‹ Histoire générale de la Société des missions-étrangères [microforme]Chapitre 87 sur 248 · De Honfleur, parti en · texte numérisé non relu

De Honfleur, parti en

« J'en ai acheté quelques-uns, disait-il, autant que mes ressources me le permettent, et je les ai envoyés à Manille au couvent des Dominicains qui veulent bien s'en charger, » On vit les officiers des vaisseaux français faisant escale à Macao acheter des enfants païens et les confier aux missionnaires, A l'époque où nous sommes, 11 y à une recrudescence de zèle pour cette œuvre, et c’est au Su-tchuen que tout d'abord elle est la plus vive. Cette mission avait pris la première place : jusqu'à ce jour, elle l'a gardée.

Dans les comptes rendus de ses travaux à la Propagande et au Séminaire, Mgr Pottier commence en 1770, à donner la statistique des baptèmes des enfants de paiens; à cette date, ils sont de 68: l'année suivante de 77; en 1775, ils s'élèvent à 454: en 1778 à 1015, en 1779 à 30,000, en 1780 à 14,939, en 1781 à 21,000. Qui avait donc produit cette élévation subite et si considérable? IL en faut faire honneur aux hommes et aux événements.

Les missionnaires avaient déployé beaucoup de zèle, les circonstances étaient venues en quelque sorte à leur aide, en leur faisant voir plus clairement le bien que Dicu attendait d'eux, par le spectacle de maux pressants

et faciles à secourir.

[est à remarquer d’ailleurs que beaucoup d'œuvres se fondent ainsi. Le besoin auquel elles répondent existait, mais ne se faisait sentir que faiblement et ne sollicitait qu'imparfaitement l'attention, Un jour, il éclate plus vivement, il frappe les intelligences, il émeut les cœurs, une œuvre est créée pour y donner satisfaction. mais le moment de l'épreuve passé, on s'aperçoit que le besoin reste, qu'il est beaucoup plus grand qu'on ne l'avait supposé et que l'œuvre conserve son utilité: elle

continue alors d'exister, de s'affermir, de porterdes fruits. En 1777, une famine épouvantable, bientôt ageravée } ? (av À es

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par la peste, ravagea le Su-tchuen. La malpropreté des villes, la nullité des secours de l’art, l’absence d'une police régulière, tout contribua à multiplier la mortalité. La maladie frappa plus encore les enfants que les grandes personnes, les missionnaires ne pouvaient rester insensibles à de pareilles misères.

Mgr Pottier engagea ses prêtres à envoyer partout des chrétiennes fidèles ayant quelque notion de médecine, afin de rechercher les enfants malades et de les baptiser.

L'évèque donnait aux femmes principalement chargées de ce ministère les instructions suivantes : Baptiser indifféremment tous les enfants des pauvres dans les lieux où la maladie est plus violente et sévit plus particulièrement sur les indigents; mais dans les endroits où la mortalité est moins grande, ne conférer-le sacrement qu'à des enfants déjà atteints par la contagion, ou d'une mauvaise constitution ou enfin privés d’une nourriture convenable. M. Moÿe s'était déjà mis à l’œuvre avec l’ardeur qui le caractérisait, il redoubla d'activité, 1l exhorta toutes les femmes chrétiennes libres de leur temps à se faire baptiseuses. N'en trouvant pas autant qu’il le désirait, il ne craignit pas d'employer à cet office de charité plusieurs des Vierges chrétiennes qu'il dirigeait avec le succès dont nous avons parlé plus haut.

C'était une innovation très hardie, car, en Chine, les jeunes filles ne peuvent voyager seules ni mème aller en visite. Cet exemple ne fut pas suivi, et il ne pouvait l'être, mais il montre combien M. Moïÿe était désireux du salut des âmes d'enfants. Ce fut dans son district et particulièrement dans la grande ville de Tehong-kin que la moisson fut la plus abondante, Les habitants des campagnes, pressés par la faim, y accoururent de toutes parts, et les mandarins furent bientôt dans L ; ‘gation de nourrir toute une population d'affamés. [ls établirent

une sorte de camp à une demi-lieue de la ville, et firent des distributions de riz à la multitude. Lorsque les femmes chrétiennes se présentèrent et demandeèrent l’entrée du camp, les satellites les repoussèrent. « Vous ne venez pas sans doute manger le riz des pauvres, » leur dirent-ils ; etsur leur réponse qu'elles ne voulaient que distribuer des remèdes aux malades, ils les laissèrent circuler librement au milieu de la foule des affamés et des pestiférés. Bientôt, touchés de cette charité, les mandarins les prirent sous leur protection et leur facilitèrent sans le savoir l'accomplissement de leur pieuse mission.

A deux journées de marche de Tehong-kin vers l’ouest, une vierge chrétienne, Catherine Lô, donna l'exemple d'un admirable courage : après avoir ranimé la ferveur dans l'âme de ses parents très nombreux et presque tous chrétiens, elle se dévoua à l'œuvre du baptème des enfants. Accompagnée de sa mère qui voulait la préserver de tout blâme, elle fit un atalogue exact des deux mille enfants qu'elle baptisa, afin de savoir ce qu'ils étaient devenus. Quelques mois après, elle parcourut la même contrée, désireuse de pourvoir à leur éducation s'ils survivaient, et elle constata qu'ils étaient tous morts ; elle avait donc procuré le bonheur éternel à deux mille créatures qui, sans l'activité de sa foi, en eussent été à tout Jamais privés,

Une autre intrépide chrétienne avait baptisé quinze cents enfants, quand elle eut occasion d’administrer le sacrement de la régénération au fils malade d’un prétorien ; l'état du petit néophyte avant empiré, on fit remarquer au père que tous les enfants baptisés par cette femme étaient morts. Aussitôt, escorté d'une multitude furieuse, cet homme se précipite chez la chrétienne, l’accable d'injures, la menace de mort: « qu'on apporte des chaines et qu’on la conduise au tribunal, » s’écriait la populace. « Ils n'ont pas besoin de chaines,

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répond la chrétienne, je marcherai la première, » Mais comme en Chine les plus effrayantes menaces sont loin d'être suivies d'effet, tout se borna à exiger que, par un écrit signé de sa main, elle déclarat répondre sur sa tête de la vie du malade. Elle signa, et au bout de quinze jours, l'enfant n'étant pas mort, elle fut laissée libre.

Pendant deux ou trois ans, les missionnaires firent les plus grands sacrifices en faveur de cette œuvre,

« Plusieurs ont vendu leurs habits, disait Mgr Pottier, nous avons emprunté des sommes considérables, on nous à fait des aumônes, afin de pouvoir continuer dans les mêmes proportions. »

M. Moÿe rédigea un Avis aur dmes charitables d'Europe, afin de provoquer, s’il était possible, un mouvement général en faveur des enfants chinois moribonds ou abandonnés. Après avoir raconté les travaux déjà faits et les résultats obtenus, il concluait en exposant la facilité de cette œuvre, ses avantages, et les mérites qu'acquerraient les bienfaiteurs. « J'espère quesi l’on m’envoie d'Europe tous lesans mille livres pour cette bonne action, je ferai baptiser chaque année, au moins mille enfants, peut-être deux mille ou trois mille, ou quatre mille. Mais quand ce ne serait que mille, acheter et sauver une âme au prix de vingt sols, c’est l'acheter à bon marché. Parce moyen, les âmes d'Europe auront part à cette œuvre et multiplieront tous les jours le nombre de leurs intercesseurs dans le ciel. Sion ne nous envoie point d'argent, au moins qu'on nous aide par de ferventes prières, et la Providence suppléera à tout. »

C'est le premier appel général, du moins à notre connaissance, qui ait été adressé aux fidèles d'Europe en faveur de l’œuvre du baptême des enfants de païens, I n'eut qu'une publicité restreinte. Les amis de M. Moÿe

furent à peu près les seuls à le connaitre et par conséquent à y répondre. L'apôtre devançait son siècle, et dans les choses divines comme dans les choses humaines, il est bien des initiatives qui se heurtent à l'indifférence, au préjugé, et surtout au manque de préparation des esprits. En 1780, les esprits n'étaient pas prèts, l'idée d’une œuvre générale pour le baptème des enfants n'était venue à personne, or, les idées, avant de passer dans le domaine des faits, doivent subir une germination lente, parfois difficile, jusqu’au jour où elles éclatent par une impulsion quisemble spontanée et instinctive, mais n’est en réalité que la résultante d'une longue préparation. En ce qui concerne deux belles œuvres, la Propagation de la Foi et la Sainte-Enfance, qui ont donné à l'apostolat un grand élan, et des secours considérables, notre temps a assisté à léur éclosion et à leur organisation, mais les éléments en avaient été disposés par les siècles précédents. ‘

Dès ses débuts, l’œuvre des baptèmes d'enfants se régularisa; dans l'ardeur de son zèle, M. Moÿe avait quelque peu dépassé la mesure, « IL n'est point regardant, écrivait Mgr Pottier, il fait faire les baptèmes par des femmes chrétiennes qui baptisent à peu près tous les enfants qu'elles peuvent trouver. » Ce mot de désapprobation ou de crainte signalait dans l'œuvre angélique un défaut pratique, provenant du désir très vif de sauver le plus grand nombre d'âmes, c'était comme un trop plein de sève qui débordait et faisait pousser des branches folles; quelques liens suffisaient à arrêter cette exubérance de vie.

Mer Pottier était éminemment propre à ce travail de modération et de réglementation, il n'avait pas l'initiative hardie et la logique absolue de M. Moÿe, la piété tendre de M. Gleyo, mais il avait, à un très haut degré, la sagesse dans les décisions, la mesure dans les com-

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'armi les missionnaires, les uns voulaient avec M. Moÿe qu'il fût permis de baptiser tout enfant de parents païens qui, eu égard aux tristes conditions faites aux familles pauvres en Chine, pouvait ètre considéré comme voué à la mort avant l'âge de raison; les autres, s'appuyant sur le texte précis des instructions du Saint-Siège, soutenaient qu'un enfant d'infidèles ne peut être baptisé qu'autant qu'il est actuellement et personnellement en danger de mort, comme lorsqu'il est atteint d’une maladie ordinairement mortelle.

Mgr Pottier décida qu’il appartenait à la Propagande de trancher cette question dont les conséquences s'étendaient bien au delà des limites de son Vicariat. Il adressa un mémoire à Rome, exposant les deux opinions. M. Moÿe en écrivit un également, et le 15 février 1781, la Sacrée Congrégation répondit par une instruction vraiment digne de cette science, de cette prudence qui caractérisent les décisions du Saint-Siège, et président par une tradition constante à l'action des Congrégations romaines dans l'Église.

La réponse rappelait d'abord que le Saint-Siège, malgré le désir de faire participer un plus grand nombre d'âmes à la grâce de la régénération, à toujours respecté le droit naturel des parents sur leurs enfants, et veillé avec sollicitude à ne point exposer le sacrement de baptème à une profanation toujours inévitable, quand les enfants qui l'ont recu doivent être élevés par des païens ou rester parmi eux. Elle ajoutait ensuite : 1° Que les enfants des infidèles ne peuvent êtres baptisés, sans le consentement de leurs parents, si ce n’est lorsqu'ils sont en danger moralement certain de mort prochaine, ên articulo mortis, et

qu'on peut le faire sans causer de scandale, sans exciter la haine des païens; 2° que ce danger prochain de mort n'existe, même en temps de famine ou de peste et parmi les pauvres, que pour les enfants atteints individuellement par la contagion, ou par ane maladie qui les expose actuellement à perdre la vie t,

Cette instruction dissipa tous les doutes, elle fut exactement observée non seulement au Su-tchuen, mais dans toutes les missions de la Société, au Tonkin, en Cochinchine, à Siam: elle contribua au bon fonctionnement de l'œuvre et à son développement d'autant plus que les malheurs qui, à cette époque, accablaient l'Indo-Chine permettaient de baptiser beaucoup d'enfants d'infidèles, Du Tonkin, en effet, Mgr Davoust écrivait en 17862 :

«Nos soins ne se sont pas bornés, dans ces malher-euses circonstances, à soulager les corps ; car dès que je prévis les maux dont on était prochainement menacé, J'adressai aussitôt deux mandements ou lettres circulaires à tous nos prêtres chargés de districts, les exhortant ainsi que toutes les maisons de religieuses Amantes de la Croix, et même les fidèles à profiter de l'occasion pour baptiser tout ce qu'ils pourraient rencontrer d’enfants des infidèles qui n'auraient pas encore atteint l’Age de raison et qu'ils jugeraient ne pouvoir échapper à la mort. En outre, comme l'exemple à plus de force que les paroles, incontinent après les occupations de la Semeine-Sa'nte et la solennité de Pâques, ayant assemblé ceux de nos gens que j'avais actuellement à mon service, je leur parlai avec toute la force dont J'étais ‘apable et leur représentai le bien immense qu'ils pourraient faire dans la circonstance, en allant chercher les enfants moribonds des païens et leur conférant le

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