoins le vicaire apostolique avec honneur, et, le lendemain, le pria de célébrer la messe dans sa maison; l'évêque s'en excusa, il lui fit comprendre que le Dieu de toute pureté ne pouvait habiter, ne fût-ce qu'un instant, dans une maison souillée; et il profita de l'occasion pour représenter à son hôte le désordre honteux dans lequel il vivait et l'exhorter vivement à se corriger.

Le mandarin sembla s'humilier sous la remontrance de son premier pasteur; il se confondit en protestations et en promesses selon la coutume annamite , mais pendant que ses lèvres sollicitaient le pardon de ses fautes, son cœur songeait à la vengeance.

11 prépara pour ses deux visiteurs une magnifique collation, dont tous les mets étaient empoisonnés. Heureusement les missionnaires ne touchèrent qu'à deux oranges confites; à peine descendus dans leur barque^

ils se sentirent frappés, Tévêque plus gravement atteint dut recevoir T Extrême-Onction, et attendre plus d'un mois avant de continuer son voyage.

A quelque temps de là, le feu prit par accident à la chambre à coucher de ce mandarin, et le malheureux, à moitié dévoré par les flammes, confessa publiquement son crime, et reconnut le châtiment de Dieu.

Tout à coup, des bruits sinistres se répandirent sans motif bien apparent : la persécution avait éclaté dans la province du Quang-ngai où venait d'arriver Févêque ; on n'attendait qu'une réunion nombreuse pour mettre la main sur celui-ci et s'emparer des nouveaux chrétiens ; ailleurs on avait déjà commencé et emprisonné plus de trente fidèles. Les deux sœurs de la reine, qui étaient baptisées, envoyèrent dire aux missionnaires de se cacher soigneusement et d'interdire les assemblées.

Le Vicaire apostolique se retira dans la maison d'une pieuse veuve nommée Lucie Ky, où il demeura enfermé le plus secrètement possible pendant environ six semaines. Il profita de ce temps pour établir dans cette maison un couvent d'Amantes de la Croix, comme il l'avait fait au Tonkin l'année précédente.

Le calme étant revenu, il voulut aller dans la chrétienté de Binh-sung, prier sur la tombe de son ancien pro vicaire, M. Hainques. Par suite de la vénération que les chrétiens de cette paroisse avaient gardée pour leur missionnaire, ils s'étaient avisés d'introduire son nom dans les litanies des saints. Si le sentiment n'avait, par certains côtés, rien de blâmable, le fait ne pouvait être toléré, Mgr de la Motte Lambert le défendit et enseigna aux fidèles comment ils devaient honorer le prêtre dont ils avaient conservé un si pieux souvenir. Après avoir rendu cet hommage à son dévoué collaborateur, il prit la route de Faï-fo; comme on se défiait, et pour cause, des Portugais, il se réfugia dans une petite

loO HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA SOCIÉTÉ

lie écartée, où il logea dans une misérable cabane faite de quelques pieux recouverts de paille. Aux chrétiens qui s'excusaient de le recevoir si mal, il répondit en souriant que le fils de Dieu était encore plus mal logé à Bethléem.

Son premier soin fut de convoquer auprès de lui tous les catéchistes et les chefs de chrétientés, pour entendre leurs rapports surTétatde la mission, leur donner ses instructions et surtout rétablir la paix parmi eux. L'historien de la Cochinchine religieuse * a indiqué en traits légers, mais précis, les troubles de la situation qui avaient attristé les Vicaires apostoliques à Siam, Deydier au Tonkin, Chevreuil au Cambodge, et que Mgr de la Motte Lambert retrouvait devant lui : « A l'exemple des premiers fidèles de l'Eglise de Corinthe, dit-il, dont les uns étaient pour Apollon, les autres pour Paul, oubliant qu'il n'y a dans l'Eglise qu'un seul pasteur, qui est le Christ, les catéchistes annamites s'étaient partagés, les uns tenant pour les anciens missioimaires qui leur avaient apporté la foi ; les autres, pour les nouveaux envoyés du Saint-Siège; les intrigues des Portugais avaient envenimé la querelle et fomenté par toute la mission l'esprit de division et de schisme ; un certain nombre de chrétientés, depuis l'exil des Jésuites, en 1663, se tenaient à l'écart des missionnaires envoyés par la Propagande, et les regardaient comme des intrus. »

Afin d'apaiser ces dissentiments, l'évêque fit traduire en annamite et publier les bulles apostoliques qui l'établissaient Vicaire du Saint-Siège en Cochinchine ; il usa envers tous d'une douceur et d'une modération qui ramenèrent beaucoup d'égarés ; mais les germes de cette division restèrent pendant plusieurs années encore au fond des âmes, toujours prêts à se développer et à porter

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