‹ Histoire générale de la tapisserie (volume 2)Chapitre 48 sur 59 · LE MOYEN AGE · texte numérisé non relu

LE MOYEN AGE

Pendant le moyen âge, la réputation des brodeurs anglais s’étendait d’un bout à l’autre de l’Europe. Chroniqueurs et poètes se plaisent à nous montrer les grandes dames et jusqu’aux souveraines s’essayant dans ces peintures minutieuses dans lesquelles le crochet ou la navette remplaçait le pinceau, et des fils coloriés les couleurs liquides. Le terme d’ <t opus anglicanum» ne désignait pas seulement un genre particulier de travail, il était encore synonyme de haute perfection technique ». Mais il suffit souvent d’un simple changement de procédé pour ouvrir des centres de production absolument nouveaux comme pour ruiner irrévocablement ceux qui jouissent de la réputation la mieux assise. La haute-lisse entre en lutte vers le XIII” siècle avec la broderie proprement dite . il n en faut pas davantage pour déplacer le foyer de la peinture en matières textiles. Autant les brodeurs anglais étaient célèbres, autant les tapissiers anglais seront obscurs, s’il y a eu toutefois, avant la Renaissance, des tapissiers originaires de l’Angleterre, car la plupart des ateliers établis dans ce pays semblent avoir eu des Flamands pour directeurs. Le nom même d’ « Arras » donné par les Anglais aux tapisseries faites à l’aide de lisses (les Italiens, on s en souvient, disent « Arazzi », les Espagnols « panos de raz ») montre que nous avons affaire à une importation étrangère. C’est ainsi que, lorsque la réputation des tapisseries parisiennes éclipsa celle des tapisseries flamandes, le nom de <t Gobelin » devint en Allemagne synonyme de tenture historiée; il est aujourd’hui encore couramment employé dans cette acception.

A quelle époque la haute-lisse, le « high-warp », s’introduisit-elle dans les Iles britanniques? On a invoqué parfoisun texte datant du règne d’Édouard I" (1272-1307) pour établir que dès cette époque l’usage du nouveau genre de tentures étaitfort répandu. Le devoir de chambellan, lit-on dans le recueil des lois de ce prince, est de veiller à ce que les appartements soient ornés de tapis et de banequiers : « ut cameræ tapetis et banqueriis ornentur * ». Mais s’agissait-il de simples étoffes brochées, ou de tapisseries proprement dites ? Le doute est permis.

Nous trouvons une indication plus précise dans un document, malheureusement fort mutilé, du temps d’Édouard III (1327-1377). La 18e année de son règne, ce prince donna l’ordre de faire une enquête sur la fabrication des tapisseries à Londres : « de inquirendo mistera (sic) tapiciariorum Lond. 5 ». Vers la même époque, lors de l’entrée triomphale à Londres du Prince noir, traînant à sa suite son prisonnier le roi Jean, les maisons de Londres furent tendues de tapisseries représentant des batailles ”.

Vers la fin du même siècle, nous trouvons à Warwick Castle une suite jugée tellement précieuse que le roi Richard II (f 1399) en fit une mention spéciale dans la charte accordant au comte de Kent des propriétés confisquées sur la famille de Warwick. De même, en 1399, le roi Henri IV visa particulièrement cette tenture, qui représentait Y Histoire de Guy de Warwick, dans la restitution faite à son premier possesseur’.

La libéralité des ducs de Bourgogne, souverains de la patrie par excellence de la tapisserie, ne contribua pas peu à remplir de tentures brillamment historiées les garde-meubles de la couronne ou de la noblesse. C'est ainsi qu’en i3g5 le duc Philippe le Hardi commanda au célèbre tapissier parisien Jacques Dourdin, pour l’offrir au roi Richard II, une Crucifixion, un Calvaire et une Mort de la Vierge*. L’année précédente, en 1394, il avait fait don au même monarque d’une Histoire de Clinthe. Vers la même époque, les ducs de Lancaster, de Glocester et d’York reçurent de lui une suite de tapisseries précieuses parmi lesquelles on remarquait l 'Histoire de Clovis, Y Histoire de Notre-Dame , Y Histoire de Déduit et Plaisance \ Un peu plus tard, l’héritier de Philippe le Hardi, Jean-sans-Peur, gratifia le comte de Pembroke, l’un des ambassadeurs de Henri IV, de trois tentures importantes dont l’une se

1 Inventaire descriptif.

8 Stantz, Die Burgunder-Tapeten in Bern. Berne, 1871, p. î5-3o. Blavignac, Histoire de l'architecture sacrée... dans les anciens évêchés de Genève, Lausanne et Sion. Paris, t853, p. 178, p. 171.

Sur l’histoire de la Tapisserie en Alsace, voy. l’article que j’ai publié dans la Revue alsacienne du mois de mai i883, p. 256-265.

3 De Champeaux, Tapestry, p. 48.

* Voy. les Recherches de M. Francisque Michel, t. Il, pp. 341-345.

Jubinal, dans le Moyen Age et la Renaissance.

1 Calendarium rotulorum patentium in turri Londinensi. Londres, 1 S02, p. 148. 3 Comtesse de Wilton, The art o] ncedle-ivork. Londres, 1842, p. 166.

7 Comtesse de Wilton, The art of needle-tvork, p. 180.

3 Guiffrey, Tapisseries françaises, p. 17.

> Pinchart, Tapisseries flamandes, pp. it, t2.

distinguait par plusieurs a itnaiges de belles filles’». En .4.4, autre don fiut a Robert duc dAlban.e, q,i gouvernait alors l’Écosse : la chambre de tapisserie qui lui fut offerte renferma, t des .mages a de femmes grandes et de petits enfants » En ,4,6, le comte de Warwick, ambassadeur de Henri V, reço.t à son tour une riche tenture chargée de divers personnages et de beaucoup d'oiseau*’. Et que de séries inestimables durent s'engouffrer dans les châteaux anglais à la suite des victoires de la Guerre de cent ans !

Bientôt frappés de ce déploiement de luxe, éblouis par ces figures de rots, de héros, de dieux, se mouvant sur des surfaces souples et ondulées, resplendissant des plus riches couleurs, les poètes célébrèrent à l'envi les conquêtes de l'art nouveau, ou plutôt de l'art ancien, si heureusement ressuscité, tout comme l'avaient fait naguère les Catulle, les Ovide, les Claudien. Chaucer (1338-1400) déjà revient à différentes reprises sur la tapisserie et ses représentants ’. Mais c'est surtout dans la vie de sainte Werburghe, de Henry Bradshaw (f i5i3) que la tapisserie intervient comme élément décoratif important. L'abbaye d'Ely, à l'occasion de la prise de voile de la sainte est ornée de « clothes ofgold and arras », représentant toute l'Histoire de l'ancien el du nouveau Testament. Puis viennent des « nobles auncyent Stories », c'est-à-dire VEistoire de Samson, ÏHector de Troie, du Roi Arthur.

Quelques tentatives isolées pourraient bien avoir été faites dès lors pour Introduire dans les Iles britanniques le secret de la haute ou de la basse lisse. On sait que ce dernier procédé n’est pas d'invention récente, comme on l’a soutenu récemment, mais qu'il était connu dès le moyen âge sous le nom de Tapisserie à la marche. Ce qui autorise dans une certaine mesure à émettre cette hypothèse, c’est qu’en ,3g2 le comte d’Arundel disposa par testament de ses tentures bleues, à fleurs rouges, <c récemment faites à Londres ». La question serait tranchée définitivement dans le sens de l’affirmation s’il était prouvé qu’il s’agit de véritables

tapisseries et non de broderies ou d’étoffes brochées.

Quoi qu’il en soit, l’importation flamande ne discontinuait pas. Citons notamment la commande faite en 1477 par Jean Pasmer, marchand de Londres, à Gilles van de Putte, de Bruxelles, d’une tapisserie de 22 aunes de long sur 5 '/, de haut représentant au centre les quatre docteurs de l’Église et d’autres docteurs ou évêques, ainsi qu’un tabernacle richement décoré*.

Page 1