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Partie septentrionale de la province du Quang-binh

Tantôt les bienfaits, tantôt les châtiments accéléraient les progrès de la foi ; un chrétien et sa femme furent frappés d'une maladie étrange et inconnue, aussitôt après avoir marié leur fille à un païen ; un conseiller du roi qui avait sollicité et obtenu un édit de persécution fut cassé de sa charge, son fils et sa fille moururent de malemoi*t. Sur les lèvres des païens eux-mêmes, on rencontrait l'aveu de la puissance divine. « Le Maître du ciel vous» a bien protégés, disait à ses derniers instants un dénonciateur des missionnaires, je n'ai rien négligé pour vous perdre, et il vous a délivrés de tout. »

La guerre civile changea le cours des travaux de M. Deydier, mais sans l'arrêter. Une famille puissante, celle des Mac, après avoir rendu de grands services à son pays, avait été comblée d'honneure; peu à peu son ambition grandissant avec le succès, elle avait envahi toutes les charges du royaume. En 1527, son chef, Mac-dang-dong franchit le dernier degré qui conduisait au trône, il déclara que la maison des Lé avait cessé de régner et se proclama roi. Entre les usurpateurs et les partisans du prince légitime, la première lutte dura 66 ans; enfin en 1593, Lê-the-tông rentra dans sa capitale, conduit par le général vainqueur Trinh-tong. Les Mac se retirèrent vers le nord ; on leur laissa la province de Cao-bang, d'où ils continuèrent à ravager les provinces tonkinoises voisines de leurs possessions. Afin de briser cet ennemi sans ce sse renaissant, Trinh-thac qui gouvernait sous le règne de Lê-huyen-tong-muc, pénétra dans la province de Gao-bang en 1667 et en 1668, la

parcourut en vainqueur et en chassa le dernier descendant des Mac ^ .

Pendant cette guerre qui laissait le delta en paLx, Deydicr revint à Héan, fit partir pour Siam ses deux principaux catéchistes, Hien et Hué, en priant Mgr de la Motte Lambert de leur conférer les saints ordres.

Dans la lettre qu'il écrivit à Tévêque, il lui cita les curieuses paroles du roi du Tonkin à propos de l'ordination des prêtres indigènes : « Je ne puis m'empêcher de vous dire la plainte que le roi a souvent répétée, de ce que toutes les autres nations se servent des Tonkinois poiîr en faire des prêtres de leur Dieu, chacune selon sa religion, et qu'il n'y a que les seuls Portugais qui ne veulent pas les élever à cette dignité dans la leur 2. » C'est chose assez singulière de rencontrer la même pensée chez le Pontife romain et dans l'esprit d'un souverain païen, et peut-être jugera-t-on que le reproche adressé par ce dernier n'est pas sans force pour prouver l'utilité du clergé indigène. n

Le Vicaire apostolique plaça au séminaire les catéchistes de M. Deydier, les instruisit et les ordonna au mois de Mai ou de Juin 1668. Ils furent avec les deux prêtres cochinchinois, choisis et préparés par Hainques, les premiers nés du clergé annamite, la première de ces nombreuses générations de prêtres indigènes que nous retrouverons courageux, habiles, zélés, vertueux, vrais soutiens de leurs églises et de leurs compatriotes, aux heures les plus sombres de la persécution, en un mot, dignes, à de rares exceptions près, de cette parole que l'évèque avait prononcée sur leurs fronts inclinés au jour de leur consécration : « Vous êtes la race choisie, le sacerdoce royal, la nation sainte, le peuple conquis, afin

. 1. Hisloire ancienne et moderne de l'Annam, p. 129, 168. 2. Journal de la Mission du Tonkin,

que vous annonciez les grandeurs de Celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière. »

Après leur retour au Tonkin, ils aidèrent Deydier dans les travaux de son apostolat de pins en plus fécond^ surtout dans les paroisses de Dong-K!huoi, de Kien-lao, de Tra-lu et de Lang-lang.

En apprenant cette extension de l'Eglise tonkinoise^ de la Motte Lambert pensa que le moment était venu de régler Torganisation des paroisses et des districts et d'affermir le bon ordre et la paix. En l'absence de Mgr Fallu, cette charge lui revenait.

Au mois de juillet 1669 ^, accompagné de M. de Bourges récemment revenu d'Europe, et d'un nouveau missionnaire, Bouchard*, il s'embarqua sur le vaisseau d'un marchand originaire de Bourgogne, Junet. A l'entrée du fleuve Rouge, il fît prévenir Deydier de son arrivée. Hélas ! le moment était loin d'être propice. La persécution occasionnée par le zèle peu modéré d'un officier de la cour, et par l'arrivée de religieux portugais durait depuis quelques mois; elle n'était pas violente, mais elle révélait assez les mauvaises dispositions du gouvernement. Deydier avertit l'évoque, en même temps que deux gardes montaient sur le navire français, pour empêcher le débarquement des marchandises, avant l'examen qu'en devaient faire les mandarins.

La situation devenait embarrassante.

Le Vicaire apostolique craignait d'être découvert et de causer un redoublement de persécution; les objets du culte étaient également compromettants; pour les soustraire aux regards du mandarin, Junet s'avisa d'un statagème de marin, il invita les soldats annamites à

1. Le 23 juillet; il arriva au Tonkin le 30 août suiTant après avoir touché à nie de Hai-nan.

2. Du diocèse d'Evreux, licencié de Sorlïonne, mort k Faï-fo, le 14 février 1682.

souper, et leur sen'it plusieurs bouteilles de son meilleur vin. Les soldats regardèrent comme un devoir de faire honneur à la générosité du capitaine, et, dit le chroniqueur, « ils burent assez pour avoir besoin de dormir. »

On fit alors passer les objets, qu'on voulait dérober aux perquisitions mandarinales, dans la barque d*un prêtre indigène qui les mit en lieu sûr.

Dès que le vaisseau fut arrivé en vue de Héan, deux officiers le visitèrent minutieusement, relevèrent le détail de sa cargaison, demandèrent ce qu'il venait faire au Tonkin, et s'il y avait des prêtres à bord. Le capitaine répondit que, selon la coutume des Français, il y avait un aumônier, et il leur présenta Mgr de la Motte Lambert qui seul avait gardé le costume ecclésiastique : a Le navire, ajouta-t-il, appartient à la nouvelle compagnie de France, cpii désire fonder un comptoir commercial à Héan. •

On transmit cette réponse au roi qui s'en montra satisfait, et défendit d'inquiéter ou de punir ce prêtre, venu dans son royaume sans connaître sa défense. Toutes les difficultés eussent été aplanies, si les Portugais et les Hollandais, redoutant la concurrence commerciale des Français, n'avaient eu l'audacieuse infamie de dénoncer nommément Tévêque et les missionnaires.

Une nouvelle visite, plus sévère que la première, n'amena heureusement la découverte d'aucun objet compromettant; mais les mandarins soupçonneux menacèrent de mort Junet et de Bourges, maltraitèrent de la Motte Lambert, et établirent autour du navire une surveillance rigoureuse.

Les chrétiens conseillèrent alore au Vicaire apostolique d'adresser une requête au roi et de lui offrir des présents. Un eunuque chrétien, Tuyên, exposa au prince les avantages du commerce avec la France, dont la puissance était sans égale en Europe, les marchandises les

meilleures et les commerçants les plus probes. « Puisqu'il en est ainsi, répliqua le prince, que les Français viennent dans mon royaume, je leur accorderai de plus grands privilèges qu'aux Hollandais, et dès maintenant, s*ils le désirent, je leur donnerai un terrain pour y établir une factorerie. »

Il permit à l'équipage de descendre à terre, l'invita même à assister à la revue de son armée et aux exercices de ses éléphants de guerre. Les officiers et les matelots s'empressèrent d'aller voir défiler les bataillons annamites, tandis que Mgr de la Motte Lambert appelait près de lui les catéchistes, se faisait reconnaître par eux pour leurévêque légitime, en choisissait sept et les ordonnait prêtres ^ .

Peut-être un docteur de Sorbonne eûtril trouvé ces prêtres insuffisamment versés dans les subtilités de la philosophie, incapables de soutenir une thèse sur plusieurs questions théologiques, absolument ignorants en physique, en chimie, en astronon^ie; mais ils possédaient des qualités plus nécessaires à leur état et que la science n'aurait pas remplacées : un grand bon sens, beaucoup de tact dans la conduite des choses et des hommes, une foi vive et une humble défiance d'euxmêmes. En les choisissant, de la Motte Lambert et Deydier s'étaient inspirés des traditions apostoliques; les élus étaient des hommes pieux, prudents, réser>'és et sûrs comme les Seniores des premiers siècles de l'Eglise. Tous, d'ailleurs, sauf le P. Vite Van Tri, dont l'extraordinaire vertu méritait cette exception, étaient avancés en âge.

1. Décrets de la Propagande sur le clergé indigène, — pour leur patrimoine, 23 novembre i665; Colleclanea, etc., n» 141, p. 83, — pour titre d'ordination, i3 mars 1665; CoUeclanea, n" 182, p. 345, — pour les lettres dimissoriales, i3 Janvier 1665; CoUeclanea^ n" 190, p. 150.

Martin Mat aTait 66 ans

Antoine Van Hoc 56 —

Philippe Nhum 50 — ^

Simon Kien 60 —

Jacques Van Chu 46 —

Léon Thu 45 —

Vite Tri 30 —

L'évêque conféra ensuite les ordres mineurs à dix catéchistes, la tonsure à vingt autres.

C'était un grand point, sans doute, de posséder après quelques années de travail, neuf prêtres indigènes, trente lévites, des catéchistes nombreux et fidèles; mais une chose non moins importante restait à accomplir : donner à ce clergé et à ses auxiliaires des règles de conduite. Chargés d'établir un nouvel ordre de choses, les Vicaires apostoliques devaient être des organisateurs plutôt que des ouvriers. Jetant les bases d'un édifice qu'ils n'achèveraient pas, ils devaient indiquer la raison, Tagencement des différentes parties dans un plan complet que leurs successeurs n'auraient plus qu'à suivre. C'est pour^ quoi, le 14 février 1670, Mgr de la Motte Lambert tint à Dinh-hien, province de Kit-nam, aujourd'hui de Namdinh, le premier synode du Tonkin, dont les statuts, au nombre de trente-trois, renouvelèrent, en les appliquant à des cas particuliers, la plupart des dispositions contenues dans les Monita.

Les principales décisions nouvelles furent : la division du Toukin en neuf districts et la tenue chaque année d'une réunion synodale. Les actes du synode de Dinhhien furent approuvés par le Pape Clément X, le 23 décembre 1673, dans la bulle ApostolatiU ofpcium.

Après avoir fixé des règles de gouvernement à son clergé naissant, de la Motte Lambert tourna ses regards vers une autre portion de ses ouailles. Evêque envoyé pour fonder des églises et évangéliser les nations païennes, il voulut offrir à ces églises tous les moyens d'action et

tous les éléments de succès, à ces nations le spectfuole de toutes les splendeurs et de toutes les noblesses du catholicisme.

Près du prêtre combattant au grand jour, il plaça la religieuse, la vierge priant au fond de son cloître, se dépensant au chevet des malades, se dévouant à Tinstruction des enfants.

(( La virginité est la fleur de la pudicité, elle en est le rayon le plus pur, le parfum le plus délicat. Les peuples les plus corrompus l'ont tous tenue en singulière estime ^ . » Rome avait ses vestales au long vêtement blanc; la Gaule ses druidesses au front couronné de verveine et de gui sacré ; rExtrême-Orient possède des institutions analogues; Siam a ses talapouines, rAnnaro et la Chine leurs bonzesses auxquelles la continence est imposée. La pudeur est donc en honneur, elle exerce sur la vie publique et sur la législation un incontestable empire. Le mariage est un rit religieux, l'adultère est puni par la mort ou par l'esclavage, l'honneur de la femme n'est pas un vain mot, et la mère a quelque droit au respect de ses fils.

Mais mêlées à ces dernières lueurs que l'àme de riiomme a gardées, vestiges du soleil éclatant qui l'illumina à son origine, que d ombres ou plutôt que de ténèbres! Pour n'être absolument ni dégradée, nia\ilie, la femme d'Extrême-Orient n'est nulle part, au sens chrétien du mot, la compagne de Thomme. Elle est ordinairement traitée en inférieure par son mari, ne sait ni lire ni écrire, ne connaît que sa cuisine et quelques prières qu'elle marmotte sans les comprendiv ; la polygamie est dans les hauts rangs de la société et le divorce trop fréquent*.

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