TAPISSERIES ANGLAISES. — MANUFACTURE DE MORTLAKE
et que l’exécution des tapisseries aurait certainement fait monter au double ou au triple'. De ce projet gigantesque il ne reste qu’une esquisse de la Procession des chevaliers, composition riche et mouvementée, dans le style de Ve'ronèse, avec un superbe fond d’architecture*.
La mort du fondateur de la manufacture ralentit un instant les travaux. A en croire les historiens de la tapisserie, Sir Francis Crâne aurait vécu jusqu’en i7o3 et aurait ainsi prolongé son existence bien au delà de la durée de l’établissement auquel il a attaché son nom. Il n’en est rien. Les documents publiés par le Record Office nous apprennent que Sir Francis se rendit en i636 à Paris, pour se faire opérer de la pierre, et qu’il y mourut des suites de l’opération, le 26 juin de la même année*.
Le roi lui devait à ce moment une somme assez ronde : 58n to s., 6 d. pour t Histoire de Héro et Lêandre, les Actes des Apôtres, l'Histoire de Diane et Calisto, une suite de Chevaux et différentes autres pièces, dont huit se trouvaient encore sur le métier. Cette créance passa au frère de Sir Francis, Richard Crâne’. Celui-ci, à son tour, était débiteur vis-à-vis des ouvriers d’une somme de 545 £., 3 s., 8 d. Une pétition de ces derniers au roi nous fait connaître leur détresse ; elle nous apprend que la manufacture occupait en ce moment 140 personnes, en comptant probablement les femmes et les enfants5.
D apres un arrangement intervenu en 1637 le roi accorda aux ouvriers une subvention annuelle de 2000 £.; ceux-ci s’engageaient de leur côté à livrer 600 aunes par an et à se charger de l’apprentissage d’enfants trouvés. Francis Cleyne, le peintre attitré de la manufacture, devait d’autre part recevoir un traitement de 25o £. par an, à la condition de s’adjoindre un aide8. L’année suivante, pour faire face aux dépenses, on vendit une suite de la « Story of St-Paul » de 3o6 1/2 aunes flamandes, pour la somme de 804 £., 11 s., 3 d.’.
Pendant cette première période Mortlake déploya une activité sans pareille. On est surpris, en parcourant les inventaires du temps, du nombre et de la multiplicité des tentures mises au jour dans l’espace, relativement court, de vingt-cinq ou trente années. Ce sont d’abord les Actes des Apôtres , conservés aujourd’hui au Garde-meuble national. Puis vient Y Histoire de Vulcain, répétition de la suite tissée au xvi° siècle à Bruxelles, mais avec des bordures différentes8. Un exemplaire de cette tenture, en huit pièces, se trouve également au Garde-meuble national ,0. 11 en existait en outre trois pièces dans la collection de Mazarin. Le cardinal possédait également les Cinq Sens, en laine et soie, à la marche, à grotesques sur fond bleu, chaque pièce ayant au milieu un médaillon représentant un des dits Sens et une bordure à l’entour et au fond couleur aurore, avec des termes, médailles, cartouches, coquilles, et en haut, au milieu de la dite bordure, un écusson aux armes d’Angleterre ; ladite tapisserie haute de 2 aunes 3/4 et faisant 18 aunes de cours. Un autre exemplaire vendu en 1649 Pour somme de 270 livres sterling se trouvait autrefois à Oatlands : quelques-uns des cartons, affirme-t-on, existent encore à Hampton Court". Les T)ou\e mois, en laine et en soie relevée d’or et d’argent, étaient une autre conquête faite sur les Anglais par l’heureux amateur italien. Cette suite contenait six pièces représentant chacune deux mois, avec bordure de festons, cartouches, enfants nus, médaillons à bas-reliefs, à fond d’or et brun, avec des écriteaux dans les cartouches, et au milieu de la bordure inférieure le chiffre du roi d’Angleterre (hauteur 2 aunes 2/3)". Un autre exemplaire, sans or, se trouve, d’après M. de Boyer de Sainte-Suzanne, au Garde-meuble national". Beaucoup d’autres suites figurent dans l’inventaire de Mazarin sous le titre de « Fabrique d’Angleterre», mais l’auteur que nous venons de citer a émis sur leur provenance des doutes qui nous semblent fondés. Par contre nous trouvons dans l’inventaire de Foucquet une pièce de tapisserie de haute lisse, d’Angleterre, où sont représentés les Pèlerins d'Emmaus “. Signalons encore les portraits en pied du roi Jacques Ier, du roi Charles Ior, de leurs épouses et du roi de Danemark, avec les médaillons des enfants royaux dans la bordure (collection de lord Orford, à Honghton)
— les portraits de Van Dyck et de Sir Francis Crâne, à Knole ; — un autre portrait de Sir Francis, à mi-corps, avec
1 Bellori, Vite dei Pittori, scultori ed architetti moderni, éd. de 1821, t. I, p. 268.
2 Gravée dans le Van Dyck édité parM. Quantin, p. 2i3.
a Domestic sériés, t635-i636, pp. 274, 321, 372; i636-i637, pp. 25, 56; i637-i638, p. 256.
‘ < i636, 9 mars. Warrant to pay to sir Francis Crâne 2,872 g for thrce pièces of tapestry, one of the history of Hero and Leander, containing 284 flemish élis, at 6 g the ell, which amounts to 1,704 g, a pièce of saint Paul and Elymas the sorcerer, containing 83 cils, at^ 8. g ihe ell, which
ê^eUs.'wWchM 8 g the ell amounts to 5o4 g. » (Calendar 0/ State Papers, Domestic sériés, t635-i636, p. 280. Cf. i637, p. 197-) s i636-i637, p. 278.
6 Domestic sériés, i636-i637, p. 567.
1 Domestic sériés, i637-i638, p. 173.
» Mazarin possédait un exemplaire en quatre pièces, avec une bordure différente.
» Voy. Union centrale. Exposition de 1876. Catalogue, n°» 228,229, 298-
t» Parmi les tapisseries prises par Louis XIV dans la collection de Foucquet se trouve la Fable de Vulcain, ‘en huit pièces, estimées 11,789 livres; H., 3 aunes 2/3; L., 37 aunes. Cet exemplaire est évidemment identique à celui du Garde-meuble national. Voy. Bonnaffé, le surintendant Foucquet, p. 47, 84. ” Walpole, Anecdotes of painting, 1. 1, pp. 235-237. ts « The prince (de Galles) gave me order to go in hande with a riche suit of the months, and to send to Genua for certayne drawings of Raphaell of Urbin, which were dessignes for.tapistries, madc for Pope Léo the x‘8, and for which there is g 3oo to be payed, besides their charge of bringing home, a (Lettre de Crâne: The European Magazine, 1786, loc. cit.).
<3 Il’est également question, dans la nouvelle édition des Anecdotes of painting, d'une tenture représentant les Douje mois dans des compartiments séparés, tenture autrefois conservée chez lord Ilchester, à Redlinch, dans le Somersetshire. Walpole raconte qu’il a vu plusieurs autres exemplaires de la même suite; [les cartons, ajoute-t-il, étaient du temps de François Ier.
** Bonnaffé, Ibid.
■s Walpole, loc. cit.
le collier de saint Georges, chez Mmo Marckham, dont le nom de famille était Crâne ; — un Saint-Georges tuant le dragon , chez la même dame (peut-être identique à la copie du Saint-Georges , de Raphaël, conservée chez lord Clifford, à Irnham, Lincoln shire)1; les Quatre Saisons, commandées par l’archevêque Guillaume de York, pour la somme de 2,5oo liv. sterl. ; — et enfin V Histoire de Héro et de Léandre , celle de Diane et de Calisto et une suite de Chevaux.
Les gardes-jurés à Paris, dans leur rapport de 1718, ont fort bien jugé les tapisseries de Mortlake. Après avoir constaté le choix excellent des modèles, empruntés à Raphaël et à Jules Romain, et signalé le grain uni et moelleux, provenant de l’emploi des belles laines anglaises, ils critiquent le coloris, qui, disent- ils, n’est pas des meilleurs*. En effet, les tentures de Mortlake n’ont pas la transparence, l’éclat de celles des Gobelins ; soit qu’elles aient noirci après coup, soit que la tonalité ait été défectueuse dès l’origine, leur aspect général a quelque chose de terne, de boueux. Ce défaut frappe surtout si l’on compare l’exemplaire de Y Histoire de Vulcain, tissé au xvi' siècle à Bruxelles, avec celui de la manufacture fondée par Jacques 1". Hâtons-nous d’ajouter que les ateliers flamands avaient depuis longtemps donné le signal de cette dégénérescence.
La mort de sir Francis avait singulièrement compromis l'essor de la manufacture de Mortlake. La pénurie du Trésor, et surtout les troubles civils la menacèrent dans son existence même. On sait qu’après l’exécution de Charles 1", Cromwell fit vendre aux enchères les précieuses collections formées par l’infortuné monarque. Les tapisseries, aussi bien que les tableaux trouvèrent un asile en France. Quant à la manufacture dont étaient sorties tant de merveilles, elle végéta tristement, trop heureuse de ne pas sombrer dans cette épouvantable tempête. Il résulte d'une enquête ordonnée par le Parlement, qu’à ce moment l’établissement comprenait une salle longue de quatrevingts pieds, large de vingt, avec douze métiers; une autre, moitié moins longue, avec six métiers, et une salle de peinture ou « limning roomV
Après la restauration des Stuart, en 1661, sir Sackville Crow appela l’attention de Charles II sur la décadence de la manufacture, qui avait jeté un si grand éclat sur le règne de son père et sur celui de son aïeul, et offrit de se charger de son relèvement. Le « Council for trade » émit un vote favorable à cette demande ; il signala notamment la nécessité de frapper de droits élevés les tapisseries étrangères et de former une corporation, qui serait d’abord placée sous le contrôle du Roi, mais qui dans la suite s’ouvrirait à tous les candidats *. En 1662 sir Sackville fut nommé directeur de la manufacture, avec une subvention annuelle de 1000 £. à ce qu’il semble ; il remplit ces fonctions jusqu’en 1667, époque à laquelle le comte de Craven et d’autres seigneurs se chargèrent à leurs risques et périls de 1 entretien de I établissement, derechef fort compromis E. On manque de détails sur cette nouvelle phase de la tapisserie anglaise ; nous savons seulement que Charles II confia au peintre Verrio la composition des cartons nécessaires à la manufacture. La Bataille navale de Solebay , commandée par Charles II postérieurement à 1672, et conservée à Hampton Court 8, ne semble toutefois pas se rattacher à ces efforts, très certainement fragmentaires.
Il est peu probable que la manufacture de Mortlake ait survécu à la révolution de 1688. C’est aux Flamands que le fondateur de la dynastie d’Orange demanda de perpétuer le souvenir de ses victoires. Le peintre Jean Lottin, les tapissiers Clerck, Vander Borclit, de Vos et Cobus reçurent de Guillaume III la mission d’exécuter la Bataille de Bresgate, la Descente de Torbay et la Bataille de la Boyne \
le xviii” SIÈCLE
Par leur nombre les ateliers anglais du xviii” siècle l’emportent sur ceux du siècle précédent, mais aucun d’eux ne saurait se comparer, même de loin, à la manufacture de Mortlake.
Commençons par écarter la fabrique créée parle graveur Jacques Christophe LeBlon (1670-1741) ;on y exécutait, non pas des tapisseries faites à la main, mais des imitations obtenues par un mécanisme rappelant celui qui est en usage pour les brocarts 8.
Vers le milieu du siècle un capucin défroqué, Norbert-Parisot, établit une fabrique de tapis genre Savonnerie. Dans une brochure spéciale, ce personnage nous fait connaître l’histoire de l’établissement fondé par lui, en même temps qu’il nous initie à ses projets. Il raconte que, en ,75o, deux ouvriers de Chaillot se mirent en relations avec lu, et commencèrent l’exécution d’un tapis (carpet) destiné à une salle de Westminster. S’étant brouillés avec leur chef, celui-ci en fit venu- d’autres, avec lesquels il s’établit en fin de compte à Fulham, où le voisinage de la rivière lu, offrait des facilités exceptionnelles. Au moment où il traçait ces lignes sa fabrique, affirmait-il, avait acquis asses
1 Passavant, Raphaël, t. n, p. 44.
a Deville, Recueil des statuts et documents Pissiers, p. 11g.
3 Lysons, Environs of London, Mortlake.
‘ Calendars. Domestic sériés, 1661-1662, pp. » Ibid .667, pp. 46, 4,7( 597.
relatifs à la corporation des
8 Comtesse de Wilton, The art of needle-ivork, p. 341.
7 Wauters, les Tapisseries bruxelloises, p. 271.
8 (i73‘) 0 Account of his principles in printing in imitation of painting, and of weawing tapestry in the same manner as brocades. — Phil. Trans., Abr. VII, 477. (Watt, Bibliotheca britannica, sub verbo Blon.)