‹ Histoire générale de la Société des missions-étrangères [microforme]Chapitre 54 sur 248 · D'Auray, parti en 1773, mort le 8 janvier · texte numérisé non relu

D'Auray, parti en 1773, mort le 8 janvier

une nouvelle délation. Une pauvre veuve, ayant religieusement conservé les linges ensenglantés, les montra à quelques fidèles. Ce fait fort simple fut bientôt transformé en un crime contre la sûreté de l'État. Un assez mauvais chrétien, débiteur des missionnaires, désireux d'échapper au payement de ses dettes et sans doute aussi d'obtenir des faveurs des mandarins, pensa que les circonstances étaient propices. Il présenta contre les prisonniers cette accusation : « L'évèque et les prêtres ont recommandé à cette femme de garder les linges teints de leur sang, de les laisser sécher sans les laver et de les envoyer en Occident, afin d'exciter la colère des Européens contre le royaume de Siam. Ils ont caché dans leur demeure des fusils et des munitions et comptent armer leurs chrétiens pour seconder les étrangers. »

Sans croire absolument à ces calomnies, le roi fit défense aux navires prêts à partir pour Batavia de recevoir aucune lettre des chrétiens, etil traduisitles accusés devant un tribunal composé de plusieurs grands mandarins, qui lut la plainte déposée contre eux. Is opposèrent aussitôt cette réponse péremptoire : «Il suffit d'une visite domiciliaire pour démontrer la fausseté de l'accusation dont nous sommes victimes. »

Les juges s'empressèrent d'aller au presbytère et à l'évêché, d'ouvrir les meubles et les malles, ils ne trouvèrent ni poudres, ni fusils, et furent à ce point convaineus de l'innocence des missionnaires qu'ils leur propo-

sérent de poursuivre le calomniateur. Les victimes refu-

sérent : « Ce n'est pas la coutume des chrétiens d'agir

ainsi, répondirent-ils, et non seulement nous pardon-

nons à notre accusafeur, mais nous lui remettons sa dette et l'autorisons à partir quand il voudra. » Cette éclatante justification ne leur rendit cependant pas la liberté, et ce fut seulement huit à neuf mois plus tard

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que sur la demande d'un officier anglais de passage à Siam, on leur ôta la cangue et les ceps.

Le 14 août, on les conduisit devant le premier ministre qui leur promit la liberté à condition que les chrétiens se porteraient caution pour eux. Les fidèles s'écrièrent d'une commune voix qu'ils étaient tous les garants de leurs pères, trop heureux, ajoutaient-ils, de payer de quelque manière les bienfaits qu'ils en avaient reeus.

Néanmoins, avant de laisser partir les captifs, le ministre voulut les obliger à signer la promesse de ne plus défendre aux officiers de boire l'eau du serment, et de ne rien faire contre les coutumes du royaume, Mgr Le Bon, MM. Garnault et Coudé protestèrent de leur obéissance aux coutumes nationales tant qu'elles ne seralent pas contraires à la religion catholique. Cette restriction donna lieu à de nouvelles conférences entre les mandarins : les uns parlaient de renvoyer les missionnaires en Europe, les autres vantaient leurs vertus et leur charité à l'égard des Siamois, l'utilité que Île commerce du royaume pouvait retirer de leur présence. Ces derniers finirent par l'emporter, et les portes de la prison s'ouvrirent pour les captifs, sans autre formalité que le cautionnement des chrétiens.

La tranquillité ne fat pas de longue durée. Phajatak, dont l’activité était toujours en éveil, avait employé ses loisirs à composer un code de superstitions. En 1778, il voulut en faire l'inauguration par une procession solens nelle sur le fleuve. La fête devait durer trois jours, tous les habitants de Bangkok, quelle que fût leur nationalité, Chinois, Annamites, Laotiens, Indiens, Malais, recurent ordre d'y être présents.

Pendant la cérémonie, le roi monta a unetribune élevée sur les rives du Ménam ct assista au défilé; ne voyant pas de chrétiens, il eut un brusque mouvement de colère. « Je connais, s'écria-t-il, la cause de l'abgten-

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tion des catholiques, je finirai bien par les réduire à l'obéissance, et si l’évêque et les missionnaires s’opposent à moi, je les ferai tuer, mais, ajouta-t-il, ils se laisseraient tuer et mourraient comme des bètes. »

Le lendemain, un peu apaisé par les explications d’un haut mandarin, ilse contenta d'exprimer son zèle pour le salut du genre humain. « Je voudrais conduire le monde dans le droit chemin, les chrétiens ne veulent pas me suivre, ils se perdront, c’est leur affaire. » Les intentions du souverain siamois étaient presque aussi bonnes que son ignorance était grande et son esprit absolu.

Quelque temps après, un jour de solde, il s'emporta de nouveau contre les chrétiens : « À quoi bon donner la paye à ces gens-là? ils ne veulent assister à aucune de nos cérémonies, ils refusent même de venir jouer de leurs instruments à ma suite dans nos jours de fêtes. » Les assistants murmurèrent les noms de l’évêque et des missionnaires, et le roi conelut : « Pas de payes pour les chrétiens tant que l'évêque et les prêtres ne partiront point. » Cette menace connue dans le peuple inspira la crainte d’une persécution plus grave; les fidèles en pleurs se précipitèrent dans leséglises, conjurant le Seigneur de les sauver, et une nouvelle procession ayant eu lieu, quelques-uns d'entre eux y assistèrent dans l'espoir que leur obéissance désarmerait Le roi.

Mgr Le Bon s'indigna de ce compromis, etle dimanche suivant, à la messe, il publia une sentence d’excommunication contre les coupables. Excepté un, tous les excommuniés reconnurent leur faute et implorèrent le pardon que l'Église ne refuse jamais à la faiblesse repentante.

Phajatak sut le fait, et mieux disposé sans doute, il sembla comprendre la valeur morale des catholiques et leur droit à la résistance, il adressa mème des reproches au barcalon de ce qu'il l'excitait contre eux : « Me vovant l’autre jour dans un moment de colère, lui dit-il,

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vous avez cherché à m'animer davantage. Les chrétiens sont fermes dans leur religion au lieu que vous, vous êtes comme un animal à deux faces: vous pouvez être sûr que si j'en étais venu à quelques excès contre eux, vous l'auriez payé, vous en auriez été vous-même la victime. »

Ce n'était là qu'un éclair de bon sens, traversant la nuit d'orgucil et de paganisme qui, hélas! enveloppait ordinairement l'esprit du roi.

Bientôt ces excitations et ces froissements multipliés produisirent sur lui une irritation sourde dont le résultat fut l'exil des missionnaires. Vers la fin de l’année 1779, Mgr Le Bon et MM. Garnault et Coudé furent cités devant les tribunaux. insultés, frappés et enfin bannis du royaume. Dénués de tout en quittant Bangkok, obligés d'errer au hasard avant de pouvoir gagner Pondichéry, les trois confesseurs de la foi essuyèrent des fatigues et des privations sans nombre.

Mgr Le Bon, déjà courbé sous le poids des années ct épuisé par les travaux, par les persécutions et les peines qu'il avait éprouvées pendant trente-cinq ans d'apostolat, succomba à Goa le 27 octobre 1780, Ses deux compagnons d'exil rentrèrent à Siam en 1782, l'année même où Phajatak, devenu fou, était massacré par le peuple fatigué de ses violences. Ils prouvaient une fois de plus que, chassés par la guerre étrangère ou par la haine persécutrice des ennemis du catholicisme, les missionnaires, ainsi que nous l'avons dit plus haut, ne désespéraient jamais de leur œuvre et persévéraient jusqu'à la fin dans leur sainte vocation.

Malheureusement, ces événements entravaient la marche et les succès de la Société dans les missions de Pondichéry et de Siam qui auraient eu, à ce moment, un profond besoin de tranquillité afin de pouvoir se reconstituer et retrouver queique chose de leur ancicnne prospérité.

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